Le « nouveau monde » des histoires

Nous publions ci-dessous un extrait de la première partie d’un long texte intitulé « Le Salut d’Eurydice » qui paraîtra dans son intégralité en 2016 aux éditions du Passager clandestin dans une traduction de Serge Quadruppani. Wu Ming est un collectif de romanciers-théoriciens-activistes italiens dont certains ouvrages ont rencontré un énorme succès populaire international [1]. Les thèses défendues ici par l’un des membres de ce collectif, Wu Ming 2, prennent le contre-pied des discours habituels tenus sur le populisme, que ce soit pour le condamner ou pour se résigner à sa nécessité : « les masses sont trop imbéciles pour comprendre le langage de la raison », « on ne peut les toucher que par les affects », « on ne peut se faire élire qu’en racontant des histoires »,  etc. La réfutation élégante et humoristique de ces présupposés aide à reposer la question du populisme sur un terrain moins miné. (Note de la rédaction)

 

Quand on raconte une histoire, il est très rare d’en annoncer la fin. En écrivant un essai, au contraire, il faut tout de suite énumérer les conclusions principales, les résultats de la recherche, afin que le lecteur puisse décider si ça vaut la peine d’aller jusqu’au bout.

Coincé entre ces deux exigences, j’essaierai d’en dire quelque chose sans tout dire, en essayant de retrouver une mission pour les ménestrels de notre époque. Dans un horizon culturel où tout contenu semble se faire récit, quelles sont les narrations qui peuvent émerger du bruit de fond ? La réponse n’a aucune prétention à être univoque. D’un côté, elle dément l’idée que la galaxie narrative soit désormais trop étendue. De l’autre, elle valorise le rôle des histoires comme étant des gués au milieu de la complexité, des passages incertains qui permettent d’être dans le fleuve et d’arriver à l’autre berge sans l’enjamber ni glisser dessus[2].

Une inflation d’histoires ?

Une chaude nuit de septembre, les vacances viennent de finir. Du fauteuil d’un plateau télévisé, le ministre de l’Administration Publique rend compte aux spectateurs de sa fameuse lutte contre les « fainéants ». Sa prochaine étape, dit-il, sera de lancer un concours. Les agents et les chefs de service qui travaillent bien, qui font fonctionner les bureaux, seront invités à raconter leur histoire. Le ministère procèdera à une évaluation et fera la publicité des plus belles. Aux gagnants, des fiches de paye bien garnies.

Bureaucratie et narration. Le binôme est digne de Kafka. Mais qu’est-ce qui pousse un ministre à récolter des anecdotes édifiantes, en plus des grilles de données et des rapports techniques ? Répondre que, oui, les histoires sont à la mode, serait ridicule. On pourrait dire avec la même légèreté que penser, s’embrasser entre amoureux, manger du pain, c’est à la mode. Pourtant, il est vrai que dans de nombreux milieux, les techniques narratives sont utilisées de manière de plus en plus consciente : de la politique à l’information, de la science au marketing, de la gestion d’entreprise à la psychologie.

L’écrivain français Christian Salmon a trouvé un nom captivant pour qualifier cette fièvre de récit. Il l’a appelée « le nouvel ordre narratif », évoquant l’image d’une machine à façonner les consciences, à capturer les émotions et à inciter à la consommation. Une machine qui est devenue l’armature, le moteur même des activités les plus variées[3]. Récemment Alessandro Baricco lui a fait écho dans une interview au Corriere della Sera :

 

« Maintenant tout est narratif : tu vas à la boucherie et la façon d’exposer la viande est narrative.  Désormais il est impossible d’entendre parler un scientifique normalement : lui aussi, il raconte des histoires. Cela vaut aussi pour les journaux, qui ont remplacé 70 % de l’information par de la narration. Et puis, il y a la contamination avec le marketing. Là commence le danger, de même quand le storytelling entre dans la communication politique. Maintenant ils sont devenus tellement forts qu’ils parviennent à vendre tout ce qu’ils veulent s’ils arrivent à deviner la bonne histoire[4]. »

 

Au-delà du ton hyperbolique et grotesque, l’alarme lancée par Salmon et Baricco exprime une pense répandue. L’idée que le fleuve des histoires aurait rompu ses digues et serait en train d’inonder la communication. Un cataclysme symbolique qui aurait en particulier quatre effets néfastes : 1- L’idiotie collective, 2- La disparition des faits, 3- L’affabulation obligatoire, 4- L’inflation de l’imaginaire.

 

Avant de voir dans le détail de quoi il s’agit, il est toutefois nécessaire de s’interroger sur les prémisses du discours dans son ensemble. Cette fièvre narrative est-elle vraiment une nouveauté ? La question est importante car les nouvelles pathologies ont besoin de nouveaux médicaments, alors que pour les vieux maux, les remèdes de grand-mère suffisent.

La nouveauté

L’usage des mythes et des narrations pour diffuser des valeurs et persuader des foules d’individus date de plusieurs millénaires. Paul Veyne, renversant le slogan de mai  1968, a écrit que « l’imagination est au pouvoir depuis toujours »[5]. Le pharaon aussi avait des scribes et des prêtres qui étaient chargés de le chanter comme un dieu personnifié. De même dans l’Ancienne Égypte, on brouillait les cartes, en confondant religion, biographie, politique et mythe. Martyrologues, vies de saints, étiologies et généalogies ont continué à faire le même travail pendant des centaines d’années.

Benito Mussolini soutenait que la cinématographie est l’arme la plus forte. En mars  2001, Silvio Berlusconi a envahi nos boîtes aux lettres au moyen d’un opuscule de cent trente pages, étrange hybride entre pamphlet, tract, presse people, autobiographie, bulletin paroissial et dépliant publicitaire. Il s’intitulait, tu parles d’un hasard, Une histoire italienne. Beaucoup de gens, en le recevant, ont perçu un saut qualitatif par rapport au passé. Mais la nouveauté ne consiste pas, comme le prétend Salmon, dans le fait que les histoires seraient utilisées aujourd’hui pour conquérir le pouvoir, et plus seulement pour le justifier a posteriori. Hernàn Cortés soumit l’empire aztèque en détournant à sa faveur les signes prémonitoires et les anciennes légendes du Quetzalcoatl. Même avant Nicolas Machiavel, l’art de capter le consensus s’est toujours servi de fables et de légendes.

