L’appropriation du capital fixe : une métaphore ?

1. Dans le débat sur l’effet du « numérique » sur les sociétés, en considérant que les technologies ont profondément modifié la « modalité de produire » (au-delà du connaître et du communiquer), il apparaît clairement que le travailleur, c’est-à-dire le producteur, est transformé par l’usage de la machine numérique. La discussion sur les conséquences psycho-politiques des machines numériques est tellement large qu’il vaut la peine de les préciser dans leurs résultats hautement problématiques. Elles conduisent normalement à la vision d’une sujétion passive du travailleur à la machine, d’une aliénation généralisée, de maladies dépressives de nature endémique, d’un « taylorisme algorithmique » – la liste complète serait trop longue. Ce qui nous semble plus intéressant que ces visions catastrophistes, c’est de raisonner sur l’impact du numérique en se demandant si, et éventuellement comment, les corps et les intelligences des travailleurs s’approprient la machine numérique.

Le nouvel impact de la machine numérique sur le producteur se déploie sous le commandement du capital ; le producteur cède de la valeur au capital constant pendant le processus de production, mais aussi, en tant que force-travail cognitive, il se connecte autant dans sa contribution productive singulière que dans son usage coopératif de la machine numérique, et les deux peuvent se confondre lorsque la connexion se développe dans le flux immatériel du travail cognitif. Dans le travail cognitif, le travail vivant, bien qu’il soit soumis au capital fixe quand il développe sa capacité productive, peut investir ce dernier, puisqu’il en est à la fois le sujet, la matière et le moteur vivant. Par conséquent, dans le cadre marxiste, on a commencé à parler d’« appropriation du capital fixe » par le travailleur numérique, par le producteur cognitif. Quand on analyse les augmentations de productivités du personnel numérique, ou carrément les capacités productives des millenials, les thèmes et les problèmes soulevés jusqu’à présent se posent spontanément. Est-ce qu’ils constituent des réalités profondes, ou de simples métaphores ?

2. En particulier, est-ce qu’il s’agit de simples métaphores politiques ? En parlant d’« appropriation du capital fixe » par les producteurs (antagonistes à l’entreprise qui poursuit le profit), nous reprenons des sollicitations qui ont eu une large résonance dans le débat philosophique et politique des cinquante dernières années. Que ce soit dans l’anthropologie allemande (Plessner, Gehlen, Popitz), dans le matérialisme français (Simondon) ou dans le féminisme matérialiste (Haraway et Braidotti), le « métissage » homme/machine a connu de larges développements. Il suffit ici de rappeler la théorie guattarienne des « agencements machiniques », qui parcourt toute sa pensée et qui influence le dessin philosophique de Milles Plateaux. La chose la plus importante à retenir de ces propositions philosophiques, c’est probablement que leur structure – uniformément matérialiste malgré leurs différences – a révélé des caractéristiques nouvelles, irréductibles à quelque qualification passée que ce soit. Certes, cela fait longtemps que le matérialisme ne se présente plus comme il avait été élaboré de manière épique par les auteurs des Lumières, que ce soit par d’Holbach ou Helvétius, et qu’il a absorbé des aspects fortement dynamiques de la physique du XXe siècle. Or, ceci se présente, dans ces théories, comme caractérisé par une empreinte humaniste – qui, bien loin du renouvellement des apologies de l’« homme », est définie par un intérêt au corps, à l’intensité et à la densité de celui-ci dans la pensée et dans l’activité. Le matérialisme se présente aujourd’hui comme une théorie de la production qui penche, d’un côté, vers les aspects cognitifs et, de l’autre, vers les effets d’hybridation coopérative de la production. Est-ce la mutation du mode de produire, c’est-à-dire le passage de la suprématie du matériel à l’hégémonie de l’immatériel, qui a produit ces effets sur la pensée philosophique ? N’étant pas habitué aux théories du reflet du monde économique sur la conscience philosophique, je ne le crois pas – cependant, je suis convaincu de la croissance du mode de produire numérique et de cette importante évolution dans la tradition matérialiste. À cela s’ajoute une remarque qui permet de s’approcher d’une réponse à la question de savoir si l’« appropriation du capital fixe » est une métaphore politique. Elle l’est sûrement quand, à partir de cette présupposition, on en déduit, par exemple, une définition de la « puissance » en termes politiques et éventuellement « constituants ». L’appropriation du capital fixe devient alors la base analogique pour la construction d’un sujet éthique et/ou politique à la hauteur d’une ontologie matérialiste du présent et d’une téléologie communiste de l’avenir.

