Le mouvement d’indignation au Brésil face à l’austérité néolibérale de Lula et Dilma

Cet « À Chaud » est dédié aux parents d’Eduardo, l’enfant de 10 ans tué sous leurs yeux la veille de ce vendredi saint par un policier dans la favela Complexo do Alemão à Rio de Janeiro. Le responsable, qui participe à la « pacification » des favela décidée par Dilma et Lula depuis 2014, est toujours en liberté.

 

Le dimanche 15 mars 2015, des centaines de milliers de Brésiliens ont sillonné les avenues des grandes villes brésiliennes pour protester contre le gouvernement Dilma et demander sa destitution. Ils étaient un million à São Paulo, 500 000 à Rio de Janeiro et des défilés ont eu lieu dans presque toutes les capitales régionales. Le soir, aux fenêtres des appartements, les familles ont tapé sur leurs casseroles pendant une heure, répétant en plus grand le « panelaço » du 8 mars quand Dilma essayait d’expliquer l’austérité, cette austérité qu’elle avait pourtant dit ne jamais mettre en place lors de la campagne électorale. Le malaise est généralisé et des nouvelles manifestations se déroulées le 12 avril, juste un peu plus petites que celles du 15 mars, mais massives tout de même.

Que se passe-t-il donc ? Sommes-nous confrontés à une tentative réactionnaire de contestation des élections ? La victoire de Dilma d’octobre 2014 avait été saluée avec enthousiasme par toute la gauche sud-américaine et aussi en Europe, notamment en Italie tout comme par Podemos qui voulaient s’inspirer de ce nouveau succès du « populisme » sud-américain. Au Portugal, Boaventura de Souza Santos y a vu l’affirmation à la fois d’un « capitalisme social » et d’une « nouvelle guerre froide » menés par le Brésil en partenariat avec la Russie, la Chine e l’Inde[1] ! Cette dernière inquiétante nostalgie de la guerre froide, sans le vouloir, nous approche de la vérité. Cette élection brésilienne a en effet été le théâtre d’une opération de marketing et de désinformation que l’on peut qualifier de véritablement stalinienne : manipulation de l’information, le mensonge comme méthode et enfin la justification de toute sorte d’opportunisme au nom de la nécessité de stopper le retour de « la droite ». Or la pire droite est depuis longtemps une ferme alliée du gouvernement du PT.

Contrairement à ce qu’affirmait le marketing démagogique du PT, ce n’est pas la droite qui a été battue mais le mouvement de juin 2013[2]. Ce mouvement, traversé et même constitué par une ambiguïté positive, constituait d’abord une insurrection contre les effets sociaux du modèle néo-développementiste adopté par Dilma Roussef : inflation des prix de services publics de très mauvaise qualité ; hausse des loyers et de l’immobilier en général, expulsion des pauvres pour préparer les grands événements sportifs ; saturation dramatique des villes à cause de l’irresponsable politique des subventions publiques aux grandes entreprises du BTP et de l’automobile. Le mouvement de juin était contre le gouvernement fédéral, mais ses objectifs étaient mélangés autant que sa composition. D’une part, le mouvement critiquait la présence politique et économique de partis de droite dans le gouvernement fédéral (et des villes et des états gouvernés par le PT et ses alliés) et, d’autre part, il était traversé par une indignation généralisée contre une corruption, certes systémique depuis longtemps, mais de plus en plus identifiée aux douze dernières années de gouvernement du PT.

Les élections d’octobre 2014 ont été l’aboutissement (faussement bien réussi) d’un travail de déconstruction et de répression que le PT et le gouvernement fédéral avaient commencé dès juin 2013 contre le mouvement. Cette crise était en fait prévisible et nous l’avions annoncée à plusieurs reprises[3]. Pour commencer, il faut revenir sur les élections d’octobre 2014. La comparaison avec l’Espagne est emblématique : le 15 mai 2011, une multitude de centaines de milliers de personnes protestait dans les villes contre l’austérité et tout le système représentatif, y compris contre le gouvernement du socialiste Zapatero. La lutte contre la politique économique visait aussi uneDemocracia Real Ya. Lorsque arrivèrent les élections, le mouvement des indignés, dit du 15-M, n’a pas cédé au chantage et n’a pas voté pour le PSOE, même si cela a entrainé le retour de la droite (le PP) au gouvernement. Les réseaux du 15-M savaient que la victoire du PP serait seulement électorale et que les luttes continueraient. Le PT brésilien ne s’est intéressé au 15-M qu’en tant que menace pour son pouvoir parce que le 15-M s’échappait du traditionnel clivage droite-gauche. Or c’est autour de ce clivage que s’organise le chantage que l’on peut résumer ainsi : ceux qui critiquent la gauche au pouvoir sont complices de la droite, cinquième colonne de l’ennemi, espion de l’impérialisme. Voilà donc effectivement l’improbable théoricien des épistémologies du Sud désirer une « nouvelle guerre froide ». Apparemment, le « Byebye Mr Socialism » était seulement un au revoir.

