L’antidémocratie et le qualificatif « populiste »

Si le vote britannique de juin dernier sur la sortie de l’Union européenne a suscité des réactions consternées, que dire de celles qui suivent l’élection de Donald Trump à la Présidence des États-Unis contre Hillary Clinton ? Pour ces deux événements, que Trump avait pris soin de lier dans ses discours de campagne, les mêmes explications sont reprises en boucle : des affects « populistes », attisés par des mensonges éhontés, auraient entraîné un résultat défiant la raison et conduisant à la catastrophe. En mettant les succès du « Brexit » et de Trump sur le compte de passions excitées, on oublie qu’ils sont également la révélation des limites que rencontre actuellement le système démocratique, à la fois en termes de représentativité réelle, de respect de l’opinion des populations et de capacité à satisfaire leurs désirs d’une vie digne d’être vécue.

Ces deux scrutins posent cependant une question : pourquoi la critique démocratique de ces limites fait-elle aujourd’hui le lit électoral des ennemis de la démocratie ?

Une première réponse à cette question consiste à observer que la référence rituelle à Winston Churchill (la démocratie comme le pire des régimes à l’exception de tous les autres) ne suffit plus à convaincre qu’il est toujours préférable de soutenir la démocratie malgré ses imperfections et ses résultats électoraux incompréhensibles pour les intellectuels. La démocratie serait-elle désormais une valeur qu’il faudrait simplement honorer en s’interdisant de considérer la manière dont elle se réalise ? C’est cette idée qui sous-tend la dénonciation systématique, dans les médias comme dans le débat intellectuel et politique, du « populisme ».

Une sorte de facilité de langage semble avoir saisi analystes, politiques et commentateurs qui les conduit à ranger sous ce même adjectif de « populistes » les discours qui justifient les menées totalitaires de dirigeants qui réduisent les libertés individuelles et collectives (comme en Hongrie, en Pologne et ailleurs), les éructations racistes des pourfendeurs de l’étranger venant prendre les emplois et violer les femmes (Trump), les élucubrations des tenants du « grand remplacement » (comme les partis d’extrême droite ou islamophobes), ceux qui défendent la clôture des frontières et l’érection de murs, ceux qui se lancent dans des plaidoyers enflammés pour la restauration de la souveraineté nationale, ceux encore qui dénoncent l’arrogance des élites de pouvoir, ceux qui en appellent au rejet des politiques « néo-libérales » et « austéritaires » ou s’opposent à la ratification de traités internationaux aux clauses inacceptables, ceux qui répudient le système capitaliste et l’emprise de la finance sur la vie quotidienne, ceux qui demandent que les voix de chacun.e soient réellement prises en compte dans le système électoral. Et cette liste des énoncés aujourd’hui rangés sous l’étiquette de « populisme » est loin d’être exhaustive. Si les deux scrutins qui viennent de démentir brutalement les certitudes des analystes et des commentateurs ont une vertu, c’est bien celle d’inviter à abandonner cette façon paresseuse de neutraliser les arguments politiques en les collant tous sous une même catégorie.

Il est plus que temps de comprendre que cette catégorisation n’est plus descriptive mais normative : elle s’applique à tout propos qui remet en question la démocratie, d’où qu’il vienne et quoi qu’il propose. Or, la critique de la démocratie est devenue ambivalente, parce que la démocratie est plus que jamais ambivalente. Elle désigne à la fois un régime politique – dont on peut légitimement modifier les institutions et rouages lorsqu’ils se montrent défaillants – et une forme de vie1, c’est-à-dire l’organisation de rapports sociaux fondés sur le respect d’un principe inconditionnel (ce que nous avons nommé le principe démocratie) : l’égalité absolue entre citoyen.ne.s. Du coup, la démocratie peut être mise en cause de deux manières : par une critique interne qui exige la réalisation pleine et entière de toutes les promesses de justice et de dignité qu’elle porte ; ou par une critique externe qui raille ses vaines prétentions. La qualification injurieuse de populisme ne fait simplement pas la distinction entre ces deux types de critique. L’usage indifférencié de ce terme entretient la confusion entre elles. D’où procède cette habitude (ou tentation, y compris chez les intellectuels) de nommer « populiste » toute contestation du système représentatif actuel, de la capacité des sociétés et de leurs élites de gouvernement à donner une vie digne à chacun.e ?