La vraie différence avec le passé, c’est que les histoires arrivent maintenant directement chez toi, en sautant toute médiation, tout filtre, comme c’est le cas pour énormément de marchandises, dans une ère de capillarité et de personnalisation de la consommation.

Concernant le marketing, l’utilisation d’histoires pour vendre des produits est aussi vieille que la publicité. Bien avant le Carosello [6], l’American Tobacco Company réussit à convertir les États-Uniens à la fumée, en inventant le mythe de la femme émancipée la cigarette à la main. Le responsable de la campagne était Edward Bernays, neveu de Freud, considéré comme étant l’inventeur de l’ingénierie du consensus[7]. Bernays envoya quelques mannequins à la New York City Parade, en disant aux journalistes qu’un groupe de femmes allait brandir des « Torches de la Liberté » au cours de la manifestation. À un signal convenu, les filles allumèrent une Lucky Strike. Le New York Times du 1er  avril 1928 raconta toute l’histoire sous le titre : Un groupe de jeunes fume des cigarettes en signe de liberté. Précédemment encore, à la fin du XIXe  siècle, Angelo Mariani imprimait une série d’albums luxueux dans lesquels les consommateurs les plus en vue de son vin à la cocaïne racontaient dans des lettres signées de leur main leurs expériences avec cette boisson. Le pape Léon XIII écrivit que le tonic l’aidait à rester éveillé dans les nuits de prière.

Il n’y a jamais eu dans l’histoire un moment où la communication a été détachée des récits et des mythologies déposées dans le langage. La narration n’occupe pas un champ spécifique (de simple divertissement) et il n’existe pas un discours logico-rationnel « pur ». Leibniz espérait qu’un jour toutes les disputes pourraient se résoudre par un calcul mathématique, mais heureusement l’aube de ce jour-là ne s’est jamais levée. Le positivisme a rêvé que la science pourrait s’émanciper une fois pour toutes de ses antécédents philosophiques et littéraires, mais les maîtres du soupçon – Marx, Nietzsche et Freud[8] – ont mis au jour trois charges explosives enfouies sous les fondations de l’objectivité scientifique : les intérêts économiques, la volonté de puissance et l’inconscient. Depuis trente ans, ce dernier apparaît beaucoup plus vaste qu’on ne le croyait auparavant : il ne comprend pas seulement les instincts et les désirs refoulés. La science cognitive a découvert que la pensée travaille le plus souvent de manière inconsciente et qu’une bonne partie des mécanismes neuronaux font appel aux structures narratives[9]. Les histoires nous sont indispensables pour comprendre la réalité, pour donner un sens aux faits, pour nous raconter qui nous sommes.

Au fond, dans le « nouvel ordre narratif », ce n’est assurément pas le fait de se servir de la narration qui est nouveau. Toutefois, les quatre effets néfastes que j’ai énumérés précédemment pourraient dépendre d’une autre nouveauté indéniable : la technologie. La télévision, les simulations numériques et la toile pourraient avoir modifié notre rapport aux histoires, les rendant potentiellement toxiques. De manière similaire, la manipulation génétique a produit un cannabis avec des quantités industrielles de principe actif. Selon certains, cela l’a transformé en une drogue dure, aussi dangereuse que le crack. Selon d’autres, le problème concerne la culture de la drogue. Le redoutable skunk se fume de manière différente de la marijuana habituelle, de même que la grappa[10]se boit de manière différente du prosecco[11] :pas dans des verres à pied mais dans des verres à liqueur.

Si vraiment les histoires ont changé, il faudra changer la culture des histoires.

 

L’idiotie collective

Dans le « meilleur des mondes » imaginé par Huxley, il existe deux moyens pour effacer les dissensions : le Soma et l’hypnopédie[12]. Le premier est une drogue synthétique, inoffensive, capable d’éloigner tous les soucis. La seconde consiste à bombarder les individus de slogans édifiants et de mantras idéologiques, dans le but de conditionner leurs cerveaux. Beaucoup de narrations populaires sont accusées d’être pires que le soma. En 1951, la camarade Nilde Iotti écrivit dans Rinascita[13] que « décadence, corruption, délinquance et propagation de la bande dessinée sont liées ». Aux États-Unis, après le massacre de l’école de Columbine, se sont retrouvés au banc des accusés le rock gothique et Buffy contre les vampires, une série télévisée de type film d’horreur.

Steven Johnson a consacré un livre entier[14] à réfuter l’idée que les histoires racontées par la télévision et les jeux vidéo seraient stupides et destinées à empirer. Leurs intrigues narratives, au contraire, seraient de plus en plus intelligentes, dans le sens où elles mettent à l’épreuve nos capacités cognitives. Quand il s’agit d’écouter, de regarder, de jouer une histoire, le public préfère la complexité aux développements simples et linéaires. Autrement, on ne serait jamais passés de Starsky & Hutch à Desperates Housewives, de Pac Man à Sim City, des multiples 007 à Syriana. C’est sans doute une bonne nouvelle, mais ça ne concerne pas le problème des contenus.

Un téléfilm peut être très complexe et en même temps légitimer la torture, l’abus de psychotropes et la haine raciale. Christian Salmon s’appuie sur un article de Slavoj Zizek[15] pour dire quelque chose de très similaire à propos de 24 heures chrono, la fameuse série télé où chaque épisode d’une heure représente une heure d’une journée particulière. Cette synchronie entre actuel et virtuel mettrait le public face à un état d’« urgence normalisée », une exception permanente capable de suspendre tout jugement moral. La section anti-terroriste de la police de Los Angeles peut ainsi se permettre n’importe quoi, parce que le temps court et que la ville est en danger.

Ce qui ne me convient pas du tout dans cette approche des histoires et des médias, c’est que le chercheur de service transforme une hypothèse critique, peut-être valable, en un effet que ce récit aura sur les gens, comme si le public était une tabula rasa. À l’ère des blogs, des forumset des chats, on pourrait se donner la peine de regarder ce que font vraiment les gens avec ces contenus : discussions, parodies, réécritures.

Pour un juge Scalia de la Cour Suprême des USA qui cite le héros de 24 heures chrono pour justifier les interrogatoires violents, il y a des milliers de fans convaincus que leur série préférée est un miroir du temps de ce que l’Amérique est devenue.

