Le mot d’ordre : la valeur-travail

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé « Premières thèses », dont il constitue le dixième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.
C’est le point décisif du renversement stratégique. Il ne se traduira pas encore par une recherche “ sur le tas ”. Il n’a pas le pouvoir immédiat d’ensemencer quelque chose dans le désert actuel du marxisme contemporain. Ce n’est pas à ce dernier qu’il faut s’adresser. Seule, une extraordinaire expérience politique, guidée tactiquement par ce nouveau critère stratégique pourra faire éclater une fois pour toutes, la croûte d’opportunisme, de renoncement, d’obéissance passive à la tradition qui n’accepte que les innovations proposées par le camp adverse; croûte sous laquelle le point de vue ouvrier a été enseveli depuis plusieurs décennies. Seules les forces nouvelles qui produiront cette expérience pratique, et qui seront renouvellées par elles, seront à même de conduire jusqu’au bout l’entreprise de reconstruction théorique et le travail de mise en forme scientifique. N’allons pas nous imaginer que le contraire soit possible. Se borner à révéler le cours possible de la lutte nouvelle, n’apporte pas de changements dans les conditions réelles de celle-ci. En revanche si guidé par ce nouveau point de vue, l’on modifie réellement ces conditions, on remporte une victoire décisive même si c’est pour plus tard. Il faut de nouveau passer ici par une porte étroite. Chaque fois que le point de vue ouvrier progresse, il lui faut toujours démontrer par l’exemple de la pratique ce qu’il propose en théorie; de par sa nature même il est amené à placer la politique avant la science. C’est la raison pour laquelle la science ouvrière ne s’offrira jamais à l’appréhension du “ savant ” sous une forme autosuffisante et achevée. Que le point de vue ouvrier soit une science, cela est déjà en soi une contradiction.

Pour ne pas en être une, il ne doit pas se contenter d’être une science, la possession de connaissance et la prévision des phénomènes; il lui faut être révolution, procès actif de renversement des faits. Un siècle après, il n’est pas surprenant mais normal que l’économiste, lisant Marx, continue d’y découvrir des erreurs économiques, l’historien des erreurs historiques, le politicien des erreurs politiques et ainsi de suite. Rien de surprenant car aux yeux de l’économiste, de l’historien et du politicien traditionnels, il s’agit bien d’erreurs en bonne et due forme. Mais aucun d’eux ne se demande s’il lui est permis de juger Marx de son propre point de vue et de celui de sa discipline. Si l’on réduit l’œuvre de Marx à un simple phénomène d’histoire des idées, alors on peut se payer le luxe d’être plus ou moins marxiste, chacun selon ses propres idées. Mais si l’on considère cette œuvre comme un moment pratique de la lutte de classe, il s’agit de n’être marxiste que dans un sens simple et brutal: celui de militants révolutionnaires rangés du côté ouvrier. Comprenons bien qu’alors les conséquences pèseront lourd sur le terrain purement objectif de la science. Face à cette dernière consacrée et reconnue, on devra accepter de travailler sur un projet clandestin et entièrement différent. Et les résultats ne pourront donc pas souvent subir une confrontation avec celle-ci. Nous qui cherchons, nous réclamons le droit d’être méprisés par les chercheurs professionnels. Au sein de la société capitaliste, le travail de recherche et la science du point de vue ouvrier doivent revendiquer en pleine connaissance de cause l’honneur d’être isolés. Ce n’est que de la sorte qu’ils réussiront tranquillement à livrer, aux mouvements de la classe qui est la leur, la connaissance de la force offensive dont elle a besoin, restituant ainsi aux ouvriers ce que Marx déjà, et ce n’est pas un hasard, leur avait indiqué comme choix irrécusable: “ l’honneur d’être un pouvoir conquérant (die Ehre eine erobernde Macht zu sein) ” .[[Werke, vol. 8, p. 157.