3. Cependant, le développement du thème de l’« appropriation du capital fixe » ne reste pas toujours métaphorique. Marx avait commencé à montrer combien la simple position du travailleur face au commandement du moyen de production en modifiait la figure, la nature, l’ontologie, au-delà de la capacité productive. De ce point de vue, le récit marxien du passage de la « manufacture » à la « grande industrie » est classique, telle que le décrit le chapitre I, 2 du Capital. Dans la manufacture, il y a encore un principe « subjectif » dans la division du travail : l’ouvrier s’est approprié le processus de production après que ce processus ait été adapté à l’ouvrier. Dans la grande industrie, la division du travail est seulement « objective » puisque l’usage subjectif/artisanal de la machine est supprimé et la machine se pose face à l’homme dans un rapport de concurrence, antagoniste vis-à-vis de l’ouvrier (Capital, II, 2) ou réduisant carrément l’ouvrier à un animal au travail (Capital, III, 1).

Et cependant, chez Marx, il y a aussi une autre suggestion. Il reconnaît que le travailleur et le moyen de travail se configurent réciproquement aussi au sein d’une construction hybride (Capital, I, 1) et que les conditions du processus productif constituent, en large partie, les conditions de vie du travailleur, sa « forme de vie » (Capital, III, 1). Le concept même de « productivité du travail » implique une étroite connexion dynamique entre capital variable et capital fixe (Capital, III, 1) et les découvertes théoriques sont reprises dans les processus de production à travers l’expérience du travailleur (Capital, III, 1). Dans la suite de cet article, nous allons approfondir l’intuition de Marx dans Le Capital sur cette appropriation du capital fixe par le producteur.

Or, il faut souligner d’emblée que l’analyse marxienne dans Le Capital est sous-tendue par les arguments des Grundrisse, c’est-à-dire par la découverte du General Intellect comme matière et sujet du processus de production, qui montre combien la matière cognitive est déterminante pour la production et comment le concept même de capital fixe en est transformé (ou affecté). Lorsque Marx proclame que le capital fixe, qui dans Le Capital est normalement entendu comme ensemble de machines, est devenu l’« homme même », il anticipe le développement capitaliste actuel. Même si le capital fixe est le produit du travail, et de rien d’autre que le travail approprié par le capital, même si l’accumulation de l’activité scientifique et de la productivité de ce que Marx appelait « entendement social » sont incorporés dans les machines sous le contrôle du capital, et enfin, même si le capital s’approprie gratuitement tout cela – il n’empêche qu’à un moment donné du développement capitaliste, le travail vivant commence à acquérir le pouvoir de renverser sa relation avec le capital fixe. Le travail vivant commence à manifester sa primauté par rapport au capital et au management capitaliste de la production sociale, quand bien même il ne peut nécessairement pas s’extraire du processus. En même temps qu’il devient un pouvoir social de plus en plus large, le travail vivant agit comme activité de plus en plus indépendante, qui sort des structures disciplinaires du capital. Ceci vaut non seulement pour la force de travail, mais aussi, d’une façon plus générale, pour l’activité vitale. D’un côté, le passé de l’activité humaine et de son intelligence se trouve accumulé et cristallisé comme capital fixe, mais, de l’autre, les vivants humains sont capables de réabsorber le capital en eux-mêmes et dans leur vie sociale, afin d’en renverser le flux. Le capital fixe est l’homme lui-même, dans les deux sens d’accumulation passée et de capacité vivante.