La croyance dans le goût du peuple pour la démagogie

Si tout le camp des amis de la démocratie s’accorde à réprouver les solutions « simplistes », réactionnaires, racistes ou purement odieuses que ceux ou celles qui prétendent parler « au nom du peuple » préconisent de mettre en œuvre, il n’en est pas moins saisi d’une sourde crainte devant l’inexorable emprise que ces partis « extrémistes » prennent sur les électeurs ; comme s’il admettait par avance que la cause est déjà perdue. Le résultat des deux dernières consultations renforce l’intériorisation de cette défaite anticipée et d’une croyance : à la sensibilité du « peuple » aux démagogues qui font appel à des affects réactionnaires et racistes. Cette croyance induit une contradiction entre l’amour proclamé de la démocratie et la crainte d’un « peuple souverain » qui se laisse aller à ses « passions ». Contradiction que le verdict des urnes vient exacerber. La qualification de « populiste » est une tentative pour sortir de la contradiction.

Le plus généralement, cet adjectif est accolé à des discours qui ont en commun de refuser de se plier aux éléments du consensus sur lequel repose le système de démocratie représentative tel qu’il s’est établi dans les frontières des États-nations depuis la Seconde Guerre mondiale et s’est consolidé dans un réseau intriqué d’institutions internationales. Ce consensus fut un temps appelé le « politiquement correct », d’abord de façon factuelle, puis de façon systématiquement ironique voire négative, avant qu’on reconnaisse cette ironie même comme un refus des valeurs qui le portent : accord sur l’égalité de droits des ressortissants légaux d’un État, les règles de la représentation, le fonctionnement des institutions publiques, le respect des droits humains, la liberté des choix de vie, le rejet des discriminations d’origine ou de genre, les obligations de la solidarité.

C’est bien ce consensus « correct » que les scrutins britannique et américain annulent. Mais peut-on vraiment s’alarmer au point de croire que cet usage inattendu du vote ait la capacité de détruire la démocratie elle-même (rappelons que 57% du corps électoral américain a fait connaître son intérêt pour la désignation du Président, et que Trump est minoritaire en voix) ? Ne peut-on pas incriminer plutôt l’inanité d’une pensée politique incapable de distinguer les arguments qu’elle désigne du terme unique de « populisme », laissant accroire que le racisme, la misogynie, la xénophobie ou le pouvoir totalitaire ont été légitimés par un « peuple » hystérisé ? Mais le fascisme n’est pas plus légitime lorsqu’il est porté au pouvoir par un vote majoritaire « démocratique » : il reste du fascisme – donc une idéologie et une pratique du pouvoir illégitime du point de vue du principe de la démocratie. Ce n’est pas le discours « populiste » qui déchaîne ou « libère » le racisme, la misogynie, la xénophobie ou l’isolationnisme alors que le gentil discours « démocratique » les maintiendrait sous le boisseau. On a simplement affaire à des propositions anti-démocratiques qui, au lieu de valoriser l’égalité de chacun.e dans une conversation ouverte, potentialisent la haine, l’exclusion, la violence et la soumission. Le principe démocratie n’est pas un principe électoral et bien sûr des élections peuvent donner des résultats qui sont une menace pour la démocratie, hello !

Faire tomber sous le concept de populisme tous les discours qui prétendent rétablir le « peuple » dans ses droits et interroger les formes de sa représentation a des conséquences. Cela conduit à dresser un tableau apocalyptique des risques que le vote en faveur de ces partis ferait courir à la vie publique. : danger pour la stabilité institutionnelle ; danger pour la cohérence et la rationalité de l’action de l’État (caractère incontrôlable de l’action de dirigeants exaltés) ; danger pour la paix civile (déchaînement de la violence envers les boucs émissaires désignés) ; danger pour la continuité des engagements (dénonciation unilatérale des Traités et des Conventions). Évoquer ces risques bien réels laisse pourtant une question de côté : pourquoi considérer a priori le « peuple » comme incapable de déployer une intelligence collective le conduisant à élaborer des solutions aux problèmes publics le concernant ? Cette intelligence s’exerce pourtant dans les territoires ou sur les places pour inventer de nouvelles formes de politique ou de construction des savoirs et des données.

Peut-on à la fois vouloir la démocratie et se méfier du peuple ? Curieusement, cette méfiance semble partagée par les partisans d’un « populisme de gauche2 », qui tablent sur la mobilisation des affects progressistes par des leaders maîtrisant la dynamique des foules pour gagner leur adhésion. Quelle qu’en soit la version, l’usage du disqualificatif de « populisme » impose une version dégradée du peuple (au sens descriptif d’un « mode dégradé » de fonctionnement, comme au sens moral) qui le réduit à une masse indistincte d’individus mus par des instincts et affects qu’il s’agit de guider dans le sens voulu, toujours menés par ceux qui connaissent la bonne direction. Qui va juger de ce qui est le bon ? Pas le peuple, on dirait. Le populisme de gauche est un leurre antidémocratique.