Proposer aujourd’hui un renversement de priorité historique entre capital et travail, se mettre à voir le capital comme fonction de la classe ouvrière, ou plus précisément le système économique capitaliste comme un moment de développement politique de la classe ouvrière, et donc briser et retourner dans la recherche l’histoire subalterne des mouvements ouvriers, pour récupérer, dans la pratique, la possibilité d’imposer par la force au capital ses propres mouvements: une telle méthode n’est pas différente de celle à laquelle recourait Marx lorsqu’il prenait à son compte la loi de la valeur du travail pour l’interpréter, la mener à son accomplissement et l’utiliser à des fins qui n’étaient pas exclusivement celles de son analyse, mais celles plus générales de la lutte de sa classe. Marx n’a pas découvert la loi de la valeur-travail. Il l’a trouvée déjà formulée dans ses lignes fondamentales par la pensée de son époque. Pensée qui était celle, il est vrai, de la bourgeoisie d’alors, mais justement des secteurs les plus avancés de la bourgeoisie industrielle qui, engagée dans une lutte mortelle contre la survivance passive du passé, avait intérêt à présenter ses propres théories comme “ l’essence scientifique ” des rapports économiques. S’en tenir simplement au fait, c’était en l’occurrence rompre déjà le vieil équilibre. D’autre part c’est précisément dans la mesure où cette science bourgeoise s’en tenait aux faits, qu’il était possible d’entretenir un rapport fécond avec elle.

Et le fait, la donnée, que cette science essayait d’imposer, de la façon la plus crue, à l’attention politique d’alors c’était, et ce n’est pas un hasard, le nouveau noyau économique et politique en même temps, du rapport travail/valeur et travail/capital. Il ne s’agit pas ici d’accréditer la thèse historique illusoire d’une bourgeoisie qui n’aurait pas peur de dire la vérité quand elle est révolutionnaire, et qui deviendrait d’autant plus menteuse qu’elle se fait réactionnaire, gentille avant d’avoir pris le pouvoir, et méchante une fois qu’elle le détient; ce sont des fables pour enfants allant à l’école primaire du matérialisme historique. Le réalisme de la pensée bourgeoise classique n’est pas un fruit isolé de l’âge d’or du capital: il se produit chaque fois que les secteurs capitalistes les plus avancés ont décidé d’attaquer et de battre les secteurs capitalistes les plus arriérés sur le terrain ouvrier; c’est-à-dire chaque fois qu’ils laissent et doivent laisser jouer l’articulation ouvrière du développement capitaliste d’une manière directe et ouverte. Alors il redevient même possible de renverser certains résultats scientifiques conquis par le point de vue adverse pour s’en servir pour le compte des ouvriers. C’est pourquoi le cynisme bourgeois de Ricardo, sur les conditions de travail aptes à assurer un profit, a été plus utile à Marx que toutes les pleurnicheries de la littérature communiste sur la misère des classes laborieuses.

Dès que Marx refuse la notion du travail comme source de la richesse et pose pour concept du travail la mesure de la valeur, l’idéologie socialiste est définitivement battue et la science ouvrière prend naissance. Et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui l’alternative est toujours celle-ci.

Le travail ne crée rien, ni la valeur, ni le capital et par conséquent il n’a pas à revendiquer à quiconque la restitution du fruit intégral de ce qu’“ il a créé ”. Combien de fois Marx ne dit-il pas que le travail est présupposé par le capital et en même temps le présuppose à son tour ? Et cela veut-il dire autre chose que le fait élémentaire que le capital pour devenir tel, c’est-à-dire rapport de production, présuppose la force de travail, et que la force de travail, pour travailler, c’est-à-dire pour produire, présuppose les conditions de travail ? Et il ne s’agit pas de présupposés réciproques et simples, statiques, dirions-nous. Nous parlons d’une opposition de classe dynamique, éminemment mobile, et jamais apaisée qui voit alorset