Dès le moment que, en juin 2013, le mouvement montrait sa terrible puissance de monstre ouvrant une brèche démocratique, les dirigeants et intellectuels résiduels du PT l’ont identifié comme l’ennemi qu’il fallait vaincre puisque menaçant le fonctionnement de la grande machine de mystification qui alimentait la grammaire binaire du « lulismo ». Le marketing du PT rejoignait alors les médias honnis pour diffamer et disqualifier le mouvement comme étant conservateur, confus et, enfin, fasciste. Ce qui lui était insupportable dans le mouvement de juin était que, pour se maintenir au pouvoir, le PT aurait dû s’ouvrir à l’innovation démocratique s’il ne voulait pas être condamné à se montrer comme un parti « d’ordre et pour l’ordre », à savoir, comme un des partis de la « droite ».

Sans espace institutionnel où asseoir ses conatus constituants, malgré les très intéressantes expériences d’occupations de Conseils Municipaux et Parlements régionaux, le mouvement de juin a été happé par la brutale spirale de répression et d’activisme de plus en plus exténué. La répression a atteint son zenith lors de la Coupe du monde en juin 2014 : les tentatives de manifestation ont été écrasées par la matraque et l’exaltation du nationalisme pour la « seleção ». Le résultat n’a pas été total parce que la pression de la rue est réapparue là où personne ne l’attendait, dans la tête des joueurs brésiliens qui se sont fait honteusement battre par l’équipe d’Allemagne : l’obligation de gagner s’est transformée en une « peur (qui) mange l’âme », comme disait Ali, dans le film de R. W. Fassbinder de 1974.

Mais c’est donc pendant les élections que l’opération a atteint son comble. L’accident d’avion qui tua un des candidats (Eduardo Campos) avait permis à Marina Silva d’y participer. Candidate pour les Verts en 2010 avec 20% des suffrages, elle était donnée comme gagnante jusqu’à ce qu’une décision typiquement mafieuse du Tribunal constitutionnel électoral ne l’élimine en refusant de légaliser son Parti, Rede. La présence de Marina rendait en effet impossible le discours binaire du vote utile pour « stopper » la droite. Tout l’appareil de communication du PT et du gouvernement, arrosé des financements juteux de Petrobras dont on parle aujourd’hui, a éliminé Marina pour réimposer le faux binarisme droite-gauche. Apothéose du marketing, cynisme des mensonges les plus primaires et éhontés, Staline aurait admiré. Marina Silva, femme pauvre et noire, compagne de lutte de Chico Mendes et des peuples de la forêt, ancienne membre du Parti Comunista Revolucionário (PCR), membre fondateur du PT, sénatrice et deux fois ministre de Lula a pu ainsi être présentée en fondamentaliste religieuse et menace d’une « nouvelle droite » extrême. Disposant d’un gigantesque temps de propagande électorale gratuite à la télé (toujours par le biais d’une corruption systémique), le PT a tout misé sur la stratégie de la peur : avec Marina, les pauvres risquaient de voir réapparaitre la faim et les travailleurs d’avoir leurs droits supprimés. Le mensonge s’est encore amplifié lorsque Marina a mentionné la « grave crise économique » où se trouve le Brésil. Et le PT a cette fois-ci été épaulé par le gauchisme mobilisé contre le « néo-libéralisme ». Le vote Marina a alors commencé à s’effriter à gauche et aussi à droite qui voyait ainsi son candidat ressuscité… par le PT et le gauchisme. Avec 24% des suffrages, Marina fut éliminée d’un deuxième tour où la mystification du vote utile pour « stopper la droite » a pu triompher.

Lula et le PT ont donc réussi à réimposer la mécanique binaire gauche/droite que juin 2013 avait balayée en octobre 2014 où le plus important était de se réinventer dans la pratique des luttes. Les conséquences d’une opération politiquement irresponsable sont déjà là. Les taux d’intérêt ont augmenté dès le lendemain et encore quatre fois depuis, pour devenir en mars 2015 le plus élevé du monde. Le 28 avril, ils ont été augmentés encore une cinquième fois[4]. Et ce n’est qu’un début : Dilma a immédiatement pris un économiste ultra-néolibéral de l’école de Chicago comme ministre de l’économie. Un sévère plan d’austérité est annoncé et un décret présidentiel réduit violemment le système de protection sociale des travailleurs les plus précaires, notamment par une drastique réduction de l’assurance chômage et de la pension de réversion. Oubliée toute la démagogie sur les « impacts positifs » qu’aurait dû provoquer la Coupe du monde… Qu’est-ce que le PT propose ? Nullement une radicalisation démocratique ou l’accélération de la Réforme Agraire, mais la vieille recette pour redonner confiance aux « investisseurs » et contrôler l’inflation rampante de coupes budgétaires draconiennes visant à produire un excédent primaire de 1,2% du PIB.

