L’automation intellectuelle, la mort de l’emploi et le revenu de pollinisation

Face au désastre annoncé qu’on voyait poindre dès les émeutes des banlieues et qui s’est réalisé en plusieurs coups de semonce (enlèvement et torture d’Halimi, massacre d’enfants d’une école juive, et 7, 8 et 9 janvier 2015 en guise de bonne année), les énièmes plans de rénovation urbaine des banlieues, de lutte contre l’illettrisme, d’équipements d’ordinateurs, d’apprentissage de la programmation (comme il y a une alphabétisation), de refondation totale de la formation permanente, de retour à l’instruction civique et au service du même nom sont-ils les mamelles de la République ?1 Sont-ils des cautères sur une jambe de bois, là où le chômage atteint les 60% des jeunes et 30% de la population totale ? Les deux mon général! Et nulle invocation du retour à l’ordre, contre la «chienlit» et les «sauvageons», l’irrespect quotidien et aujourd’hui le terrorisme n’y changera quoi que ce soit.

Contre la terreur,
la croissance est une illusion de plus

Le joint permanent, l’antisémitisme populaire comme dans les années 1890 et maintenant les nouveaux Assasiyoun2 qui fument le tapis de Daech ou celui de Boko Haram sont chacun à leur façon de nouvelles formes d’addiction. Ils sont l’envers ou l’avers de l’exclusion économique, sociale et culturelle.

Nulle invocation non plus à l’unité nationale ne pourra servir longtemps de panacée.

Il resterait pourtant un remède à tout cela : les économistes nous expliquent encore et toujours que le retour à la croissance, donc au plein-emploi renverra vite ces démons à une marginalité gérable. Et des tas de gens raisonnables pensent que seul le retour de la croissance, qu’importe sa nature pourvu qu’elle attrape l’emploi, finira bien par nous sortir de l’ornière.

Les sévères restructurations de l’activité (depuis 1975, soit la bagatelle de 40 ans !) ont certes transformé en désert une bonne partie de la Lotharingie industrielle, de Leeds et Manchester au Nord et à la Lorraine, du Limbourg à Liège, et de la Ruhr à Turin, mais de nouvelles zones d’activité ont surgi autour des métropoles. Mais non, nous crient comme d’habitude les vieilles pythies de l’économie: la croissance va repartir, promis juré ! Mauvaise pioche !

Dès 1988, Michel Rocard avait mis les pieds dans le plat : « Il n’y aura pas de retour au plein-emploi. » Puis chaque début d’embellie (comme sous Jospin entre 1997 et 2002) s’est enlisé. Les deux crises de 2001-2002 et de 2008-2012 ont consolidé les niveaux de chômage, enregistré à plus de 10% de la population active globale, et beaucoup plus pour les jeunes et les seniors. Les salaires ont stagné, voire reculé pour certaines catégories. L’inflation a été jugulée, il y a eu de l’investissement entre 1990 et aujourd’hui, mais le chômage s’est tout juste stabilisé, a un peu décru, puis est reparti vers de nouveaux sommets. La situation n’est pas que française ; nombre de pays (le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Espagne, pour ne pas parler des anciens pays de l’Est) ont des scores plus flatteurs, mais c’est qu’ils ont cassé le thermomètre en durcissant drastiquement les critères d’inscription sur la liste des chômeurs indemnisés.

La médiocrité des performances de la vieille Europe en termes d’emploi a été interprétée comme le signe de son déclin, et de la redistribution de cartes au profit des nouveaux tigres du Pacifique. En fait, il se pourrait bien que l’Europe ait déjà mangé, avant tout le reste du monde, le pain noir qui s’annonce, qu’elle soit en avance sur ce qui attend la planète et que nous n’en soyons qu’au premier acte d’une « nouvelle grande transformation ».

La deuxième vague du capitalisme cognitif

La montée de l’économie immatérielle suscite souvent en France une réaction sceptique, comme s’il s’agissait d’une forme d’idéalisme qui oublierait le socle bien matériel de toute production : les câbles sous marins, la fibre optique, les centres de données, la misère matérielle des employés des centres d’appel ou la trace tangible de toute information numérisée.