Le populisme condamné
par Manuel Valls et ses raisons

Le Premier ministre a par deux fois au cours de cet été, apporté sa contribution à notre tentative de clarification de « populisme ». Dans une intervention au sujet de la loi Travail, prononcée « à huis clos » devant un parterre de parlementaires socialistes, visant un rival qui avait eu le front de dénigrer les professionnels de la politique, il a affirmé : « L’éthique de responsabilité, c’est ne jamais entretenir la rupture entre le peuple et ses représentants. L’éthique de responsabilité, c’est le devoir de clarté, pas l’entretien d’un climat pourri par l’ambiguïté… On ne peut pas dénoncer un prétendu «système» en cédant aux sirènes du populisme quand, circonstance aggravante, on est soi-même le produit le plus méritant de l’élite de la République3. »

La distinction introduite par Max Weber entre éthique de conviction et éthique de responsabilité sert à formuler une définition en termes moralistes : relève du populisme toute démarche qui cherche à créer une rupture « entre le peuple et ses représentants » en entretenant un climat de suspicion à coups de dévoilements des travers et des trahisons des élites de pouvoir. Bref, l’argument du « populisme » se révèle bien dangereux – et il semble que Manuel Valls commence à s’en rendre compte – car exprimant clairement une réaction d’emblée suspicieuse à l’égard de toute mise en cause des « élites ».

La définition de Valls met justement l’accent sur un trait du populisme, qui domine les commentaires depuis les votes en Grande-Bretagne et aux USA : son caractère « anti-système » et ce qu’il contient de charge irresponsable (et tellement injuste) contre les élus et les gouvernants. Mais cette critique désinvolte de ceux qui raillent les élites de pouvoir, outre qu’elle s’expose à la même baffe que les résultats récents, s’appuie sur un drôle de postulat : les gouvernants sont, par le seul fait d’agir de façon conséquente en respectant l’éthique de responsabilité, irréprochables. On le retrouve dans la réponse offusquée de Valls à une tribune (de « gauche ») qui l’accusait de ne pas attaquer les causes profondes du terrorisme (inégalités, ségrégation, racisme4) à laquelle il a tenu à répondre : non, je fais absolument tout comme il faut.

Curieuse conception de la démocratie représentative que celle qui voudrait que les mesures prises par un gouvernement disposant d’une majorité parlementaire ne puissent jamais faire l’objet de contestation voire de révolte. Ceux qui ont reçu la charge de gouverner seraient les plus qualifiés à se prononcer sur le bien-fondé des décisions qu’ils prennent pour le bien commun. Cette version de l’éthique où l’on se considère, ou devrait se considérer, comme « sans reproche », a quelque chose de gênant, comme l’ont montré les objections du perfectionnisme moral à Rawls, qui lui-même posait cela en principe éthico-politique : « Un individu rationnel doit toujours agir de manière à ce qu’il n’ait jamais à s’adresser de reproches, quelle que soit l’évolution finale5 ». Être si certain d’être ou de devoir être au-dessus de tout reproche6, n’est-ce pas une position éthique désuète, rigide et prétentieuse, étrangère à la démocratie comme forme de vie ?

L’éthique de la responsabilité rectifiée par les pratiques politiques instituées par la Ve République, ce serait donc suivre les directives du gouvernement sans les mettre en cause de peur de le déstabiliser et de menacer la démocratie ; utiliser sans état d’âme des éléments de langage imposés, y compris la rhétorique guerrière. Difficile de dire que ces injonctions ont développé la « clarté » et rendu plus « sain » le climat politique en France. Il semble que, dans cette façon de la défendre, l’éthique (et la responsabilité d’ailleurs) soit devenue un mot d’ordre creux et auto-valorisant.

Démocratiser la démocratie : l’antidote au populisme

Une seconde contribution du Premier ministre à la clarification de la notion de populisme est venue dans une adresse à un ancien président de la République. À ce dernier, qui avait proclamé suite au meurtre d’un prêtre par deux « djihadistes », qu’il fallait mettre un terme aux « arguties juridiques » pour être « à la hauteur » du risque terroriste, le premier a répondu : « Être lucide face à la menace, ce n’est pas basculer dans le populisme […] Nous avons un triptyque à casser : la peur, la surenchère et le populisme. Il faut y opposer la vérité, le sang-froid et le respect de l’État de droit7. »

Faire du « respect de l’État de droit » l’antidote du populisme est une proposition qui se situe au seul niveau des institutions. Il s’agit de définir une obligation à laquelle ceux qui accèdent à la direction des affaires publiques doivent se plier. Le « peuple » n’est pas pris en considération dans ce raisonnement : il est le dernier concerné par la démocratie, suspecté de succomber trop facilement aux « sirènes », selon l’expression consacrée, de ceux et celles qui font du mépris du droit et de l’usage de la force un fonds de commerce électoral.

