Le mythe du patrimone national au Mexique

La croyance dans l’existence du patrimoine national est un ensemble de représentations amplement partagées qui se réfèrent à certaines choses (le pétrole et les autres ressources minières, les monuments archéologiques et historiques, etc…).

La fonction du patrimoine national en tant que mythe est d’inclure symboliquement les individus dans la communauté nationale, à partir de l’idée qu’il existe un catalogue de biens qui appartiennent à tous les Mexicains. Cette inclusion a la force d’une obligation politique : à partir du moment où nous avons le privilège d’être détenteurs d’un ensemble de biens plus ou moins enviables, nous avons l’obligation de les garder, et surtout d’éviter que quelqu’un les prenne ou les détériore[1].

Si en de nombreuses autres nations les caractéristiques du territoire forment aussi des parties de leurs mythes politiques respectifs, il y a dans le cas mexicain deux éléments différents: en premier lieu le poids de l’histoire, c’est à dire l’idée que nous avons été victimes d’une succession interminable de spoliations; et en second la conviction que nous sommes capables de les éviter. Ainsi la déclaration « ils nous ont pillé, ils ne nous pilleront plus » qu’a prononcé José Lopez Portillo en nationalisant les banques au milieu de la crise financières de 1982, est devenue célèbre parce qu’elle conjugue bien ces deux éléments. Dans le passé, ils (un mélange de créoles et d’étrangers) ont abusé de nous en pillant notre territoire. L’invocation de notre propriété sur ce territoire est un geste d’affirmation, pas seulement une capacité abstraite de résistance, mais une forme très concrète de pouvoir social qu’est la souveraineté nationale. La peur d’être dépouillés ( qui implique une manque évident de confiance dans notre capacité à soumettre les investissements étrangers au respect de règles claires) justifie un certain régime de propriété. De ce point de vue, la propriété nationale implique forcément la médiation de l’état dans les relations de propriété, ce qui fait que le mythe acquiert un caractère politique et en particulier une capacité à faire sentir l’organisation étatique. Une expression de ce pouvoir, la preuve de notre capacité de réagir face au pillage, n’est rien de moins que l’expropriation, un acte de refondation qui actualise le mythe avec une efficacité indépassable.En même temps l’idée de patrimoine national a une fonction cognitive de caractère classificatoire. Le patrimoine n’est pas seulement représenté par l’intermédiaire d’un ensemble d’images des éléments qui composent le territoire national; par l’intermédiaire de la distinction entre nous et eux (les étrangers dans le cas du pétrole) il donne aux Mexicains un lieu dans le monde, qui s’exprime par la capacité de contrôler les ressources face aux autres. Le discours juridique est la pure expression d’une série de croyances, qui organisent de son point de vue notre connaissance sur la société et le territoire, et en particulier sur les classes de relations qu’on peut établir entre société et territoire.

L’idée de patrimoine national telle qu’elle existe dans la société mexicaine ne se réfère pas à un ensemble d’énoncés normatifs qui signaleraient les hypothèses et les conséquences juridiques telles que les analysent les juristes et les opérateurs du droit, mais à un ensemble d’idées et d’images sur le patrimoine qui en tant que preuves de ce qui est notre, de ce que nous sommes, circulent comme représentations générales dans la société. Si nous nous sentons obligés ce n’est pas par la logique du juriste, mais par la force du mythe.

Le régime du patrimoine national est un ensemble des représentations par lesquelles la société mexicaine se reconnaît elle-même comme un mythe qui la rend légendaire et respectable. On peut y voir autant de réel et autant d’imaginaire, autant de solidité et de fragilité, que dans les narrations qui circulent entre les français sur la révolution, entre les britanniques sur leur monarchie, ou entre les étatsuniens sur leurs parcs nationaux et leurs vertus civiques. Tant que le mythe est répandu d’une manière suffisamment large, il n’est rien de moins qu’un effet constitutif de la société elle-même.

Durkheim dans sa théorie très peu connue sur la formation de la propriété soutient que toute propriété privée dérive d’une forme de propriété collective qui avait originellement un caractère sacré[2]. En d’autres termes pour que la terre se convertisse en propriété privée la société doit se charger de faire en sorte que soit perdu ce caractère sacré.