Dès lors, l’appropriation du capital fixe n’est plus une simple métaphore, mais un dispositif que la lutte de classe peut adopter, et qui s’impose comme programme politique. Le capital n’est plus en effet, dans cette conjoncture, un rapport incluant objectivement le producteur et lui imposant sa domination. Au contraire, le rapport capitaliste inclut maintenant une contradiction ultime : celle d’un producteur ou d’une classe de producteurs qui a – partiellement ou totalement, mais en tout cas effectivement – dépossédé le capitaliste des moyens de production, en s’imposant comme sujet hégémonique. L’analogie avec l’émersion du Tiers État dans les structures de l’Ancien Régime est conduite par Marx dans l’historicisation du rapport capitaliste et, bien évidemment, elle se présente d’une manière explosive, révolutionnaire.

4. À ce point, il faut identifier les nouvelles figures du travail, notamment celles créées par les travailleurs eux-mêmes dans les social networks. Ce sont des travailleurs dont les capacités productives ont été formidablement augmentées par leur coopération toujours plus intense. Ce qui se passe ici dans la coopération, c’est que le travail devient toujours plus abstrait du capital – il a une plus grande capacité d’organiser d’une façon autonome la production, en particulier en relation avec les machines – même s’il reste soumis aux mécanismes d’extraction du travail par le capital. Est-ce qu’il s’agit de la même autonomie reconnue aux formes du travail pendant les premières phases de la production capitaliste ? Non, bien sûr. Maintenant, il y a un degré d’autonomie accru non seulement au sein des processus de production, mais aussi dans un sens ontologique, le travail assumant une consistance ontologique même quand il reste subordonné au commandement capitaliste. Les entreprises collectives – continues dans le temps et étendues dans l’espace – ainsi que les inventions collectives et coopératives montées par les travailleurs sont fixées comme valeur à travers l’extraction capitaliste.

La situation est toutefois difficile à comprendre si on ne se libère pas des méthodologies linéaires et déterministes, en adoptant une méthode capable de s’articuler aux spécificités des nouveaux dispositifs. Alors seulement nous pouvons reconnaître que la relation entre les processus productifs est dans les mains des travailleurs, séparant de plus en plus distinctement les mécanismes capitalistes de valorisation des mécanismes de commandement. Ainsi, le travail a atteint un tel niveau de dignité et de pouvoir qu’il peut potentiellement refuser la forme de valorisation qui lui est imposée et, par conséquent, même s’il est sous commandement capitaliste, il peut développer sa propre autonomie.

Les pouvoirs croissants du travail peuvent être reconnus non seulement dans l’expansion et l’autonomie croissantes de la coopération, mais aussi dans la plus grande importance accordée aux capacités sociales et cognitives du travail dans les structures de la production. Le premier élément, à savoir une coopération développée, est dû sûrement à l’augmentation du contact physique entre les travailleurs numériques dans la société informatisée, mais encore plus (comme souligné depuis toujours par Paolo Virno) à la formation d’une « intellectualité de masse », animée par des compétences linguistiques et culturelles, par des capacités affectives et par des puissances numériques. Ce n’est pas un hasard – nous touchons ici au second élément – si ces capacités et cette créativité du travail augmentent la productivité. Envisageons, donc, dans quelle mesure le rôle de la connaissance dans les relations entre capital et travail s’est transformé. Comme nous l’avons déjà vu, dans la phase de la « manufacture », la connaissance de l’artisan était employée et absorbée dans la production comme une force séparée, isolée et du coup subordonnée, au sein d’une nouvelle structure organisationnelle hiérarchique. Dans la phase de la « grande industrie », par contre, les ouvriers étaient considérés incapables de la connaissance nécessaire à la production, qui était par conséquent centralisée dans le management. Dans la phase contemporaine du General Intellect, la connaissance a pris une forme « multitudinaire » dans le processus productif, même si, du point de vue du patron, elle peut être isolée, comme pour la connaissance artisanale dans la manufacture. En fait, du point de vue du capital, la modalité selon laquelle le travail s’auto-organise reste une énigme, même quand il devient la base de la production.