Le publicde la culture populaire n’a jamais été passif. Il ne l’était déjà pas au temps des feuilletons, alors maintenant, on peut se figurer ce qu’il en est. Une histoire complexe est toujours riche de nuances et de potentialités, d’aspects fascinants et décevants : il lui est difficile d’endormir la raison. Elle pousse plutôt à critiquer, à raconter encore, à réagir de manière créative. À l’époque de la participation[16], la réception d’un texte implique d’« en faire quelque chose ».

Une autre source inépuisable de Soma, pour leurs détracteurs, sont les jeux vidéo et les simulations digitales, coupables de raconter des histoires qui amincissent – quand elles ne l’annulent pas – le diaphragme qui sépare la réalité et la fiction. Ainsi un adolescent sort de chez lui et pense pouvoir tirer sur les passants comme il l’a fait sur l’écran.

En 1993, à Bussolengo, Vérone, une bandede jeunes de province tua un automobiliste au moyen d’une pierre jetée d’une passerelle. Les « opinionistes » déchaînés suggérèrent une analogie entre les jeux vidéo en first person shooter et ce rituel homicide[17]. Des années après, je découvris que sur l’autoroute Florence-Mer les premiers jets des pierres contre les voitures remontaient à 1954, fomentés par le jeu démoniaque de la pétanque.

Journaux et revues de l’été 2007 annonçaient jour après jour l’imminent déménagement psychique planétaire dans Second Life, le monde tridimensionnel en ligne. Il semble que cela soit loin de se vérifier.

Dans les années 1990, on nous a massacrés les neurones avec le sexe virtuel, qui se serait substitué au vrai. Personne ne pouvait imaginer que dans le monde hyper-réel du porno, précisément, une tendance à peu près contraire était en train de s’insinuer, celle que Sergio Messina a baptisée real core. Des personnes qui aiment se montrer et se regarder dans tout leur naturel, nues ou habillées, dans leur salon ou dans leur cour, avec des fétiches ou sans. Le trafic gratuit de photos et vidéos numériques, avec des adultes consentants, et une règle esthétique unique et contradictoire : pas de fiction. Basta les fausses poitrines, les retouches, les plateaux de tournage factices. Si tu as les seins qui tombent et que tu as envie de les exhiber, il y a sûrement sur la toile quelqu’un qui va s’en réjouir. Si tu n’as pas envie de t’épiler les aisselles, encore mieux. Si la baignoire où tu prends ton bain a des taches de rouille, sublime. Le phénomène a pris une telle ampleur que l’entreprise de l’érotisme factice a dû s’adapter : des tournages filtrés pour imiter une caméra web aux actrices moins en forme qu’on fait passer pour des femmes au foyer qui se payent leurs vacances avec un peu de porno. « Même la plus grande star du hard, Rocco Siffredi, a adopté avec le temps un style plus documentaire, en remplaçant le tournage gynécologique (très à la mode auparavant) par des cadrages plus larges, en filmant des scènes plus longues et sans déléguer au montage (et donc à la fiction) l’efficacité d’une scène »[18].

Ceux qui sont effrayés par l’émergence des technologies de la simulation oublient que la technique est liée à la ruse depuis l’époque de Prométhée[19]. La science s’est toujours servi des modèles virtuels, c’est-à-dire des métaphores, même lorsqu’il semblait que son unique langage était la pureté de la mathématique.

Je ne veux pas soutenir par là qu’habiter dans des « réalités parallèles » n’a pas d’effets sur notre vie sociale. Il y en a, et comment, mais ils sont dus précisément au fait que nous sommes, dans la majorité des cas, capables de migrer d’un monde à l’autre et de résister au stress d’adaptation.

Plusieurs citent comme exemple négatif l’entraînement virtuel des soldats, qui pourrait les transformer en êtres insensibles aux conséquences réelles de leurs actions. Pourtant, l’idéal du guerrier-machine est né bien avant les techniques informatiques. L’équivoque d’une guerre propre, versant peu de sang, ne naît pas des jeux vidéo militaires, mais de l’usage compulsif de termes comme « bombe intelligente », « opération de nettoyage international », « effets collatéraux », « guerre humanitaire ». Jean Baudrillard est arrivé à soutenir que la guerre du Golfe du 1991 n’a pas eu lieu. J’imagine que les Irakiens sont d’un autre avis. Il s’agit certainement d’une provocation, mais cela montre bien à quelles équivoques peut mener la nostalgie de la réalité, l’idée que tout est simulé et qu’il n’y a rien derrière cette fiction-là.

L’éléphant et le désir de croire

Nous avons un rapport médiat, narratif et métaphorique avec le monde, mais cela ne dépend pas des jeux vidéo ni du cyber-espace, et cela ne signifie nullement que le réel n’existe pas ou que nous avons perdu la capacité de le sentir.

Il faut trouver un point d’équilibre entre la « peur de l’apparence », avec le renvoi illusoire et fétichiste, en style real core,à une réalité au-delà de la fiction, et la « peur de la réalité », avec l’exaltation acritique de tout dispositif qui fait ressusciter le réel dans un paradis artificiel[20]. Pas de Soma, donc, dans le « nouveau monde » des histoires ? Même pas dans les fictions télévisées en début de soirée, avec des commissariats pleins d’anges en uniforme, des forces de l’ordre, et pas plus d’une – une, pas plus – « pomme pourrie », subitement expulsée du panier[21] ?

Je crois qu’il faudrait garder deux perspectives séparées.

D’un côté, il y a l’idée que les narrations pourraient aplatir notre encéphalogramme et nous enfoncer dans un monde fictif. J’ai cherché à donner quelques indices qui prouvent que la situation est vraiment très différente. De l’autre, il y a l’hypnopédie, c’est-à-dire le fait que les histoires, surtout si elles sont racontées souvent, tendent à inculquer des visions du monde.

John Bullock, un politiste de l’université de Yale, a conduit des expériences intéressantes sur la désinformation. Il a pris un groupe de progressistes et il leur a demandé combien d’entre eux désapprouvait le traitement des prisonniers à Guantanamo. Résultat : 56 %. Il a ensuite montré aux cobayes un article du Newsweek où l’on racontait qu’une copie du Coran avait été jetée dans les chiottes de la base américaine. Le pourcentage des critiques a monté subitement à 78 %. Enfin, il a donné à lire à tous le démenti de la nouvelle, publiée par le même journal. Le pourcentage a baissé, mais jusqu’à 68 % seulement. Une mauvaise information a donc un effet même si elle est démentie.