Quand nous parlons d’une hégémonie de la partie immatérielle de l’économie, nous ne sommes pas dans la valeur d’usage, dont se contre fiche le capitalisme, mais uniquement dans celui de la valeur d’échange ou de la valeur tout court. Ce qui fait sortir la production de marchandises au moyen de marchandises de l’impasse du capitalisme industriel (surproduction, crise de réalisation de la valeur), c’est la production de connaissances au moyen de connaissances, ou du vivant au moyen du vivant. Traduit dans le langage économique courant, cela signifie tout simplement que la part de la valeur ajoutée la plus importante dans n’importe quelle production (agricole, industrielle, de service) se concentre dans l’amont et l’aval de la production matérielle et non dans cette production matérielle en tant que telle. D’une paire de Nike à un iPhone, d’une voiture à un Rafale, c’est la conception, le design, le réseau de diffusion, l’apprentissage et l’accumulation d’informations et de savoirs sur la clientèle qui importent le plus.

Derrière tout cela, il y a l’incorporation d’externalités positives, c’est-à-dire la captation de ressources invisibles, que l’entrepreneur n’a pas à payer comme un vulgaire coût. L’activité en réseaux collaboratifs, les relations langagières et symboliques que tissent les êtres humains constituent le matériau principal de la nouvelle productivité, de la créativité. Pour que ces gisements prodigieux de valeur puissent être transformés en modèle d’affaire, il faudrait que les conditions d’appropriation de ce nouveau continent des externalités soient profondément modifiées par rapport à ce qu’était l’exploitation du travail salarié dans le capitalisme industriel, et qui perdure encore.

Pour capturer méthodiquement ce que le filet du marchand ne parvenait pas à attraper, il fallait une innovation technologique majeure. Elle a mûri lentement entre 1935 et 1970 dans de nombreux travaux de recherche pour débouler entre 1984-1986, (l’invention du premier ordinateur personnel) et 1995 (l’Internet). Elle se nomme le numérique. On peut la caractériser par la mécanisation ou l’automatisation des opérations cérébrales de routine probabilisables et la captation de l’intelligence collective sous forme d’algorithmes. De la même façon que la mécanisation de la force physique avec les machines à tisser et la machine à vapeur entre 1780 et 1950, cette substitution s’est avérée grande destructrice de l’emploi de col-bleu, que ce soit à cause des machines à commande numérique ou de la production de type « juste à temps ». De plus, avec la codification numérique des maquettes, la conception en trois dimensions, le prototypage, l’impression 3 D et l’acheminement d’une quantité croissante d’informations en haut débit, la délocalisation de la fabrication est devenue très aisée. La chaîne de la valeur globale (GVC) a pu se décomposer, se recomposer et se délocaliser très rapidement. C’est ainsi que les ateliers du monde dans les pays émergents et des chaînes de production complexes ont remplacé les vieux territoires productifs.

Cette nouvelle révolution industrielle n’a pas touché que la fabrication et la logistique. Elle a impacté fortement la conception, le marketing sérialisant toutes les tâches cognitives qui pouvaient l’être et permettant à de nouveaux pays industriels, grâce à leurs coûts salariaux et à leur flexibilité sans équivalent dans les pays du Nord, de se faire une place: ce que le monopole technologique des pays développés avait empêché efficacement durant un siècle.

Il est bien terminé, ce temps où l’économiste américain R. Solow se demandait dans les années 1990 pourquoi la progression des équipements en ordinateurs ne se voyait pas dans la productivité ! Comme le souligne Philippe Lemoine dans son Rapport rendu en novembre dernier, « Les impacts deviennent réellement transversaux, avec des changements qui concernent aussi bien l’industrie que les services, le bâtiment ou l’agriculture que l’accès à la connaissance, l’expression culturelle ou la santé. »3

Mais le meilleur ou le pire est à venir. La deuxième vague du capitalisme cognitif, boostée par la capture des interactions humaines de la multitude dans le Big data (les données massives, connectées et évolutives) ne se contente plus des tâches intellectuelles de routine. Elle met en œuvre une deuxième sorte d’automatisation, celle de tâches complexes comme la rédaction d’articles de journaux, la traduction quasi instantanée, l’élaboration automatique de programmes informatiques, le diagnostic d’une maladie, la tenue d’une conversation pratique où l’on se sait plus si c’est un automate ou un humain qui vous répond. C’était au reste la définition qu’Alan Turing donnait de l’intelligence artificielle.