Un mythe en réaffirmation continue

Un autre aspect du régime du patrimoine national, en tant que mythe, est son historicité. Les mythes sont des narrations qui renvoient à des temps immémoriaux et à des faits qui paraissent être arrivés de manière inexorable ( notre relation au pétrole est mise sur le même plan temporel que notre relation aux vestiges archéologiques), et il est évident que les mythes ont leur propre histoire.

Le nationalisme mexicain a acquis son profil de base dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. L’idée de patrimoine national, comme sa juridification commence à ce moment-là. L’historiographie contemporaine a illustré le mode sur lequel elle s’est exprimée dans la législation sur les biens nationaux depuis le régime de Porfirio Diaz, qui a favorisé les investissements étrangers[3]. Il en ressort que l’approbation de l’article 27 de la constitution[4] pendant le congrès constituant de 1916-1917 est un moment phare, non seulement du fait du caractère complet du nouveau régime, mais surtout pour sa place dans le discours de la révolution mexicaine, qui durant de nombreuses décades a organisé le champ politique, et ce de manière très efficace. Évidemment il fallait dissimuler les ressemblances entre les initiatives de Porfirio Diaz et celles des gouvernements révolutionnaires grâce à la vigueur d’un autre mythe, celui de la révolution. Le moment culminant de la formation du mythe patrimonial est sans doute la nationalisation du pétrole en 1938. Le récit prend alors les traits reconnaissables de la résistance d’une poignée de gens et de l’acceptation par les compagnies étrangères de respecter l’autorité de la Cour Suprême. Par conséquent le nationalisme mexicain s’est traduit dans une formule institutionnelle, la PEMEX, société nationale de production et de distribution du pétrole, qui peut s’articuler directement au progrès matériel pour tous. Comme quelques nationalismes du vingtième siècle, le mexicain a pu perdurer avec le thème du pétrole au centre de la dignité de la nation, et plus tard aussi de son économie. Dans le cas d’un mythe où les dispositifs juridiques jouent un rôle central (dans ce cas l’article 27 de la constitution et tout l’ensemble de lois qui en émanent), le texte juridique doit être traité comme un sous-texte (qui peut tenir beaucoup d’autres registres et inclure des choses qui dans le texte explicite sont indicibles). Pendant que le premier est limité à la rigueur et la sobriété qui lui sont propres en tant que texte juridique, le second est formé d’une infinité de discours qui circulent dans la société et dont les richesses ( les plis infinis dirait Deleuze) donnent au mythe une texture propre. Les mécanismes sont nombreux et vont des livrets gratuits de l’information présidentielle, en passant par des documents cinématographiques (ingénieurs supervisant des installations pétrolières impeccables exaltées par la voix de [algún actor muy popular]) etc…

Mais on peut douter que l’élite soit capable d’imposer un tel ensemble d’idées sur la société ; cela peut se faire dans le cas du pétrole mais pas pour les autres ressources. Le résultat final, celui qui reste dans l’imaginaire collectif, sera toujours une combinaison d’éléments nouveaux avec ceux qui existent déjà.

Les pratiques quotidiennes de répétition du mythe

Aussi fortes que soient les idées, elles ne peuvent se maintenir vivantes, que si elles sont affirmées en public, si elles sont mises en scène. La salle de classe, la tribune du parlement, le cinéma, la radio et la télévision, le restaurant sont quelques -uns des lieux dans lesquels le mythe se met en scène à travers des pratiques concrètes d’énonciation.