Sauf que, cette fois-ci, la rigueur est pour le PT l’aveu incontournable du double mensonge électoral : non seulement parce que Dilma et Lula font exactement le contraire de ce qu’ils avaient promis de ne pas faire en aucun cas, mais aussi et surtout parce qu’ils avouent la situation économique dramatique du pays qu’ils gouvernent depuis douze ans ! Après la presse économique qui, depuis juin 2013, critiquait le « populisme tarifaire », les coupes budgétaires s’accompagnent à présent d’un féroce « réalisme tarifaire » par augmentation généralisée et violente des prix administrés : essence, électricité (+200 %), tickets des bus, etc. – entrainant une violente récession accompagnée d’inflation. Pire, au niveau des États fédérés, la crise est brutale, une véritable banqueroute non déclarée : c’est dans ce contexte national qu’ont eu lieu les manifestations des enseignants du Paraná (dans le Sud du Brésil) et la violente répression. Encore une fois, il nous faut écouter la démagogie du PT attribuer cette situation au gouverneur qui est membre de l’opposition, alors que dans les autres villes – comme à Rio de Janeiro qui est gouvernée par le PT avec son principal allié – la révolte est contrôlée sur la base d’une répression aussi féroce que systématique : démissions en masse des travailleurs grévistes de l’entreprise municipale de la propreté de Rio, armée dans les favelas, justice militaire pour les pauvres, procès contre les activistes.

Pour expliquer ce retournement dramatique, on ne peut pourtant invoquer la conjoncture globale d’une baisse vertigineuse des cours du pétrole. Ces cours n’avaient en effet amené aucune augmentation de distribution de revenus pour les pauvres ou aucun investissement à la hauteur des nécessités d’urbanisation des favelas. Le nouveau ministre de l’économie a clairement dit que l’effort des dépenses publiques est allé remplir les poches de l’industrie multinationale de l’automobile, d’un petit groupe de grandes entreprises (les « global players »), du cartel des grosses entreprises du BTP contrôlant les contrats de la Petrobras. Idem bien sûr des investissements mégalomaniaques pour les méga-barrages hydro-électriques en Amazonie, pour les Olympiades de Rio, pour les stades de la Coupe du Monde (quatre sont déjà pratiquement abandonnés moins d’un an après leur inauguration), et sans oublier les investissements militaires : pour la Coupe du Monde, 34 tanks allemands ont été achetés (sans appel d’offres et sans avoir rendu public la dépense) et, pour finir, un chantier naval est ouvert pour construire des sous-marins nucléaires (de technologie française !). Pire encore, Dilma et Lula ont délaissé les biocarburants et obligé Petrobras à tout investir dans l’extraction du brut en eau très profonde. La production de pétrole n’est pas à la hauteur de l’augmentation de la consommation et le Brésil doit recourir à importations croissantes.

Pour l’agrobusiness (soja et viande) et le capitalisme d’État foncièrement autoritaire qu’est le néo-développementisme, la forêt est un obstacle à supprimer, en même temps que les « sauvages » qui persistent à être « indiens». Ainsi, la déforestation avance et la désertification menace maintenant les régions riches et stratégiques du Sud-Est brésilien avec une sécheresse sans précédent qui touche les États de São Paulo, Minas Gerais et Rio de Janeiro. La fourniture d’eau potable est menacée et la production hydroélectrique doit être remplacée par des centrales à pétrole, d’où la crise énergétique. Non seulement le capitalisme d’État ne fonctionne pas mais c’est au marché qu’il revient !

La victoire électorale a donc été une victoire à la Pyrrhus : le gouvernement Dilma et Lula se retrouve livré à lui-même, c’est-à-dire au néant. Ce que la brèche démocratique de juin 2013 avait annoncé apparaît aujourd’hui comme une terrible convergence de crises. Mais, le mouvement n’est plus là pour faire de l’épuisement du PT le levier d’un nouveau cycle, celui que Podemos essaye en Espagne. Ce qui reste c’est la droite. Mais non pas celle qui est déjà au pouvoir avec le PT et dans le PT, la droite sociale qui a manifesté le 15 mars et le 12 avril, c’est-à-dire les classes moyennes qui paient la faillite du capitalisme d’État mafieux essayé par Dilma et Lula. Même très présents, les pauvres participent aux manifestations de manière encore partielle pour au moins deux raisons : ils n’ont d’abord ni l’argent ni le temps pour aller manifester et, surtout, n’ont toujours pas le droit de manifester après 13 ans de gouvernement du PT. On parle ici très objectivement de la guerre menée par l’État contre les pauvres avec la planification du gouvernement fédéral et du PT de Lula.