Les nouvelles machines «intelligentes» sont capables d’apprendre (Machines Learning) parce qu’elles sont reliées à des dispositifs numériques engrangeant la totalité de l’information à partir de capteurs, entre une multiplicité d’agents reliés par des objets techniques : essentiellement des objets connectés, dit intelligents parce que des algorithmes leur permettent d’apporter une réponse à un très grand nombre de situations. Eh bien cette ère des machines « intelligentes » introduit un degré supplémentaire dans le remplacement du cerveau humain dans des tâches intellectuelles, voire émotives, qui ne sont plus seulement des tâches de routine.

Le Rapport Lemoine toujours: «Selon le MIT, 47% des emplois américains vont disparaître ou être profondément transformés par le numérique. Appliquant une méthodologie similaire à l’Europe, le Think-tank Bruegel estime à 54% l’impact sur les emplois européens. Avec le numérique, de nouveaux emplois apparaissent et, plus profondément, la notion même d’emploi se transforme. On peut aujourd’hui être tour à tour entrepreneur, salarié, expert indépendant, étudiant, etc. Mieux : on peut occuper simultanément plusieurs de ces statuts. »

En septembre puis en octobre 2014, deux rapports du cabinet Roland Berger4 pointaient que ce ne sont plus les ouvriers et les employés d’exécution qui étaient menacés par ces nouveaux automates, mais les classes moyennes (ingénieurs, programmeurs, marketeurs, médecins, avocats, avoués, administrateurs, agences de voyage, experts, enseignants). Confirmant les évaluations du Centre Bruegel, il annonce environ 3 millions de chômeurs de plus, qui viendront s’ajouter au boulet des 3,2 millions de chômeurs de la première vague, même si cette transformation pourrait générer, grâce à aux immenses gains de productivité des entreprises concernées, 30 milliards d’euros de recettes publiques supplémentaires, soit un tiers du déficit global du budget de la France.

On pourrait discuter des chiffres qui relèvent plus de l’estimation que d’un calcul précis, mais c’est ergoter par rapport à l’évidence aveuglante : le chômage ne va se stabiliser. Il va s’aggraver dans des proportions qui auraient été inimaginables il n’y a ne serait-ce que cinq ans. Quelles en seront les conséquences ? Et quels enseignements peut-on en tirer ?

Ricardo et les machines, ici et maintenant

John R. Hicks5, réexaminant l’argumentation de Ricardo à propos de l’emploi et de l’introduction des machines, observait qu’il avait eu raison de se ranger finalement du côté de R. T. Malthus pour critiquer l’optimisme de Jean-Baptiste Say. Ce dernier tirait de sa loi des débouchés (l’offre crée ses propres débouchés) l’idée que la Mule Jenny automatique ou celle de la machine à vapeur de James Watt et Matthew Boulton (1769), si elles supprimaient pour la première les emplois des fileurs, les remplaçant par des enfants et la traction animale, et pour la seconde tous les emplois qui l’accompagnaient, compensaient la destruction d’emplois ainsi occasionnée par la création de nouveaux emplois ainsi que de nouveaux produits produisant à leur tour de l’emploi. Malthus objecta à Say l’argument, repris par Keynes, de la demande effective : si les salaires des ouvriers s’avéraient à peine suffisant à assurer leur minimum vital, jamais ce phénomène de compensation ne se mettrait en place.

Dans sa première édition des Principes (1817), David Ricardo avait suivi plutôt Say que Malthus, mais dans la troisième édition (1821), il avait reconnu son erreur et changé de position. En fait, le rétablissement du niveau d’emploi ne se réalisait pas, car il avait omis la résistance des employeurs à baisser leurs profits.

Hicks observe que les travaux modernes des historiens ont bien confirmé le diagnostic pessimiste de Ricardo et de Marx, comme en témoignèrent les révoltes des luddites briseurs de machines réprimées violemment en 1811-1812. La situation des ouvriers ne profita pas de l’émergence de la grande industrie cotonnière. Chômage, baisse des salaires, extension du travail des enfants et des femmes, dégradation des conditions de vie avec l’exode rural vers les centres urbains industriels, et enfin liquidation des Poor Laws (1836) confirment effectivement le sombre tableau de la paupérisation absolue que Malthus, Ricardo et Marx avaient diagnostiqué.

Sur le très long terme, J.B. Say eut raison : la situation s’améliora à partir des années 1840-1850. Sur le court terme et moyen terme, l’ajustement qu’il prédisait se heurta à la question politique de la répartition des revenus, Après avoir longuement bataillé contre la rente foncière et pour le profit industriel, Ricardo, au soir de son existence, découvrait que le profit industriel pouvait se comporter comme une rente.