Des collègues de Bullock ont pris deux échantillons de conservateurs. Au premier, ils ont donné à lire les déclarations de Bush sur les armes de destruction massive possédées par l’Irak. Au deuxième, ils ont montré à la fois ces déclarations et le rapport Duelfer en entier, où l’on conclut que Saddam Hussein n’avait pas d’armes de ce genre-là avant l’invasion américaine.

Eh bien, dans le premier groupe, 34 % des participants ont quand même donné raison à Bush, soutenant que Saddam aurait caché ou détruit son arsenal. Dans le deuxième groupe, la même thèse a été soutenue par 64 % des individus. De mal en pis : les démentis peuvent même renforcer les fausses informations[22].

L’idée que beaucoup de gens seraient victimes d’un méchant enchantement a son origine dans le fait qu’on se heurte, tous les jours, à des exemples de ce genre. On se dit que ces gens-là ne raisonnent pas et que leur cerveau est contrôlé par un pouvoir supérieur. Il faut se consoler, car on ne peut rien faire : c’est la faute aux journaux, la faute à la télévision, la faute aux médicaments et aux drogues.

Rien de tout ça. C’est notre cerveau qui marche comme ça. George Lakoff l’a bien expliqué dans une fameuse anecdote : si tu rentres dans une classe et que tu ordonnes aux étudiants : « Ne pensez pas à un éléphant ! », ceux-ci vont tout de suite penser aux éléphants, avec tout ce qui va avec – les grandes oreilles, les trompes, les défenses toutes blanches[23]. Nier un concept active ce même concept dans la tête de gens. Dire que « Sûreté ne veut pas dire plus de police » allume et renforce les liens naturels entre ces deux mots. La tentative d’ajouter une émotion négative est inutile. Une émotion n’est pas un autocollant. Elle naît si on lui prépare le terrain. Et ce ne sera pas une avalanche de données à l’appui de la thèse en question qui « ramènera à la raison » ceux qui ne sont pas déjà convaincus.

Ce n’est pas une découverte récente que le désir de croire estplus fort chez les individus que toutes les évidences. Le psychologue William James, frère du romancier Henry, écrivit un essai à ce propos en 1897. Dans cet écrit, il soutenait que les personnes, plutôt que de rester dans le doute et dans l’inquiétude, ont le droit de s’agripper à toute foi qu’ils ne savent pas impossible. Je ne peux pas croire que mes cinquante centimes soient cent dollars, simplement parce qu’il m’est impossible d’agir comme s’ils l’étaient. Si par contre l’idée me faisait du bien, et n’était pas incompatible avec la pratique, j’aurais toutes les raisons de la soutenir. Beaucoup de ses contemporaines critiquèrent James pour cette étrange théorie de la rationalité. Aujourd’hui, nous savons qu’il a saisi intuitivement des aspects importants de notre façon de penser.

Les émotions, loin de la corrompre, sont un ingrédient fondamental de la raison. Des gens ayant des troubles cérébraux, incapables d’éprouver des sentiments et d’en reconnaître chez les autres, sont incapables de faire les bons choix. Nous faisons en sorte d’être heureux, pas de maximiser l’efficacité qu’on attend de nous.

Les histoires sont efficaces précisément parce qu’elles ne s’adressent pas à une partie de la raison, mais qu’elles connectent des émotions et des visions du monde, des faits et des sentiments. C’est un enchantement puissant, mais l’hypnose n’est jamais totale.

George Lewi a affirmé que « les consommateurs d’aujourd’hui ont autant besoin de croire à leurs marques que les Grecs à leurs mythes »[24]. Cela est possible, mais le fait est qu’il n’existe pas une seule façon de croire, et chacun parmi nous peut entrer et sortir à tout moment de ces programmes de vérité, selon ce qui lui importe ou ce qu’il doit faire. Dans le livre intitulé précisément Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paul Veyne a illustré nombre de ces apparentes contradictions. Les dorzè d’Éthiopie croient que le léopard est un dévot de l’Église copte. Cependant, même lors des jours de jeûne sacré, ils prennent bien garde de ne pas l’approcher. Dans les récits populaires de l’ancienne Égypte, le pharaon fait souvent figure de despote bête et présomptueux. Pourtant, sur la base des récits « officiels », nous pouvons dire que les gens du Nil le vénéraient comme un dieu.

Même les empereurs romains étaient considérés comme des divinités, des êtres capables de magie, pourtant les archéologues n’ont pas trouvé un seul ex-voto qui leur soit offert. Quand ils avaient besoin d’un miracle, les sujets savaient bien distinguer entre les « vrais » dieux et les « dieux de convention ». Enfin, beaucoup de textes anciens démontrent que les Grecs eux-mêmes riaient de l’emphase de leurs mythes relatifs à la politique, aux étiologies et aux fondations des villes. Ils y croyaient, mais sans les considérer comme vrais ou faux : c’était de la rhétorique, de bons discours. On pourrait dire la même chose de notre attitude face à beaucoup de publicités.

Au fond, le storytelling appliqué n’est pas très différent de la rhétorique des Anciens, de la science du mot et du récit. Donc, si différentes façons de croire coexistent, le pouvoir magique d’une histoire s’en trouve relativisé, au moins dans une culture où opère le concept de fiction, et où beaucoup d’enfants peuvent croire en même temps que le Père Noël leur apporte des cadeaux et que leurs cadeaux ont été achetés par papa et maman. Dans le cerveau des hommes peuvent cohabiter plusieurs narrations, même contradictoires. Une croyance n’en évince pas une autre ; plus souvent elle la côtoie, elle l’infiltre et elle la soigne avec des méthodes homéopathiques. Si le pharaon veut nous faire croire qu’il est le fils du soleil, nous allons continuer à le railler et à raconter d’autres mythes. La seule alternative pour ne pas subir une histoire est de raconter mille histoires alternatives.

