Le Caire, cultures indociles

À l’heure où la place Tahrir est ripolinée, entendez les façades des immeubles repeintes en jaune, son sol planté de pelouse hérissée de volumineuses bouches d’aération – d’un vaste parking sous terrain –, comme autant de blocs qui fractionnent l’espace et la déambulation, le terre-plein circulaire arborant jadis une sculpture maintenant remplacée par le socle d’un immense mât portant pavillon égyptien, comme devant une caserne digne de ce nom, alors que la station de métro Talaat Harb qui desservait la place est tenue résolument fermée et que les marchands ambulants ont été chassés, ce nœud de circulation urbaine prenant des allures d’esplanade est exclusivement affecté à l’accueil des touristes – dont l’afflux – espéré – est censé chasser, jusqu’au souvenir, l’occupation populaire qui dura deux ans et demi. Ces transformations spatiales et hautement symboliques sont les signes clinquants d’une politique d’éradication des libertés publiques dont les autres manifestations moins rutilantes sont des chars, des militaires, des check points, des murs de béton entourant des palais où siègent le parlement, le gouvernement, les ministères, des services publics sensibles, les ambassades, au point que des quartiers entiers sont sous contrôle permanent de l’armée. Ces signes visibles d’un retour du pouvoir autoritaire s’accompagnent de lois répressives et de mesures discrétionnaires portant atteinte à la vie sociale comme à la vie privée ; les prisons absorbent les voix contestataires ou soupçonnées telles, les libertés de penser, d’agir, de s’assembler sont ou bridées ou interdites, l’enseignement, les mœurs sous contrôle.

Néanmoins derrière ou à côté de ces parades, les énergies et l’effervescence créatrice portée par l’opportunité et le désir de prendre part enfin au développement social et culturel politique du pays, ne se sont pas complètement effondrées. Malgré la chape de plomb qui s’est abattue sur les initiatives soupçonnées de terrorisme (même les ONG sont fermées ou contrôlées par l’État), des groupes, des associations, des collectifs qui se sont formés dans le mouvement de la révolution se sont maintenus et les déterminations se sont renforcées en affrontant un avenir incertain.

 

Ouvrir les pages de Multitudes à des théoriciens, chercheurs et militants, artistes égyptiens, après la révolution et la restauration d’un pouvoir politique autoritariste, c’est, à rebours du silence imposé par la force, continuer à penser et à avancer avec ceux qui continuent à lancer des lignes de vie. Ce n’est pas un dossier sur Le Caire – qui impliquerait de balayer de façon coordonnée différents champs sociaux, comme d’énoncer des principes d’analyse – mais une courte série de contributions d’individus ou de collectifs qui ont participé à la révolution et qui ont voulu en prolonger les brèches jusqu’à aujourd’hui. Ces brèches qui se sont traduites essentiellement par l’émergence de nouvelles capacités d’agir, de voir et de s’engager dans la vie collective, avec la détermination d’y peser, ont été nombreuses à s’ouvrir dans les domaines abandonnés bien qu’en crise permanente comme l’habitat urbain et l’emploi, des secteurs chloroformés des arts et de la culture, négligés de l’éducation, circonscrits de l’information, interdits du respect des droits humains, inféodés au pouvoir comme la justice.

 

Dans l’Égypte post-revolutionnaire, la question lancinante a été pourquoi la révolution n’a pas atteint son terme. Amr Adly, économiste, propose une analyse rétrospective de la situation insurrectionnelle et de ses manquements à devenir une révolution, à renverser la confiance en l’armée et en l’État, telle que Nasser en a cimenté l’idéologie. Arm Adly répond à une question que nous lui avions posée concernant le rôle joué, pendant la révolution, par les mouvements ouvriers qui dans les années 2004 et 2008 avaient lancé les premières grèves dures du pays et porté haut le flambeau de la contestation du pouvoir. Il dresse un tableau des diverses forces par lesquelles la « révolution » annoncée n’est pas arrivée, pointe les alliances qui ne se sont pas faites entre acteurs réels et potentiels de la rébellion, les structures profondes de l’État qui n’ont pas été entamées.

Si ces séismes politiques n’ont pas généré de révolution capable d’opérer une transformation du système social et économique, mais au mieux des utopies (on dit que les changements les plus marquants de cette période furent de nature domestique et – et hautement politique – comme le fait de balayer la place publique de Tahrir pendant son occupation – alors que la présence des ordures est dans la ville un problème récurrent – et de parler avec les autres, tous les autres quelles que soient les différences de statut social et elles sont abyssales en Égypte) des projets nés, construits, accélérés pendant cette période se poursuivent avec la même ambition de forger des outils de réflexion, d’enrichir la réalité de potentialités, d’en actualiser la puissance.