En 1969, Hicks en a tiré l’idée que la loi des débouchés et les politiques de l’offre ne sont pas d’une grande utilité en matière d’emploi si la répartition du revenu national réduit la part allant aux salaires.

Appliquons cette leçon à la période qui va de 1975 à nos jours, soit 40 ans. On ne peut qu’y mettre en rapport la persistance du chômage, l’atonie de la croissance et le maintien des profits qui ont présenté dans l’histoire du capitalisme une rigidité à la baisse bien avant que Keynes en fasse une caractéristique des salaires. La part des salaires dans le PIB a régressé dans les 16 économies les plus développées de 75% en 1970 à 65%. Avant la crise de 2008, dans 16 pays émergents elle est passée de 62% au début des années 1990 à 58%. Le système financier mondial, avec ses rémunérations astronomiques, a démontré une résilience stupéfiante depuis les enchaînements de crises financières dont celle de 2008, la plus grave. Sept ans après, la crise des subprimes, les maîtres de la finance mondiale demeurent les maîtres du prix du futur et de son financement.

Martin Ford, l’auteur de The Lights in the Tunnel : Automation, Accelerating Technology and the Economy of the Future (2009), avait déjà posé il y a cinq ans la question du chômage créé par la généralisation des robots: que va-t-on faire des magasiniers, des caissières de supermarché (250 000 en France), des étalagistes, du personnel de sécurité dans un monde d’objets interconnectés (dits « intelligents ») ? Il avait fortement mis en doute, dans son blog6, l’optimisme des économistes qui évacuaient la question en disant que des emplois se créeraient ailleurs.

Aujourd’hui, Erik Brynjolfsson and Andrew McAfee du MIT, auteurs du The Second Machine Age: Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies (2014), remettent les pieds dans le plat7 : l’automatisation des tâches cognitives à partir d’algorithmes nourris en temps réel de données massives (Big Data) est en train de remplacer les tâches processuelles, par exemple la déclaration d’impôt et l’optimisation fiscale, mais aussi des tâches compliquées, relationnelles, où le calcul et la numérisation de tout et l’intelligence de données massives font merveille. Seuls échappent à ce jeu de massacre les emplois impliquant la créativité, la motivation, les relations interpersonnelles, le soin des autres. Mais pour beaucoup de tâches cognitives qui se croyaient sauvées de la robotisation, le glas du chômage vient de sonner.

À ce tableau, il faut ajouter qu’au sein de l’emploi qui concerne ce que j’appelle des immatériels de deuxième degré (très difficilement codifiables), s’est creusé un fossé entre une petite minorité, le haut de la creative class, et de gros bataillons de précaires (les classes créatives), avec rien au milieu. Les classes moyennes sont donc doublement attaquées. Rajoutons à ce sombre tableau la résilience bestiale du capitalisme financier. Le futur ne paraît pas très allègre. Pourtant, pourtant !

Chômage massif, désarticulation du rapport salarial et revenu d’existence ou de pollinisation

Devons-nous attendre comme le prédisent les historiens de l’économie, à la suite de Hicks, soixante ans avant que le plein-emploi revienne ? Pas sûr, car le capitalisme cognitif n’est pas le capitalisme industriel. Le 11 février 2014, il y a déjà plus d’un an, Martin Wolf le chroniqueur du Financial Times publia un article qui fit quelque bruit8.

Il pointait les énormes problèmes d’emploi que ce «deuxième âge » des machines poserait rapidement dans une société du capitalisme cognitif. Résumons-les en prenant l’exemple français, sachant que tous les pays développés sont dans le même bateau (et a fortiori les nouveaux pays à peine émergés) : à 3,2 millions de chômeurs, le système social, fondement du consensus social, a déjà du mal à boucler ses budgets et son financement futur. Avec plus de 6 millions de chômeurs, la France, qui comptait plus de 28 millions d’actifs en 2013, se retrouverait avec un stock de près d’un quart de chômeurs, ce qui veut dire des passages annuels par la case chômage concernant plus de la moitié de la population. Et quels emplois pour la grande majorité d’entre eux !

Dans un contexte pareil, c’est non seulement le financement de la protection sociale (retraite et chômage inclus) qui devient acrobatique, c’est surtout le pacte salarial, puis le salariat tout court qui semblent menacés.