c’est le point essentiel – une seule classe, force active de travail vivant et masse sociale de prolétaires, s’opposer d’abord longtemps aux conditions inertes du travail en tant que capital en soi, c’est-à-dire capitaliste individuel, jusqu’à ce qu’elle l’ait contraint à vivre et à se constituer lui-même, suivant le modèle qu’elle lui offre, en classe antagoniste. Il faut alors en passer par un concept du travail entendu comme moment d’homogénéisation des faits sociaux, comme étalon mesure des valeurs, comme réduction à l’unité vivante de tout ce qui dans la société capitaliste est à la fois multiple et mort; un tel passage par le travail acquiert une importance fondamentale et inéluctable. Le travail peut uniformiser les faits entre eux dans ce sens que la masse prolétaire où il se trouve au départ est la seule force homogène qu’offre la société. Le travail peut mesurer la valeur, parce que l’articulation ouvrière se trouve d’emblée présente dans toutes les structures décisives qui mettent en mouvement la machine capitaliste; il est mesure objective de la valeur dans la mesure où il représente un contrôle potentiel sur le capital. Si le travail peut réduire tout à lui-même et ainsi rendre la vie à tout, c’est que le mouvement de classe qu’il exprime possède une direction antagonique univoque, et un seul ennemi à battre par la seule force offensive disponible. En ce sens il est vrai que la substitution opérée entre travail et force de travail change la nature de la loi de la valeur telle que Marx l’a trouvée et telle qu’il l’a laissée. Mais à la seule condition qu’on ne réduise pas la force de travail à une marchandise ordinaire dans l’analyse économique, mais qu’on fasse, politiquement, ressortir son caractère de marchandise particulière. Et nous pouvons dire désormais que la particularité de la marchandise force-de-travail – la possibilité d’une valorisation plus grande que sa valeur réelle – coïncide avec le fait qu’elle est du travail vivant associé par le capital et objectivé en lui, et donc qu’elle est non seulement classe ouvrière tout court, mais aussi classe ouvrière à l’intérieur du rapport de production capitaliste : non pas le travail qui crée de la richesse et la revendique pour lui-même, mais les ouvriers qui, en tant que classe, produisent du capital, et comme classe, peuvent se refuser à le produire. Le caractère particulier de la force de travail comme marchandise se révèle comme n’étant plus une donnée économique passivement incorporée à l’existence de l’ouvrier, mais comme une possibilité politique active que la classe ouvrière possède en son pouvoir, par sa seule présence de partie vivante à l’intérieur du capital. Ainsi la valorisation de la force de travail au-delà de sa valeur, la contrainte moderne du sur-travail, l’extorsion industrielle de plus-value, ces lois économiques du mouvement de la société capitaliste, il nous faut de nouveau entièrement les découvrir comme des lois politiques du mouvement de la classe ouvrière, les plier sous la force subjective de l’organisation pour qu’elles servent brutalement les besoins révolutionnaires objectifs de l’antagonisme et de la lutte. Nous devons comprendre que même ce renversement du contenu de la loi du développement ne se produira pas immédiatement par sa seule force spontanée. Il est certain que la spontanéité, dans ce cas, joue dans le sens opposé – comme elle l’a fait jusqu’à maintenant –; elle va vers une dissolution progressive de toute volonté politique subjective dans les rouages d’acier du mécanisme économique. Pour renverser cette tendance, un simple appel stratégique, y convient tout théoriquement, ne suffit pas. Nous serons donc forcés d’emblée de nous occuper à préparer tactiquement le terrain sur lequel il nous faudra planter habilement, pour que les racines s’y enfonce profondément, la praxis la plus subversive qui ait jamais été conçue à ce jour : doublement subversive; et contre le pouvoir du capital tout d’abord, et contre la tradition du mouvement ouvrier ensuite.