 

La disparition des faits

Si le cadre est celui qu’on vient d’esquisser, où sont passés les faits ? Vivons-nous dans un tribunal où les preuves ne comptent plus ? Sûrement pas, les preuves comptent, pourtant, n’en déplaise à certains, nous ne vivons pas dans un tribunal. Et au fond, même un juge pourrait admettre que les faits ne sont pas toujours cruciaux, capables de clouer des Christs ou de les sauver. Une théorie scientifique qui ne peut pas s’adapter pour prendre en compte les nouvelles découvertes n’existe pas. Ce n’est pas parce qu’il n’arrivait pas à expliquer les observations de Brahé, Copernic et Galilée que le système ptolémaïque, avec la Terre au centre de l’univers, fut renversé. Il arrivait à l’expliquer, mais au prix de calculs trop complexes. Le système héliocentrique, au contraire, faisait la même chose avec moins d’efforts. Il était plus élégant, plus économique, plus beau. Il fut choisi à cause de ça. Grâce aux faits, mais pas par leur seule vertu ni leur seule force.

Considérons maintenant un fait, un événement qui s’est passé dans le monde : X a tué Y. Pour tous les autres que les témoins oculaires, c’est une phrase en français, c’est-à-dire la nouvelle que « X a tué Y ». L’élément linguistique introduit immédiatement une variable de plus. Pour moi qui n’étais pas là, la vérité de ce fait dépend du langage et du monde. Et dire langage signifie dire ambiguïtés, schèmes conceptuels, théories, mythes. De là vient l’idée qu’une bonne information doit renoncer aux techniques narratives, être vierge de mots, de métaphores, d’opinions. S’il en était ainsi, le direct télévisé serait la meilleure information, car elle nous transforme tous en témoins oculaires. Inutile de dire que même les cadrages, les découpages, les plans longs sont un langage, et qu’un bon réalisateur peut décider en temps réel ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas montrer. Mais même en admettant que les images nous racontent ce qu’il faut savoir, sans trucs ni astuces, sommes-nous sûrs que cela soit vraiment tout ce dont nous avons besoin ?

La tragédie des tours jumelles a été en grande partie transmise en direct, mais on ne peut pas dire que ce récit-là nous a vraiment dit ce qu’on voulait savoir. La vérité qui nous intéresse va bien au-delà de la description des faits.

Aujourd’hui, les moyens d’information donnent une grande valeur à la rapidité : il faut vaincre la concurrence,avant qu’elle n’obtienne l’information. Pressés de publier, beaucoup de journalistes se concentrent sur les faits et laissent tomber le reste : le style, le scénario, le passage de micros, un alphabet des émotions qui comble l’espace entre le A d’anxiété et le U d’urgence. Plutôt que d’attaquer la médiation narrative des nouvelles, il faudrait s’interroger sur le fait qu’une information immédiate se répande, privée d’un contexte et d’une signification quelconque.

Nous sommes trop influencés par l’idée que comprendre, c’est comprimer. Si je veux « comprendre » une série de chiffres, je dois trouver une formule qui génère la série. Si par contre la formule est aussi longue que la série, mieux vaut y renoncer. Je mets plus de temps à l’écrire qu’à recopier la série en entier[25]. De la même manière, une carte de Milan aussi grande que Milan serait très difficile à consulter.

Souvent au contraire, pour comprendre deux faits, il faut les relier entre eux et cela signifie augmenter la complexité du réseau. S’il y a trois routes pour aller de Bologne à Sasso Marconi et que la province en ouvre une quatrième, plus courte, elle rend peut-être plus simples les transports, mais aussi plus complexe le territoire. Dire qu’une histoire ne peut raconter qu’un morceau du monde est évident : l’important est que ce morceau, après le mot Fin, donnera un résultat plus dense qu’auparavant.

Pour donner de la valeur aux faits, pour qu’ils comptent vraiment, nous avons besoin de les interpréter, de les faire ressortir du décor. Même une histoire inventée peut nous servir à comprendre, par l’absurde, un événement. À Bologne, en 1996, Luther Blissett conduisit une contre-enquête serrée sur le procès des « Enfants de Satan », indiquant les failles et les affaissements de l’échafaudage accusatoire. La plupart des journalistes continua à accorder son crédit à la magistrature qui, contrairement à Blissett, avait une histoire à raconter, celle des satanistes qui enlevaient des adolescentes et violaient des enfants. Alors Luther décida de s’inventer une autre fable : celle du Comité pour la sauvegarde de la morale, une ronde autogérée décidée à saisir les satanistes en flagrant délit, pour interrompre les messes noires à coups de matraques. Il écrivit un document où le Comité se présentait et indiquait des pistes d’enquête. Il l’enferma dans un casier à bagages de la gare, avec une tête de mort et une paire de tibias. Il envoya la clé au journaliste le plus conservateur[26]de la ville, pour l’inviter à retirer le colis. C’était fin juillet, le journaliste était en vacances, et il ne mordit pas à l’hameçon. Luther revendiqua quand même, dans une petite revue locale, la blague ratée, en invitant tout un chacun à en faire autant. Puis le journaliste rentra de vacances. Il alla à la gare, paya cher le dépôt et dédia au Comité une entière page sur « Il Resto del Carlino »[27]. Luther démontra ainsi qu’il était vraiment trop facile d’inventer des conneries sur le thème du satanisme. Combien d’autres personnes étaient en train d’en faire circuler, dans le cours même du procès peut-être ? En ville, le climat commença à changer. La Repubblica[28], un millimètre après l’autre, se déplaça sur des positions davantage respectueuses des droits  des inculpés et prêta attention aux « faits » que Blissett étalait depuis longtemps. Des années après, quand les inculpés furent totalement acquittés et remboursés pour les dégâts provoqués, même le Carlino sembla oublier qu’il avait étalé le monstre en première page[29].

À Milan, en septembre  2008, un jeune Noir a été tué à coups de barres de fer pour avoir volé dans un bar un paquet de biscuits. Dans les jours qui suivirent, un essaim de points d’interrogation s’est levé sur l’événement. S’agissait-il du dernier épisode d’une longue série ou d’un imprévisible « saut qualitatif » ? S’agissait-il d’un meurtre raciste ou d’un geste de folie isolé ? Beaucoup de gens, pour chercher une réponse, se sont posé une question « narrative » et contrefactuelle : « Que se serait-il passé si c’était un Blanc qui avait volé les biscuits ? » Ils se sont imaginé la scène, ils ont vu que l’épilogue n’aurait pas été un meurtre et ils se sont convaincus que la vraie « faute » d’Abdul Guibre n’était pas le vol, mais le fait d’être « un nègre ». Des mécanismes comme celui-ci nous aident à comprendre la réalité beaucoup plus souvent que nous ne l’imaginons.