Mais au fond, qu’y a-t-il de « populiste » à affirmer que certaines décisions prises par un gouvernement légitimement élu ne sont pas marquées du sceau de la justesse ? Ou à dénoncer la trahison de promesses, ou des principes qui fondent un engagement politique « à gauche » ? Une des raisons qui justifieraient le rejet de la démocratie est bien la déception causée par le fait que les dirigeants élus reviennent systématiquement sur les mesures exposées dans les programmes qu’ils avaient présentés dans le but de se faire élire. Encore une fois, rien de « populiste » à reconnaître cet état de fait et à s’étonner d’une telle trahison.

Ce qui pourrait être « populiste », c’est un usage démagogique de ces incohérences, à seule fin d’accéder au pouvoir et de continuer à faire la même chose, probablement en pire. Mais l’idée d’une vie politique qui ne serait pas la recherche exclusive du pouvoir, idée pourtant suggérée ou émergente dans tout un ensemble de formes de vie, de pratiques et d’organisations démocratiques actuelles, est ignorée. Une vraie éthique de
responsabilité, commanderait de mettre ce problème au cœur du débat public. L’idée qu’il est temps de démocratiser la démocratie française court au sein de tous les partis ou presque, de tous les collectifs de citoyens, de toutes les rédactions de presse, mais rares sont les responsables politiques qui soient prêts à placer cet enjeu en priorité d’un programme électoral.

Le danger d’une défaite massive de la démocratie, tel qu’il émerge du succès électoral de Trump, devrait surtout nous inciter à renoncer à ce recours réflexe au populisme dès qu’un discours critique de la démocratie nous gêne. Outre les formes de déni que ce geste pourrait révéler et affronter, il obligerait à nommer et caractériser chacune des positions qui sont aujourd’hui rassemblées sous le terme de populisme, sans plus (se) masquer les choix que chacune de ces orientations implique – et qui vont se dévoiler à partir de 2017, aux USA et dans la longue négociation du Brexit.

L’antidémocratie comme absence
de confiance dans le peuple

Une des raisons de l’usage trop commode du terme de populisme est le refus de considérer que le peuple possède la capacité de prendre des décisions respectueuses de l’égalité, de la justice et de la dignité de tou.te.s. Ceux qui, directement ou indirectement, expriment ce refus, définissent pour nous l’antidémocratie.

L’antidémocratie n’est pas forcément le fait des ennemis déclarés de la démocratie. C’est une pensée insidieuse, qui s’exprime chaque fois qu’on hésite à accorder une liberté nouvelle, qu’on doute des capacités du « peuple » ou qu’on craint le jugement autonome des individus.

La démocratie comme forme de vie et force de démocratisation est une ressource de plus en plus mobilisée pour changer les manières de faire de la politique8. Ce désir de transformation et de perfectionnement de la démocratie est constamment combattu par la démocratie comme institution. Et une façon de le discréditer et de l’affaiblir est de le qualifier de populiste en les apparentant aux visées réactionnaires des discours qui prétendent exprimer la volonté du peuple pour justifier une action qui ne vise que leur intérêt propre.

Penser, dit Wittgenstein, c’est voir et faire des différences. Le mot « populisme » fait aujourd’hui partie de ces « éléments de langage » dont il importe, de façon encore plus urgente depuis le 8 novembre, de faire l’analyse et la critique si l’on veut saisir et affronter les enjeux moraux, sociaux et politiques qui sont devant nous.

1 Cf. les thèses défendues dans A. Ogien et S. Laugier, Le principe démocratie, Paris, La Découverte, 2014.

2 C. Mouffe, On the Political, Londres, Routledge, 2005.

3 Le Monde, 13.7.2016.

4 E. Louis et G. de Lagasnerie, « Manuel Valls, vous n’avez rien fait contre le terrorisme », Libération, 3 août 2016.

5 Par exemple, Théorie de la justice, Paris, Le Seuil, 1987, p. 463.

6 Tout le sujet du film des Dardenne, La fille inconnue, 2016.

7 Le Monde, 30.7.2016.

8 Voir encore Ogien et Laugier, 2014.

Ogien Albert

Sociologue, directeur de recherche au CNRS, directeur de l’Institut Marcel-Mauss (CNRS-EHESS), a publié récemment, avec Sandra Laugier, Pourquoi désobéir en démocratie ? (La Découverte, 2010) et Le Principe Démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique (La Découverte, 2014).

Laugier Sandra

Professeure de philosophie à l’université Paris-I et directrice du Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne, a publié récemment Le Principe Démocratie. Enquête sur les nouvelles formes du politique (avec Albert Ogien, La Découverte, 2014), Recommencer la philosophie. Stanley Cavell et la philosophie en Amérique (Vrin, 2014), Tous vulnérables. Le care, les animaux et l’environnement (Payot, 2012) et Qu’est-ce que le care ? (avec P. Molinier et P. Paperman, Payot, 2008).