Certes, la loi marxienne de la valeur-travail ne contient pas implicitement tout ceci en elle-même. Et pourtant si nous la considérons comme nous voulons le faire, comme la première utilisation au plein sens du terme d’un modèle d’hypothèses de la science ouvrière, nous pouvons y trouver plus que ce que Marx lui-même a voulu y voir. A ce stade les lamentations des économistes sur l’absence de fonctionnement de la loi, dans les rapports réels, sont balayées par la réalité des faits eux-mêmes tels qu’ils se présentent d’un point de vue politique ouvrier. Et que sont ces faits sinon les données très simples et très élémentaires que nous fournit le bon sens de la lutte de classe ? En effet la loi de la valeur travail, à partir du moment où Marx la pense, devient tout autre chose que ce qu’elle était jusqu’alors. De loi des mouvements de la société capitaliste qu’elle était – loi découverte par la science bourgeoise la plus avancée –, elle devient loi des mouvements de la classe ouvrière, c’est-à-dire moment d’offensive pratique et d’agression matérielle contre la société capitaliste en elle-même; et cela, non plus du seul point de vue théorique qu’aurait une science ouvrière opposée, mais du point de vue politique d’un mouvement révolutionnaire pouvant être organisé. C’est alors que la science bourgeoise se met à découvrir les contradictions que contient la loi. C’est vrai: en prenant à son compte la loi de la valeur, Marx l’a vraiment mise en crise. Après lui, du point de vue de la science économique objective, la loi de la valeur ne fonctionne effectivement plus. On n’a pas le droit d’entraîner Marx avec la crise de cette loi, c’est-à-dire avec son écroulement économique. On ne peut en effet reprocher à Marx ce qu’en revanche on peut reprocher à Ricardo, à juste titre. Voilà pourquoi aujourd’hui, toute défense ou tentative de justification de la théorie marxienne de la valeur – même chez les gens les plus sérieux comme Sweezy ou Pietranera – s’avèrent politiquement improductives, c’est-à-dire neutres dans la pratique; car elles sont menées sur le terrain objectif de l’économie. Pour Marx, la valeur-travail est une thèse politique, un mot d’ordre révolutionnaire; et non une loi de l’économie ou un moyen scientifique d’interprétation des phénomènes sociaux; ou plutôt elle est ces deux dernières choses sur la base des deux premières et comme leurs conséquences. En ce sens, il faut répéter que la loi de la valeur est véritablement une erreur économique du point de vue du capital, c’est-à-dire du point de vue de sa propre science.

Et les instruments modernes de cette science ont bien identifié les difficultés internes de la loi. Mais le rapport correct est à situer entre la loi et son objet. Et l’objet, chez Marx – et c’est là que réside la simplicité et la difficulté de la chose –, ce n’est pas le monde économique des marchandises, mais le rapport politique de production capitaliste. Arrive l’économiste, et l’on referme le Capital à la première section, car la théorie marxienne de la valeur n’explique pas les prix. C’est l’éternelle prétention bourgeoise de vouloir “ la science de la science ” en expliquant a priori tous les phénomènes qui sont en contradiction apparente avec la loi. C’est aussi le vice historique invétéré des intellectuels qui prennent le Capital pour un “ traité d’économie politique ”, alors qu’il n’est rien d’autre qu’une “ critique de l’économie politique ”, à savoir une critique de ses instruments et de ses buts scientifiques, en vue de préparer de nouveaux instruments pour de nouveaux buts, les uns et les autres étant au-delà des limites de la science. Dans ce cas, valeur-travail cela veut dire qu’on a d’abord la force de travail, puis le capital; c’est-à-dire le capital conditionné par la force de travail, mû par elle, et en ce sens, valeur mesuré par le travail. Le travail est mesure de la valeur parce que la classe ouvrière est condition du capital. C’est cette conclusion politique qui est le vrai présupposé et le véritable point de départ de l’analyse économique marxienne. La reconstruction du concept de travail, opérée par Marx possède une différence qualitative qui la sépare de ses propres sources théoriques Hegel et Ricardo –, et renvoie en même temps aux expériences concrètes de la lutte ouvrière comme à leur véritable amorce de solution pratique; celle-ci consiste en ce que Marx tend à privilégier et à rendre déterminant le rapport de classe, au regard de tous les autres rapports sociaux au sein desquels se trouve le rapport du capital avec la partie ouvrière de lui-même. Le moment de médiation qui, dès lors, va enrichir précisément le problème, réside dans la possibilité de lier en une seule gerbe, à l’intérieur de la société capitaliste, le travail comme mesure de la valeur – premier élément unifiant, indispensable même à une connaissance bourgeoise des phénomènes sociaux et la classe ouvrière comme articulation du capital – facteur préalable à l’organisation du système de production capitaliste. Nous disons que cette articulation ouvrière de la production capitaliste exprime encore aujourd’hui, sans pour autant les résoudre et sans non plus les utiliser, les contradictions bourgeoises de la loi de la valeur-travail. Ceci nous dicte une formulation nouvelle de cette même loi, ou, ce qui revient au même, une explicitation parfaite de son contenu. Le point de vue ouvrier n’a plus pour exigence de donner une solution économique aux problèmes théoriques de la valeur-travail; il ne recherche qu’un débouché politique au rapport qui existe dans la pratique entre la classe ouvrière et le capital.