On donnera deux exemples rapides de ce phénomène dont on ne se rend pas encore compte en Europe. D’abord, pour préparer la Coupe du Monde et les Olympiades (mais pas pour la vie des habitants), Dilma a planifié l’occupation militaire d’une grande favela sur la voie qui relie la ville de Rio à l’Aéroport international. Des dizaines de milliers d’habitants de Rio de Janeiro sont soumis non seulement aux exactions meurtrières de la police (tous les jours des dizaines d’exécutions, tortures et disparitions)[5], mais aussi aux lois de la dictature des Tribunaux Militaires. Autre exemple, ce cas très emblématique du 6 février de cette année lorsque, à l’aube, la police militaire de l’État de la Bahia tuait douze jeunes dans le quartier Cabula de la périphérie de Salvador en disant que ces « braqueurs » avaient voulu résister à leur arrestation. Alors que les associations de défense des Droits de l’Homme mettaient en doute la version policière, le gouverneur (PT) comparait ces policiers aux buteurs acclamés d’une équipe de football[6]. L’autopsie confirmera pourtant les témoignages des familles et des voisins : il s’est agi d’exécutions sommaires. La droite est déjà au pouvoir !

À tout ça s’ajoute l’affaire Petrobras. Au lieu de se concentrer sur les corrompus, ce sont cette fois les corrupteurs qui ont été arrêtés, à savoir les PDG des cinq principales entreprises de BTP. C’est donc la dimension systémique de la corruption d’un « capitalisme d’État » avec ses clubs de grandes entreprise ignorées des contrôles publics qui est sous accusation. Tous les partis sont impliqués et le PT se trouve dans l’œil du cyclone avec même le risque d’une invalidation du résultat électoral. L’affaire Petrobras amplifie surtout la crise économique, avec la quasi paralysie de ses investissements.

 

Le triomphe de Dilma en octobre 2014 est donc une crise multiple et menaçante que les pauvres sont déjà en train de payer. La Présidente endure d’ailleurs déjà aujourd’hui un taux d’approbation de 12%. Pour essayer d’éviter la catastrophe, à la fois la prison et la perte du pouvoir, Lula et Dilma misent tout sur une sorte de vénézualisation du conflit en livrant les rues aux classes moyennes de la droite sociale qui reste aujourd’hui la seule capable de grandes mobilisations. Pour les forces démocratiques, l’enjeu est de réussir à garder leur juste indignation tout en évitant une capture par la droite et la violente répression étatique. Paradoxalement, c’est l’impérialisme honni de Standard & Poors qui a offert un ballon d’oxygène à Dilma en ne baissant pas la notation du Brésil, par confiance dans l’ampleur du plan d’austérité du pouvoir. Mais le 12 avril, de grandes manifestations sont annoncées par les réseaux sociaux. À Rio, l’indignation a pris aussi une autre dimension, dans la révolte des pauvres contre la militarisation des favelas. Il faudra voir si les deux pointes de l’indignation pourront encore se rencontrer dans une nouvelle brèche démocratique.

La campagne de solidarité – y compris internationale – avec les agents de la propreté de Rio (Garis) qui ont été illégalement licenciés sera un terrain important de lutte contre le stalinisme du PT et des marchés.

 

[1]     Dans www.pagina12.com.ar/diario/elmundo/4-259727-2014-11-13.html.

 

[2]     Cf « Devenir-Brésil post Lulla », majeure du no 56 de Multitudes, 2015.

 

[3]     Dans www.ihu.unisinos.br/entrevistas/536610-dilma-e-aecio-duas-faces-de-um-mesmo-esgotamento-entrevista-especial-com-giuseppe-cocco

 

[4]     “Évolução da taxa básica de juros – Selic”, Globo.com, 4 mars 2015, http://g1.globo.com/economia/noticia/2015/03/brasil-reassume-lideranca-em-ranking-mundial-de-juros-reais.html

 

[5]     Voir Barbara Szaniecki, “Maré Amarildo”, Multitudes no56, disponible dans www.multitudes.net/author/szaniecki-barbara

 

[6]     “’É como um artilheiro em frente ao gol’, diz Rui Costa sobre ação da PM com doze mortos no Cabula”, Correio, Salvador, 4 février 2015.

 

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil. Il a publié avec Antonio Negri, GlobAL (Amsterdam, 2007). Il est membre du collectif de rédaction de Multitudes. En 2018, il lance avec Bruno Cava le livre New neoliberalism and the other (2018), de Lexington.