Même pour nous comprendre nous-mêmes, pour nous construire une identité, nous avons besoin d’une histoire. Nous sélectionnons les événements saillants de notre vie et nous les enfilons dans un récit. Ensuite, nous superposons ce récit aux schèmes narratifs conservés dans notre cerveau et en procédant ainsi, nous nous attribuons un rôle : la victime, le bourreau, le leader, le prophète, Monsieur Personne. Ce ne sont pas les histoires qui font disparaître les faits. Ce sont les faits qui sont enjambés par la désinformation, car ils prétendent l’affronter tout seuls. Et ce faisant, ils oublient de faire la cour à leurs meilleurs alliés.

 

L’inflation de l’imaginaire

Selon les mots d’Annette Simmons, le rapport complexe entre les faits et les histoires se résume ainsi : « Les gens ne veulent plus d’information. Ils en ont par-dessus la tête des informations. Les gens veulent une foi. C’est la foi qui fait bouger les montagnes, pas les faits. Les faits ne produisent pas la foi. La foi a besoin d’une histoire qui puisse la soutenir – une histoire riche de significations et capable d’inspirer confiance[30]. »

Ces quelques lignes sont le virus en éprouvette de la fièvre narrative. Si aujourd’hui les histoires sont à la mode, c’est parce que les soi-disant experts du storytelling ont su vendre, avec des arguments similaires, leurs cours de rien aux ménagères et aux bouchers. Mais qu’est-ce qui différencie une posture inacceptable comme celle-ci, où les histoires ne servent qu’à convaincre, dece que j’ai cherché à illustrer jusqu’ici ?

La réponse est dans le mot foi. Les gens veulent la foi s’ils n’ont rien de mieux pour interpréter le monde. William James ne justifiait le désir de croire que lorsque le doute empêcherait un choix quelconque. C’est une erreur de penser que les faits tous seuls puissent renverser les doutes. Mais c’est une erreur aussi grossière de penser que la foi serait la seule force capable de le faire.

Les gourous et les prédicateurs de l’ère numérique nous mettent en garde tous les jours contre les risques d’une overdose informative. Ils en veulent pour preuves les mille milliards de pages cherchées sur la toile dans les six mille derniers jours, ou d’autres données équivalentes. Toutefois, une grande différence existe entre overdose et abondance.

Je peux avoir une cave pleine de vin (abondance) sans forcément le boire d’un seul coup (overdose). Et puis il y a des substances qui ne connaissent pas de surdose : l’air, les caresses, les biscuits de ma tante.

Il y a quatre siècles, avec la diffusion de la presse, l’Occident fut confronté à une étape analogue, quand il passa du manque de livres à leur propagation massive. Geronimo Squarciafico écrivit en 1477 que « l’abondance de livres rend les hommes moins studieux, détruit la mémoire et affaiblit leur cerveau en le dispensant d’un dur travail[31] ». Aujourd’hui, personne ne se hasarderait à dire qu’une librairie bien fournie ou une grande bibliothèque ouverte au public sont un poison pour la pensée. Il s’agit d’un genre de richesse qu’on s’est habitués à gérer[32].

Dans le marécage

Les histoires ne sont pas des monnaies dotées de la même valeur, toutes égales entre elles.

La présence « sur le marché » de narrations banales et insignifiantes ne devrait pas éclipser les meilleures. Au contraire, par contraste, elle devrait les rendre plus lumineuses, sans doute plus fréquentes. Là où il y a beaucoup de merde poussent beaucoup de fleurs[33]. La presse à imprimer de Gutenberg, en augmentant la production de livres, diminua aussi la qualité moyenne du produit, car en temps d’abondance, on produit beaucoup de marchandise de piètre valeur. Le résultat, toutefois, ne fut ni une dévaluation des textes ni la déchéance du goût et de la culture littéraire, mais au contraire leur diffusion accrue.

Ceux qui soutiennent que l’époque de Gutenberg et celle d’Internet ne sont pas comparables, font appel aux rapports de force existants. Les grands conglomérats médiatiques ont une puissance de feu tellement écrasante qu’ils peuvent ensevelir n’importe quel adversaire. Les étalages des librairies sont occupés manu militari par les best-sellers du moment, qui conquièrent également les tables de nuit des lecteurs et très peu d’énergies sont réservées aux romans.

Le problème existe sans doute, mais on ne peut pas évaluer certaines stratégies de marketing en présupposant l’acquiescement total du public. Il existe des livres qui ont été portés au succès par le bouche-à-oreille et des romans qui parviennent à être influents tout en restant à l’intérieur d’une niche. Et il ne faut pas non plus sous-estimer le phénomène, désormais répandu, qui est en train de transformer le marché de masse en une masse des marchés, où le mainstream est seulement une niche plus grande que les autres, mais avec un public moins attaché et moins actif[34].

Les fortunes d’une histoire ont toujours été déterminées par l’interaction entre le pouvoir concentré des médias officiels et le pouvoir diffus des médias amateurs. La culture populaire est un champ de bataille où l’artillerie de gros calibre cède le pas aux armes bactériologiques. Pour une narration, il est plus important d’être virale que d’être explosive. Il y a quelques années, nous écrivîmes que les histoires sont des haches de guerre à déterrer. Nous voulions dire qu’elles appellent au rassemblement d’une communauté, comme quand les Indiens enlèvent le tomahawk de sous la terre, le plantent sur un pieu et prennent le chemin de la guerre. La hache dans le rituel ne sert pas à la bataille. Pourtant, certains ont entendu la phrase en sens instrumental : les histoires sont des armes. Je creuse, je les trouve, je les aiguise et je me bats avec. Ça ne marche pas ainsi.