“ Développer de quelle façon la loi de la valeur s’impose ” : c’est en cela que consiste encore aujourd’hui, selon les indications de Marx, le but que doit se fixer la science ouvrière. A une seule condition: que ce développement ne se trouve pas pris au piège des fausses contradictions de la science économique. La façon dont la loi s’impose c’est un problème d’organisation politique du rapport de classes. Et partout où existe, dans le procès de production, un rapport de classes, il faut découvrir le fonctionnement effectif du contenu de cette loi tout en établissant les formes politiques par lesquelles on peut l’imposer subjectivement. La loi de la valeur-travail, dans l’interprétation qu’en donne Marx, ne peut pas en fait être extrapolée à partir du rapport de production capitaliste et du rapport de classes qui le fonde. Voilà pourquoi, nous prétendons que là où les lois du marché n’existent plus, la loi de la valeur fonctionne toujours. Cela ne veut-il pas dire qu’au sein du rapport de production, la lutte de classe subsiste encore et toujours ? C’est le paradoxe historique du “ socialisme ” réalisé: sa fidélité orthodoxe aux instruments d’analyse marxistes est en train de lui faire découvrir en lui-même, une par une, la présence vivante de toutes les lois classiques du développement du capital. La réponse affirmative donnée à la question d’un fonctionnement possible ou non de la loi de la valeur dans une économie planifiée au sens socialiste, a consistué un tournant fondamental. Au stade actuel de la recherche, si nous voulons avancer sur ce terrain, même avec prudence, de manière à rompre une inertie intellectuelle qui enferme le point de vue ouvrier dans les barrières d’un opportunisme politique désormais inutile, il nous faut poser, sous forme de problème, ce sujet de scandale: que l’on puisse parler de fonctionnement économique objectif de la loi de la valeur-travail, et qu’on ne puisse le faire à bon droit que dans la société qui dit avoir réalisé le socialisme. Si en fait, nous disposons et agençons – comme il est légitime de le faire – valeur et capital d’un côté, travail et classe ouvrière de l’autre, et si nous disons que le plein épanouissement de la forme moderne de la loi de la valeur-travail, se présente aujourd’hui comme l’articulation ouvrière du développement capitaliste, il faut en conclure qu’un déploiement de la loi est possible partout où le capital existe comme rapport de production, et que la façon dont cette loi s’impose de fait aujourd’hui, a pour condition historique une gestion formellement ouvrière du rapport de production capitaliste. Expliquons-nous : Là où le fonctionnement des lois du développement du capital est placé ouvertement sous la direction subjective de la classe des capitalistes, la façon dont les ouvriers pèsent sur le développement ne peut s’imposer qu’à travers les différentes formes, pleinement ouvertes et subjectives, de la lutte ouvrière. Dans ce cas, le capitaliste n’éprouve pas le besoin, de son côté, de se référer à la loi de la valeur pour opérer ses calculs économiques, car il n’a pas intérêt à faire fonctionner la classe ouvrière comme moteur politique actif de l’ensemble du processus; il lui suffit de l’utiliser économiquement, telle quelle dans le procès de production. En revanche, là où, en raison d’un concours de circonstances historiquement déterminées, un noyau dense de classe ouvrière se trouve être l’unique force sociale homogène, capable d’entraîner le développement du capital, les conditions sont réunies pour que s’impose objectivement dans le travail un étalon de mesure de toute valeur, et dans la classe ouvrière une articulation à ce point matérielle du capital qu’elle ne peut plus s’exprimer dans les formes ouvertement subjectives de la lutte. Il nous faut avoir le courage de nous convaincre du caractère historiquement réel de cette absurdité: le pouvoir politique du capital peut revétir la forme d’État ouvrier. Lorsque le mode selon lequel les ouvriers pèsent sur le développement du capital et le conditionnent, sort du simple rapport de production pour investir le rapport social dans sa totalité, il provoque et s’impose à lui-même, au besoin par une rupture révolutionnaire, une dictature de