Il suffit d’un exemple pour illustrer cela : une puissante figure du travail associé est aujourd’hui masquée dans le fonctionnement des algorithmes. Nous entendons souvent parler de l’algorithme comme d’une nécessité de commandement capitaliste, ce qui s’accompagne généralement de sermons sur une alternative introuvable. Mais un algorithme est tout d’abord une forme de capital fixe, une machine née de l’intelligence coopérative sociale, un produit du General Intellect. La force du travail vivant est à la base de ce processus, même si la valeur d’une activité productive est aujourd’hui fixée dans le processus social d’extraction de plus-value par le capital. Sans travail vivant, pas d’algorithmes adaptés au présent. Dans Google Page Rank, l’algorithme le plus connu engendrant les profits les plus conséquents, le rank d’une web page est déterminé par le nombre et par la qualité des links et, dans cette logique, la plus « haute qualité » émane d’un link provenant d’une page qui a, à son tour, un haut ranking. Page rank est donc un mécanisme incorporant le jugement et la valeur donnés par les gens aux objets d’Internet : « Tout link est une concentration d’intelligence », aime à répéter Matteo Pasquinelli.

Mais alors que les machines industrielles cristallisent l’intelligence passée dans une forme relativement fixe et statique, ces algorithmes ajoutent toujours de la nouvelle intelligence sociale aux résultats du passé, créant une dynamique ouverte et expansive. La machine algorithmique n’est pas « intelligente », comme on le dit, mais elle est par contre disponible aux modifications continuelles de l’intelligence humaine : « machines intelligentes » veut dire continuellement capables d’absorber de l’intelligence. Une seconde distinction porte sur le processus de la valorisation, qui supprime les frontières entre travail et vie. Et, dernière différence entre les processus productifs étudiés par Marx et ce type de production de la valeur, la coopération n’est plus imposée par le patron, mais engendrée dans les relations entre producteurs.

Au vu de tout ceci, nous pouvons aujourd’hui réellement parler d’une réappropriation du capital fixe par les travailleurs et d’une intégration des machines intelligentes sous un contrôle social autonome, en identifiant par exemple un processus de construction d’algorithmes à l’auto-valorisation de la coopération sociale et de la reproduction de la vie. Même quand les outils cybernétiques et numériques sont au service de la valorisation capitaliste, même quand l’intelligence sociale est mise au travail et contrainte à produire des subjectivités obéissantes, ce capital fixe est intégré dans les corps et les cerveaux des travailleurs pour devenir leur propre nature.

Dès la naissance de la civilisation industrielle, les travailleurs ont eu une connaissance plus intime et pénétrante des machines et des systèmes de machines que les capitalistes et les managers. Aujourd’hui, ces processus d’appropriation ouvrière de la connaissance peuvent devenir décisifs. Ils ne se réalisent pas simplement dans les processus productifs, mais ils sont intensifiés et rendus concrets à travers la coopération productive dans les processus vitaux de circulation et de socialisation. Les opérateurs peuvent s’approprier du capital fixe tandis qu’ils travaillent, et ils peuvent développer cette appropriation dans leurs relations sociales, coopératives et biopolitiques avec d’autres travailleurs. Tout cela détermine une nouvelle nature productive, à savoir une nouvelle « forme de vie », qui est à la base du nouveau « mode de produire ».