Ce sont à ces porteurs et porteuses, témoins, continuateur-e-s de changements que nous nous sommes adressés. Nous les avons croisé-e-s, lu-e-s, entendu-e-s au cours de fréquentes visites au Caire avant, pendant, après la révolution, au cours de réunions, de colloques, par le truchement de publications et d’internet, par le bouche-à-oreille et les réseaux toujours efficaces. Ils sont nombreux, eu égard à la difficulté de résister à la peur et à la soumission aujourd’hui, même s’ils ne représentent que 1 % de la population. Ce que ne manquent pas de faire remarquer ceux qui, militant souvent dans des organisations internationales, taxent d’élite libertaire ces activistes, tout en reconnaissant qu’ils prennent des risques auxquels eux ont renoncé à faire face.

En effet ils sont actifs dans la défense des droits humains, que les dictatures ne leur ont jamais laissé le loisir de négliger ; chaque jour les militants de l’EIPR (Egyptian Initiative for Personal Rights) particulièrement payent de leur personne, se faisant arrêter, incarcérer, voire tuer ; ils sont actifs dans les quartiers informels, ces zones d’habitation, dense, non autorisée, construite en dur – parpaing, brique et ciment – par les gens eux-mêmes, mais où tout manque ou est très insuffisant : assainissement, voirie, services publics scolaires, de santé, moyens de communication. Mais l’absence de volonté publique a été relayée par des initiatives locales – associant habitants, militants, architectes, artistes – dont les études et les actions entreprises se sont ancrées dans la réalité locale existante, au contraire des mesures publiques, qui, lorsqu’elles existent, ont tendance à proposer la suppression de ces constructions et le déplacement des gens. Bien qu’en nommant une ancienne activiste au logement, le gouvernement semblerait modifier sa stratégie – par ailleurs contredite par des spéculations urbaines aux antipodes des projets ci-avant. Deux textes y sont consacrés, celui d’un architecte/urbaniste Omar Nagaty, très impliqué dans ces actions de terrain et instigateur de journées d’études et de la publication « learning from Cairo », et celui de Roman Stadnicki, géographe qui a dirigé plusieurs livres : « ville et révolution en Égypte », « villes arabes cités rebelles ».

 

Droits de l’homme, quartiers informels, la culture encore a explosé sous l’émergence de groupes et de projets qui sont nés d’une accélération des échanges entre les jeunes particulièrement, d’une vitalité et d’une inventivité soudainement possibles, (BD, Tok Tok, musique, revue littéraire Rowayat,, journaux Mada masr) ou existaient déjà mais de manière feutrée et que la révolution a précipités dans la réalisation sous l’effet d’énergie et d’une confiance retrouvées (« cimathèque », cinéma indépendant Zawaya, Art-el-Lewa). Devenant visibles, ils se sont enhardis de cette visibilité qui signifiait que l’espace public était devenu une réalité accessible à tous, et que tous pouvaient investir. Cet espace aujourd’hui a été confisqué mais certains en bravent encore l’accès, ou le réinventent à l’intérieur. La « cimathèque » ce lieu de production, digitalisation, développement, archivage et projection de films en est un exemple éloquent. Cette cellule de cinéastes, d’historiennes d’art, de militant-e-s engagé-e-s dans la production d’une mémoire filmique vivante, passée et présente, de l’Égypte vient d’ouvrir ses portes. Cette ouverture correspond bien sûr à la collecte, la diffusion, la fabrication de documents visuels et sonores de toute nature et de tout support provenant d’auteurs professionnels et non professionnels. Il s’agit dans un pays où l’histoire et la culture sont délaissées ou suspendues, d’en rétablir les sources et la circulation. Yasmin Dessouki, historienne et responsable des archives présente ce lieu.

Art-el-Lewa, un autre lieu d’art alternatif très modeste créé dans un quartier informel par un habitant artiste, n’a pas attendu la révolution pour ouvrir ses portes, mais a trouvé parmi les révolutionnaires un accomplissement de ce qu’il s’efforce de mettre en place en se tournant vers la rue, le quartier plutôt que l’atelier. Ce que son initiateur Hamdy Reda explique dans un entretien.