C’est au reste ce qu’envisagent de plus en plus certains économistes qui appartiennent au courant dominant néoclassique ou qui ne sont pas particulièrement communistes ou socialistes. Ainsi ces mêmes McAfee and Brynjolfsson mettent-ils en avant trois réponses de long terme à ce grand désordre qui s’annonce : 1) le besoin absolu d’un changement radical de la fiscalité ; 2) une révolution du système d’éducation ; 3) un revenu garanti (basic income) pour chaque Américain.

Excellente suggestion. Traduisons librement, ce que nous n’avons cessé de faire depuis quinze ans.

– Un système d’éducation qui corresponde au second âge des machines doit favoriser la formation à des tâches cognitives qui jouent la complémentarité avec les robots et non la concurrence avec eux. Le travail productif sera une activité qui produit des immatériels de type 2, c’est-à-dire de l’intelligence connectée, de la coopération en réseau, du care, de l’innovation. Laissons la répétition, le calcul à des robots qui sont comme tous les ordinateurs « complètement cons »9, mais imbattables sur ce terrain, et dont les humains ont besoin pour être intelligents à plusieurs.

– Instaurons un revenu de base attribué à tout membre de la société qui remplacera la partie de base du salaire. Son fondement tient dans la richesse désormais créée par la pollinisation humaine que la révolution numérique permet de collecter et de monétiser (très partiellement, mais suffisamment pour renvoyer la vieille richesse extraite par le salariat aux oubliettes de l’histoire).

– Pour qu’une incitation à travailler dans une ère de relative abondance soit maintenue autrement que par l’aiguillon de la faim et de la misère intellectuelle et culturelle, subventionnons les travaux qui concourent aux progrès de l’humanité (par exemple la formation de la population, son bien vivre, la transition énergétique), au lieu de taxer le travail et l’emploi. C’est déjà ce qui sera accompli quand la part patronale des salaires au Smic sera prise complètement en charge par l’État… Sauf qu’à moins d’un changement de cap, plutôt que de venir augmenter les profits d’entreprises incapables de payer des salaires normaux, ce mouvement ne s’accompagnera pour l’instant d’aucune contrepartie d’orientation de ces emplois vers des tâches utiles à la société.

– Pour financer ces trois objectifs, taxons les flux d’information, les clics, et via ce que nous avons nommé la taxe pollen, tous les flux monétaires et financiers. Voir notre article dans Multitudes # 46.

Que restera-t-il, dans cette éventualité, du salariat ? Et de son corollaire et compagnon d’infortune le profit du capitaliste individuel ? Plus grand chose. Ce résultat vaut bien la robotisation de nombre de fonctions cognitives. Et ce qu’il y a de réjouissant est que nous y allons à grands pas, beaucoup plus vite que les 60 ans de l’âge de Ricardo et des premières machines.

 

1 Merci à Ariel Kyrou et Sandra Laugier pour leur amicale relecture.

2 Voir la très utile mise au point de Maurice Tournier, « Une étymologie émotionnelle : assassins », Mots. Les langages du politique, 74 | 2004, mis en ligne le 23 avril 2008 @ http://mots.revues.org/5023

3 P. Lemoine, La transformation numérique de l’économie française, La Documentation Française, @ www. economie.gouv.fr/rapport-lemoine-sur-transformation-numerique-economie, p. 11.

4 www.rolandberger.fr/media/pdf/Roland_Berger_Du_rattrapage_a_la_transformation_20140929.pdf et www.rolandberger.fr/media/pdf/Roland_Berger_TAB_Transformation_Digitale-20141030.pdf

5 John R. Hicks, Une théorie de l’histoire économique, Seuil, 1973 éd. orig. 1969 ; chapitre « Ricardo et les machines ».

6 www.huffingtonpost.com/martin-ford/robots-unemployment-and-w_b_767642.html

7 www.smartplanet.com/blog/pure-genius/qa-andrew-mcafee-erik-brynjolfsson-co-authors-of-the-second-machine-age

8 Martin Wolf, « Ensalve the Robots and free the Poor », Financial Times, 11 février 2014 @ www.ft.com/intl/ cms/s/0/dfe218d6-9038-11e3-a776-00144feab7de.html » \l « axzz3RG5ftrdC

9 Mot de Gérard Berry, professeur au Collège de France qui devrait se voir attribué un temps d’antenne sur toutes les chaines de télévision de 19h30 à 20h pour faire progresser la culture numérique.

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.