L’imaginaire est un marécage, un univers amphibie. Nous appellerons réalité l’affleurement d’une île. Là où certains voient un lac, d’autres passent avec l’eau à la cheville. Là où certains voient la terre, d’autres s’effondrent dans la boue. Les histoires sont des pierres de rivière. Même les plus solides sont faites de sable, et si tu les mets dans le feu, elles explosent comme des bombes, car elles sont humides à l’intérieur. Elles peuvent être lancées comme des armes ou comme des balles de jonglage. On peut y construire un refuge ou une digue. On peut les jeter dans l’eau pour la voir gicler ou pour faire émerger un gué. À nous de choisir – à condition que l’on prenne en compte qu’il y a une communauté de gens qui doit se déplacer dans le marécage, et que nous en faisons partie. À certains moments, ça fera du bien de remonter le moral à quelqu’un, en faisant le saltimbanque avec une pierre sur la tête. Mais on n’aura pas résolu le problème de la traversée du marais.

Je suis d’accord avec Salmon quand il dit que le marais est secoué par les bombardements, et que l’usage qu’on fera de nos pierres ne peut qu’en tenir en compte. Il faut résister à la violence symbolique du pouvoir. Ce que je trouve insoutenable est l’ébauche de stratégie qu’il emprunte au dernier manifeste artistique de Lars Von Trier :

 

« La partie de monde que nous cherchons ne peut pas être circonscrite par une “histoire”, ou approchée en suivant un “angle”. L’histoire, l’argument, la révélation et la sensation nous ont soustrait ce sujet : le reste du monde, qu’il n’est pas facile de transmettre, mais sans lequel il est impossible de vivre. L’ennemi est l’histoire. Le défi du futur est de voir sans regarder : défocaliser[35] ! »

 

Cette louange de l’ineffable n’est rien d’autre qu’une retraite vendue comme contre-attaque. Vu que l’imaginaire est un marais et que beaucoup des plans qui sont à notre disposition sont contrefaits, mieux vaut renoncer à tout parcours et se faire guider par l’instinct, par le sixième sens, par la main de Dieu.

Salmon rêve d’une contre-narration, capable d’enrayer la machine à fabriques les histoires. La proposition a une vague saveur luddiste : quelqu’un d’autre nous a appris que le contrôle de la machine est beaucoup mieux que sa destruction. Il faut apprendre à l’utiliser, donner et prendre des leçons de conduite. Étudier ensemble son entretien, en prendre soin.

Si une contre-narration existe, elle ne sera pas une pierre dans l’engrenage. Elle ne sera pas un démenti enfilé dans les histoires d’autrui, avec pour seul effet de les raconter à nouveau. La machine mythologique nous aidera à la construire, et les pierres de la rivière en seront la matière première. La seule alternative pour ne pas subir une histoire est de raconter mille histoires alternatives.

 

Résumons, donc

Le monde est petit, mais dense comme une fractale. Pour ne pas aller à la dérive, nous cherchons à être des personnes bien informées.

Nous nous gavons d’informations, pour nous retrouver avec plus de questions qu’avant et très peu de réponses, trop froides pour conforter le cœur. Alors nous simplifions tout, pour nous abandonner à une foi : une réalité de complaisance, facile à manier, capable d’enterrer le tumulte.

Et il pourrait n’y avoir rien de mal dans ce désir de croire, si l’on ne courait pas le risque de voir notre foi être la réalité de complaisance de quelqu’un d’autre, le résultat d’une Hypnopédie.

Une bonne histoire, bien racontée, est suffisante à cacher le piège. Mais une bonne histoire, bien racontée, peut également être l’antidote dont nous avons besoin.

Premièrement, parce que lorsqu’il s’agit de narration, notre cerveau est plus enclin à la complexité.

Ainsi, pour comprendre, nous ne sommes pas obligés de comprimer. Beaucoup de doutes survivent et la foi s’éloigne.

Deuxièmement parce que les faits ne nous touchent pas s’ils sont des corps inanimés. Mais les histoires, elles, sont des machines à transfuser le sang, elles sont des dispositifs à activer les émotions.

Troisièmement parce que les faits ne coulent pas à pic, s’il y a une intrigue qui les garde amarrés.

Quatrièmement parce que nous avons besoin de lire le monde avec la profondeur et l’espace que nous réservons aux romans.

Tout l’enjeu est de comprendre comment nous pouvons y arriver. Comment nous pouvons écrire des romans de transformation qui pourraient traduire les faits en histoires ou, pour mieux le dire, qui pourraient transformer le récit stéréotypé des faits en un récit significatif, et qui pourraient faire émerger un gué, entre fiction et réalité, entre compréhension et compression.

 

Traduit de l’italien par Laurence Druon & Elisabetta Garieri

 

[1]     De nombreux textes de Wu Ming sont disponibles en libre accès sur le site www.wumingfoundation.com/italiano/francais_direct.htm

 

[2]     Ce texte est issu de la conférence Raconter ne suffit pas. La tâche du ménestrel à l’époque numérique tenue le 26 mars 2008 à Séville à l’occasion du festival Zemos 98. Une version très réduite, une sorte de bande annonce, est parue dans l’Unità du 27 Septembre 2008 et sur carmillaonline.com en tant que compte-rendu de l’ouvrage de Christian Salmon Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, Paris,2007. Certaines coupes ont été effectuées, dans le texte et les notes, et certains titres ont été rajoutés par la rédaction.

 

[3]     C. Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer les histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007.

 

[4]     C. Taglietti, Alessandro Baricco : « Gomorra, che storia, il film meglio del libro », Corriere della Sera, 12 juin 2008.

 

[5]     P. Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?,Seuil, 1983.

 

[6]     Cette émission télévisée transmise quotidiennement de 20h50 à 21h en Italie par la chaîne publique RAI, de 1957 à 1977, fut le premier format de la publicité à la RAI. S’adressant d’abord aux enfants, elle consistait en une série de saynètes (souvent des films comiques d’un style léger ou des interludes musicaux) suivies de messages publicitaires. Aujourd’hui encore, l’expression « Au lit après Carosello !» est très utilisée dans le langage parlé italien et témoigne du succès énorme qu’eut cette émission dans les foyers italiens. (NdT)

 

[7]     « L’ingénierie du consensus est la vraie essence du processus démocratique, la liberté de persuader et conseiller ». E. Bernays, « The Engineering of Consent », dans Annals of the American Academy of Political and Social Science, mars 1947.