Mada Masr[1], dont n’avons malheureusement pas de contribution ici, est un journal, en ligne, de langues arabe et anglaise, qui se déclare en revanche « fille de la crise », dans une sorte de manifeste « About us », qui énonce les conditions d’un journalisme indépendant. Cette déclaration est aussi une réponse ironique à la fermeture d’Egypt Indépendant, journal fabriqué par la même équipe mais fermé parce que jugé insuffisamment docile aux injonctions du Conseil Suprême des Forces Armées. L’équipe de 23 journalistes licenciée début 2013, s’est retrouvée quelques mois plus tard pour fonder Mada masr, un journal qui appartient aux journalistes et dont le rédacteur en chef est une femme. Ce collectif revendique outre la propriété collective, condition indispensable pour sauvegarder l’indépendance du journal, des pratiques décalées du journalisme où chacun peut remplir plusieurs rôles, une auto-gestion, divers types de story-telling, l’usage de l’anglais comme moyen d’accès à un plus large panel de données et outil nécessaire pour développer un journalisme d’investigation. Cette équipe de journalistes est une des seules, sinon la seule, à traiter des questions de genre, de droits humains, des femmes, des traitements infligés à la population la plus précaire et à oser émettre des jugements critiques sur la politique économique du gouvernement. L’équipe sait qu’elle bénéficie d’une relative liberté, surveillée, et manœuvre à l’intérieur de limites implicites. Le journal relaye tous les projets qui émergent dans la danse, le théâtre, la musique, et ouvre régulièrement son site à de jeunes BDeistes traitant de façon humoristique la vie quotidienne, y compris les femmes, y compris les chefs.

Une autre dimension commune à ces projets est leur souci de transmission des connaissances. À travers la constitution de bibliothèques ouvertes au public, salles de taille variable, c’est à leur propre documentation, aux fruits de leurs propres recherches que ces activistes donnent accès tout en offrant un lieu d’échanges voire de discussions entre visiteurs. Il ne faut pas oublier que les rassemblements sont interdits. Leur engagement dans la production et le partage des connaissances se traduit encore par l’organisation de rencontres, de débats, de résidences, de publications à l’adresse des Égyptiens et des étrangers.

Créer un cinéma, un journal, une revue, un lieu d’art, participer à des projets urbains, mener des combats sociaux et juridiques ce n’est pas lancer un nouveau produit, ni faire un geste artistique, ni même répondre à un manque, c’est entamer la réalité, miner sa compacité par des turbulences, son silence par un bourdonnement, sa déréliction par des investissements croissants et des intérêts arborescents.

 

C’est dans un domaine moins attendu, celui du féminisme, et, qui plus est, le féminisme islamique, que la production de connaissance est appelée à la proue du combat. Omaimar Abou Barkr, fondatrice du Forum femmes et mémoire, préconise moins un repli des femmes sur la propre lutte (la conscientisation d’une domination sociale entretenue par une société patriarcale et une économie d’exploitation) qu’un retournement de ce travail d’analyse sur les relations des divers courants féministes à l’État ainsi qu’aux différents pouvoirs qui se sont succédé pendant la révolution d’une part et d’autre part concomitamment elle engage un examen critique des différentes stratégies gouvernementales à leur égard, en liaison avec d’autres groupes d’activistes.

Omaima Abou Bakr appartient à un courant de femmes islamiques qui ont entrepris une relecture du Qoran réhabilitant les femmes du Qoran. Exhumer l’histoire oubliée des femmes, produire une analyse culturelle féministe islamique appelle à une révision de l’histoire islamique comme elle peut aussi donner des outils et des valeurs pour critiquer et combattre la situation politique présente.

En contrepoint de la première intervention, c’est par un double déplacement du regard sur la révolution égyptienne (des paysans de la région de Louxor suivant les événements de Tahrir à la télévision) opéré par une jeune cinéaste franco-égyptienne, Anna Roussillon que se clôt cet ensemble de contributions.

 

[1]     Ce journal n’est pas connu en France alors que les journaux anglais notamment The Guardian s’y intéressent, et le New York Times également.

Lamarche-Vadel Gaëtane

Essayiste et chercheure associée à l’institut ACTE Aesthetica/ Panthéon Sorbonne. Elle a enseigné la philosophie esthétique à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Dijon jusqu’en 2012. Elle est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur l’art, la ville, l’espace public. Derniers ouvrages : Chronique du chantier de l’Arsenal, Ensadijon/Presses du réel, 2013 ; Politiques de l’appropriation, l’Harmattan, 2014 ; Projets artistiques, à la croisée de l’urbanisme et du politique, La lettre volée, 2015 ; Le double nom, Verticales/Gallimard, avril 2018 ; L’appropriation inventive et critique, sous la direction de Jacinto Lageira et Gaëtane Lamarche-Vadel, Mimesis, mai 2018.