classe en son nom. Attention: l’articulation ouvrière du capital existe toujours. Mais dans le capitalisme d’aujourd’hui, elle fonctionne comme une lutte tandis que dans le socialisme d’aujourd’hui, elle fonctionne comme une loi. Il en découle de nouveau toute une série de paradoxes. Le capitalisme se présente comme le terrain politique définitif dans lequel se développe effectivement le rapport de classes, le socialisme comme forme possible d’une régulation économique statique de ce rapport. Face au capitalisme, le socialisme ne parviendra pas à perdre son caractère d’expérience provisoire de gestion du capital. Le premier a choisi pour prix direct de l’activité du travail vivant, le choc frontal avec la classe, qu’il a, dans une seconde phase, institutionnalisé au bon moment. Le second a devancé ces formes politiques institutionnelles, grâce à une sorte d’autocontrôle ouvrier, mais il l’a payé par la passivité de masse des ouvriers face à “ leur ” système. Ainsi, l’économie capitaliste s’avère riche de possibilités infinies pour les lois politiques des mouvements de la classe ouvrière, tandis que l’État socialiste se présente comme l’organisation juridiquement fermée de la passivité collective. Cependant il ne faut pas se tromper là-dessus. La lutte de classe prend sans doute des formes plus directes et plus vives dans le capitalisme d’aujourd’hui, mais le niveau atteint par le contenu de cette lutte est peut-être plus élevé au sein des structures socialistes actuelles. Lorsqu’elle prend un caractère de masse, socialement, la passivité peut être une forme très haute de lutte ouvrière. Il ne faut jamais confondre l’absence de formes de lutte ouvertes, avec l’absence de lutte elle-même. Plus le mécanisme économique de développement devient purement objectif, plus le refus ouvrier de l’exploitation a tendance à suivre et non pas à précéder les lois de mouvement du capital, s’il est contraint à la spontanéité. Ainsi là où le rapport de production capitaliste a atteint un haut degré de socialisation, ce n’est plus seulement la classe ouvrière comme force productive sociale, mais aussi la lutte de classe et, de plus, l’organisation elle-même de l’antagonisme ouvrier, qui se présentent comme matériellement incorporés au capital comme partie intégrante de lui-même et comme moment de son propre développement. Mais le niveau atteint par le capital social n’est pas l’apanage exclusif de la solution socialiste aux problèmes du capital; il embrasse en même temps le capitalisme classique, dirions-nous, lorsqu’il est arrivé à son stade le plus avancé. Tout laisse croire, cependant, que le niveau du capital social constituera, à la limite, le point de rencontre et de réunification entre les deux grands systèmes. En ce sens, on peut prévoir que le capital, à long terme, utilisera en son sein les expériences de construction du socialisme elles-mêmes. A moins qu’une reprise autonome de la lutte de classe du côté ouvrier qui serait sa propre expérience révolutionnaire n’intervienne pour bloquer le processus et le renverser en un point choisi stratégiquement et préparé tactiquement. La théorie d’une rupture en un point moyen du développement doit sciemment rechercher son application pratique à partir de ce réseau de conditions historiques. C’est uniquement pour nous préparer à cette application pratique et à cette expérience concrète qu’il est alors important de connaître la nature de la tendance objective du processus laissé à lui-même. Obéir passivement à cette objectivité; laisser le capital choisir le domaine de ses lois économiques d’acier pour terrain de lutte; renoncer à exalter, à travers l’organisation, le refus politique des ouvriers comme classe, ce qui du point de vue capitaliste est irrationnel; et donc renoncer à faire fonctionner de façon subversive l’articulation ouvrière du capital en dehors de celui-ci, par une intervention subjective exacerbée; voilà aujourd’hui quelles sont les erreurs fatales du mouvement révolutionnaire. Plus on y réfléchit, plus on découvre que dans le “ purgatoire de la révolution ”, le point de vue ouvrier est en train d’expier tous ses péchés d’économicisme, d’objectivisme et de subordination politique opportuniste aux mouvements du capital.