5. Pour approfondir encore plus le sujet, et pour déjouer l’apparence utopique de notre discours, il faut considérer comment certains chercheurs travaillant sur le capitalisme cognitif organisent l’hypothèse de l’appropriation du capital fixe. Pour David Harvey, les corps mis au travail dans la métropole sont des déplacements de capital variable, qui nuisent aux conditions et pratiques des corps soumis, lesquels sont pourtant capables de bouger et de s’organiser d’une manière autonome. Cette analyse reste assez extérieure. André Gorz est bien plus incisif lorsqu’il renverse l’entrecroisement complexe de l’exploitation et de l’aliénation, en soulignant que les puissances intellectuelles de la production se forment dans le corps social. La libération de l’aliénation sociale relance la capacité d’agir subjectivement/intellectuellement dans la production. En suivant cette ligne, il montre qu’aujourd’hui, comme le confirme Carlo Vercellone, « la part du capital que l’on appelle intangible (R&D mais aussi système éducatif et santé) dépasse celle du capital matériel dans le stock global du capital et est devenu l’élément déterminant de la croissance économique ». Le capital fixe apparaît désormais dans les corps, inscrit en eux, et en même temps il leur reste subordonné. C’est encore plus vrai quand nous envisageons « les activités comme la recherche ou les logiciels, où le travail ne se cristallise pas dans un produit matériel séparé du travailleur, mais reste incorporé dans le cerveau et inséparable des personnes ». Laurent Baronian arrive à un point culminant lorsque, en relisant Le Capital et son analyse du rapport de production, il généralise la puissance des corps et des esprits en faisant de leur figure associée l’élément de qualification du capital fixe. Ici le capital fixe est coopération sociale.

Les concepts de capital constant et de la composition organique du capital, hérités du capitalisme industriel, s’en trouvent bouleversés. Les frontières du rapport entre travail vivant et travail mort (c’est-à-dire entre capital variable et capital fixe) sont désormais confuses. En effet – et c’est ainsi que Marx conclut le Capital à ce propos – du point de vue du capitaliste, le capital constant et le capital variable s’identifient en tant que « capital circulant » (Capital III, 1) et c’est du point de vue de ce dernier que la seule différence essentielle est celle entre capital fixe et capital circulant (Capital, III, 1). Et il s’ensuit que, du point de vue du producteur, le capital constant et le capital circulant s’identifient en tant que capital fixe, et donc la seule différence essentielle est celle entre capital variable et capital fixe : or, c’est justement sur le capital fixe que le capital variable cible tout intérêt de réappropriation. Les conditions émancipatrices de la coopération du travail vivant investissent et occupent d’une manière croissante les espaces et les fonctions du capital fixe.

Poursuivons avec Carlo Vercellone et Christian Marazzi : ce qui est appelé « capital immatériel » ou « intellectuel » est en fait essentiellement incorporé dans les hommes et correspond fondamentalement aux facultés intellectuelles, créatrices de la force-travail. Dans le rapport capital constant / capital variable, qui désigne mathématiquement la composition organique sociale du capital, c’est en effet le capital variable, la force-travail, qui apparaît comme principal capital fixe. C’est lui qui, pour reprendre une expression de Christian Marazzi, se présente comme un « corps–machine » de la « force-travail ». Car « au-delà de l’activité de contenir la faculté du travail, il exécute aussi la tâche de conteneur des fonctions typiques du capital fixe, des moyens de production en tant que sédimentation de savoirs codifiés, de connaissances acquises historiquement, de grammaires productives, d’expériences, en somme, du travail passé ».

6. Subjectivités machiniques : on peut qualifier ainsi les jeunes qui entrent spontanément dans le monde numérique. Le machinique contraste non pas seulement avec le mécanique, mais aussi avec la vision d’une réalité technologique séparée de, ou carrément opposée à, la société humaine. Or Félix Guattari explique que, là où la question des machines a été traditionnellement vue comme un élément secondaire par rapport à la question de la « technè » et de la technologie, nous devons plutôt reconnaître que le problème des machines prime celui de la technologie, qui vient seulement après, à cause de la nature sociale de la machine : « dès que la machine s’ouvre à un environnement machinique et qu’elle conserve toute sorte de relation avec ses constituants sociaux et avec les subjectivités individuelles, le concept de machine technologique doit être élargi à celui d’agencements machiniques, d’assemblages machiniques ». Le machinique ne se réfère donc jamais à une machine individuelle isolée, mais toujours à un assemblage. Nous devons penser les systèmes mécaniques comme des machines connectées et intégrées avec et dans d’autres machines.