 

[8]     L’expression et l’association des trois penseurs est due à P. Ricœur, De l’interprétation. Essai sur Freud, Seuil, 1994.

 

[9]     Le chercheur qui, mieux que tout autre, a su montrer le fonctionnement des structures narratives est le linguiste George Lakoff. À ce propos, le chapitre « Anna Nicole on the Brain »de The Political Mind, Barnes & Noble, New York, 2008, est très clair.

 

[10]   La grappa est une eau-de-vie de marc de raisin typique du Nord de l’Italie. (NdT)

 

[11]   Le prosecco est un vin blanc sec pétillant produit dans le Nord-est de l’Italie (Veneto et Friuli Venezia Giulia) (NdT).

 

[12]   A. Huxley, Le meilleur des mondes, Pocket, Paris, 1932.

 

[13]   Rinascita fut une revue mensuelle du Parti communiste italien fondée en 1944 par Palmiro Togliatti, son secrétaire, et publiée jusqu’en 1991. (NdT)

 

[14]   S. Johnson, Tout ce qui est mauvais est bon pour vous, Éditions Privé,2009.

 

[15]   S. Zizek, « The Depravate Heroes of “24” Are the Himmiers of Hollywood », dans The Guardian, 10 janv. 2006.

 

[16]   Henry Jenkins a défini une culture participative sur la base de cinq caractéristiques : 1.  Barrières faibles à l’expressivité artistique et à la participation civique ; 2.  Encouragement fort à créer et à partager ses propres productions ; 3.  Passage informel des connaissances entre experts et novices, selon la seule logique de la compétence ; 4.  Conviction des membres que leur contribution sera prise en considération ; 5.  Perception par les membres d’une connexion sociale entre eux (cf G. Boccia Artieri, Share this ! La culture participative dans les medias, préface de H. Jenkins, Fan, blogger & Videogamers, Franco Angeli, Milano, 2008).

 

[17]   L. Laurenzi, « La tranquilla Verona scopre i giochi di morte », dans La Repubblica, 14 janv. 1994.

 

[18]   S. Messina, « Real core : la rivoluzione del porno digitale », dans Rolling Stone Italia, sept. 2008.

 

[19]   Voir le paragraphe sur Prométhée trompeur dans A. Tagliapietra, Filosofia della bugia, Bruno Mondadori, Milano 2001, p.  52 et les notes dans les textes de J.-P. Vernant sur le même thème.

 

[20]   Les concepts qui s’opposent de « peur de l’apparence » et « peur de la réalité » sont esquissés par T. Maldonado dans Reale e Virtuale, Feltrinelli, Milano, 2005. L’idée que dans l’ère de la simulation « tout soit meurt et naît en avance » est présentée dans le livre de J. Baudrillard, Simulacres et simulations, Galilée, Paris, 1981.

 

[21]   En italien, la métaphore « pomme pourrie » désigne quelqu’un de corrompu, mais à l’intérieur d’un système sain. Cette expression est emblématique d’une certaine vision de l’État : ce n’est pas le système en soi qui est problématique et qui produit la corruption, le système fonctionne très bien, mais il est gâché par quelques individus corrompus. (NdT)

 

[22]   S. Vedantam, « The Power of Political Misinformation », dans The Washington Post, 15 sept. 2008.

 

[23]   G. Lakoff, Don’t Think of an Elephant, New-York, Chelsea Green, 1990.

 

[24]   G. Lewi, L’Odyssée des marques,Edictis, Paris, 1998.

 

[25]   La théorie algorithmique de la compréhension a été exposée par G. Chaitin, Algorithmic Information Theory, Cambridge University Press, 1987.

 

[26]   Le mot italien est plus précis : « forcaiolo » est un adjectif tiré d’un mot qui signifie « gibet », il indique quelqu’un qui appelle à l’incarcération des gens à toute occasion. Il y en a beaucoup aussi parmi ceux qui se disent « progressistes ». (NdT)

 

[27]   Le principal quotidien local de Bologne. (NdT)

 

[28]   Actuellement le deuxième quotidien le plus vendu en italien, indépendant mais orienté centre-gauche. (NdT)

 

[29]   Pour une reconstruction de l’histoire des « Enfants de Satan », voir A. Beccaria, Bambini di Satana. Processo al Diavolo, Nuovi Equilibri, Viterbo, 2006.

 

[30]   Voir A. Simmons, The Story Factory : Inspiration, Influence and Persuasion through Storytelling Persuasion, www.storytellingcenter.org/resources/articles/simmons.htm

 

[31]   Voir M. Lowry, The World of Aldus Manutius : Business and Scholarship in Renaissance Venice, Cornell University Press, Ithaca, 1979.

 

[32]   La comparaison entre l’abondance d’informations produite par Internet et celle des livres due à l’introduction de la presse à imprimer a été proposée par C. Shirky, Here Comes Everybody. The Power of Organizing without Organizations, Penguin, New York, 2008.

 

[33]   Ici résonne, même si elle n’est pas citée, la chanson très connue de Fabrizio de André « Via del campo » dont les paroles disent à un moment « des diamants ne naît rien/ du fumier naissent les fleurs ». (NdT)

 

[34]   « La diffusion d’internet a permis de réduire les coûts de distribution et les stocks, cassant le lien entre succès et visibilité. La possibilité de gérer un catalogue virtuel presque illimité a révolutionné le modèle économique dominant : il est simplement plus rentable de vendre quelques copies de milliers de titres différents chaque mois que de vendre des milliers de copies de quelques titres ». Pour cette analyse de l’évolution du marché, voir C. Anderson, La Longue Traîne : la nouvelle économie est là !, Éditions Village mondial, 2007.

 

[35]   Le manifeste en question, se trouve ici : www.commeaucinéma.com/notes-de-prod=25617-note-2117-html

 

Wu Ming 2

Collectif d’écrivains, théoriciens et activistes italiens, issu du collectif Luther Blissett, qui publie à la fois des récits rédigés collectivement, Q/L’œil de Carafa (Seuil, 2001), Manituana (Métailié, 2009) et individuellement. Wu Ming 2 a publié, entre autres, Guerre aux humains (Métaillé, 2007). Une collection de textes récents paraîtra en 2016 aux éditions du Passager clandestin dans une traduction de Serge Quadruppani.