Nous y ajoutons les subjectivités humaines pour pouvoir imaginer les humains intégrés dans les relations machiniques et les machines intégrées dans les corps et la société humaine. À la fin, Guattari avec Deleuze conçoivent les assemblages machiniques comme progressifs, incorporant tous genres d’éléments humains et de singularités humaines et non-humaines. Le concept de machinique chez Deleuze & Guattari et puis, sous une forme différente, le concept de production chez Foucault saisissent le besoin de développer, hors des identités spiritualistes, des subjectivités de connaissance et d’action, en montrant comment celles-ci émergent à partir des productions matériellement connectées.

En termes économiques, le machinique apparaît clairement dans les subjectivités qui émergent quand le capital fixe est réapproprié par la force-travail, c’est-à-dire lorsque les machines matérielles ou immatérielles et les connaissances qui cristallisent la production sociale passée sont réintégrées dans les subjectivités sociales qui coopèrent et qui produisent dans le présent. Les assemblages machiniques viennent ainsi se greffer et se rattacher à la notion de « production anthropogénétique ». Certains parmi les économistes marxistes les plus intelligents, de Robert Boyer jusqu’à Christian Marazzi, caractérisent la nouveauté de la production économique contemporaine – et le passage du fordisme au post-fordisme – par « la production de l’homme par l’homme », en contraste avec la notion traditionnelle de production de marchandise par les marchandises. La production de subjectivités et de formes de vie devient toujours plus centrale dans la valorisation capitaliste, et cette logique conduit directement aux notions de production cognitive et biopolitique. Le machinique étend encore plus ce modèle anthropogénétique pour incorporer différentes singularités non-humaines dans les ensembles qu’il produit et qui sont produits. D’une manière plus précise, quand nous disons que le capital fixe est réapproprié par les sujets du travail, nous ne disons pas simplement qu’il entre en leur possession, mais plutôt qu’il est intégré dans des assemblages machiniques constituants les subjectivités.

Le machinique est toujours un assemblage, une composition dynamique de l’humain et d’autres êtres, mais la puissance de ces nouvelles subjectivités machiniques n’est que virtuelle, jusqu’à ce que cette puissance s’actualise et s’articule dans la coopération sociale et le commun. La réappropriation du capital fixe n’a en effet pas lieu individuellement, par transfert d’une propriété privée à une autre, elle n’aurait dans ce cas aucune signification réelle. Tout au contraire, la richesse et la puissance productive du capital fixe sont appropriées socialement, et sont donc transmises de la propriété privée au commun, alors seulement le pouvoir des subjectivités machiniques et de leurs réseaux coopératifs se trouve pleinement productif. La dynamique machinique de l’assemblage, les formes productives de la coopération et la base ontologique du commun s’impliquent mutuellement de la manière la plus étroite.

Quand nous regardons les nouvelles générations, absorbées dans le commun et déterminées par les engagements machiniques dans la coopération, nous devons reconnaître que leur véritable existence est résistance. Qu’ils en soient conscients ou pas, ils produisent de la résistance. Le capital est contraint à reconnaître cette dure vérité, en consolidant économiquement le développement de ce commun produit par les subjectivités dont il extrait de la valeur. Mais le commun ne se construit qu’à travers ces formes de résistance et ces processus de réappropriation du capital fixe. La contradiction apparaît avec davantage d’évidence : « Exploite-toi toi-même », dit le capital aux subjectivités productives, ce à quoi elles répondent « Nous désirons nous valoriser nous-mêmes, gouverner le commun que nous produisons ». Il n’y a aucun obstacle à ce processus – et même pas l’ombre d’un obstacle virtuel – qui puisse empêcher le rapprochement de l’affrontement. Si le capital peut exproprier la valeur seulement par la coopération des subjectivités et si elles résistent à l’exploitation, le capital n’a alors d’autres ressources que d’augmenter le niveau du commandement, et mettre à l’œuvre des opérations d’extraction de la valeur par le commun toujours plus arbitraires et violentes.

Traduit de l’italien par Matteo Polleri

Negri Toni

A enseigné la philosophie à l’université de Padoue et à l’université Paris 8. Il a rédigé de nombreux ouvrages, dont, avec Michael Hardt, la trilogie Empire (2000), Multitudes (2004) et Commonwealth (2009). Ils viennent de publier ensemble Assembly (Oxford University Press, 2017).