En plus du fait que le mythe est réactivé régulièrement, est sujet à des calendriers officiels, il arrive parfois des évènements qui permettent de le rendre opératoire de façon particulièrement nette. Par exemple en 2004 des spéléologues anglais qui exploraient dans un esprit sportif des grottes de l’État de Puebla, se sont laissés surprendre par la crue d’une rivière souterraine. Il apparut qu’ils avaient refusé de recevoir l’aide qui leur avait été offerte, et qu’ils préféraient attendre une équipe venue d’Angleterre pour les secourir (ils déclarèrent ensuite qu’il s’agissait d’un exercice de secours qui était programmé ainsi). Quand la nouvelle sortit dans les medias, un déluge de commentaires se déclencha fondé sur le soupçon qu’il s’agissait d’emporter quelque chose (de l’uranium par exemple !). En moins de deux heures, les principaux chroniqueurs de radio et télévision présentaient la nouvelle avec des allusions constantes au pillage historique. Du côté du gouvernement, la réaction fut la même indépendamment de la couleur politique : le gouverneur de l’État et le président de la République (qui sont de partis différents) exprimèrent leur préoccupation dans les mêmes termes : que faisaient-ils là ? Le président (le même qui avait réussi à mettre en déroute grâce au vote populaire le parti du nationalisme révolutionnaire) envoya une note diplomatique au gouvernement anglais exigeant une explication. Quand enfin les spéléologues revinrent à la surface, ils furent arrêtés et expulsés vers leur pays, alors qu’ils n’avaient commis aucune faute et encore moins un délit.

Cet épisode est un bon exemple de la multiplicité des pratiques d’énonciation par lesquelles se reproduit le mythe. Si le mythe qui nous occupe, comme l’idée même de nation, suppose un plébiscite quotidien, pour utiliser la vieille expression de Renan, ce plébiscite n’existe pas comme une oraison solitaire que le citoyen prononce presque tous les jours, mais comme un ensemble de pratiques d’énonciation qui ont pour fonction de « satisfaire la conscience publique » sans lesquelles le mythe s’éteindrait[5].

L’affaiblissement actuel du mythe

Comme toute production historique le mythe ne peut se maintenir inaltérable dans le temps. Etant donné que ses transformations ne peuvent se déduire seulement de la théorie, il faut recourir à un travail empirique pour les connaître. Dans le cas du Mexique on peut explorer au moins les quatre processus suivants. Le premier est l’ascension de secteurs de la classe moyenne qui n’ont pas de connexion directe avec les organisations corporatives du Mexique post-révolutionnaire ni avec l’imaginaire correspondant. Il n’est pas absurde de faire l’hypothèse qu’une bonne partie des votes qui en 2000 ont expulsé le Parti révolutionnaire institutionnel de la présidence de la république venaient de ceux qui ne se sentaient pas concernés par les représentations du nationalisme révolutionnaire.

Le second processus est lié à la présence nouvelle des peuples indigènes dans la vie publique mexicaine. Depuis les dix dernières années du siècle dernier nous avons du admettre que l’idée d’un patrimoine national n’était plus aussi largement partagée qu’on le croyait. Il y a des choses qui n’apparaissent plus comme appartenant à tous les Mexicains, mais comme propres aux peuples indigènes. Il ne s’agit pas seulement de nouveaux éléments de patrimoine, comme le capital biologique des régions qu’ils habitent. Cela inclut aussi la richesse archéologique, dont le caractère national commence à être mis en doute à partir de la revendication indigène. L’article 27 de la constitution mexicaine commence à perdre de son prestige au profit de la Convention 169 de l’0rganisation Internationale du Travail[6]. D’une manière très générale, ce qui est en jeu n’est rien de moins que le concept de territoire dans la constitution, parce que le mythe du patrimoine national semble avoir perdu de sa force, au moins dans les secteurs du néo-indigénisme.

Le troisième processus est celui de la migration, qui entraine une redéfinition de la signification sociale du patrimoine national. Environ 20 % de la population mexicaine vit aux États-Unis, et bien que beaucoup maintiennent des liens forts avec leur communauté d’origine, il est difficile de penser que quelqu’un qui vit à Chicago depuis dix ans se sente inclus par rapport à un patrimoine collectif au Mexique, et ne se dise pas participant d’un « contrat social » là où il vit.

L’urbanisation et les grandes transformations des sociétés humaines (et évidemment aussi de la mexicaine) au vingtième siècle est le quatrième processus qui entraîne obligatoirement une redéfinition du mythe du patrimoine national. D’un côté il est clair qu’il reste un secteur important où joue un rôle la répartition des terres et la place qu’occupent les paysans dans l’ordre étatique. Le mythe du patrimoine national a un aspect important lié à la propriété agraire : il nous dit que la propriété des paysans (comme toutes les formes de propriété au Mexique) dérive de la propriété de la nation ; en même temps il nous dit que la relation entre la société et le territoire se juge fondamentalement sinon exclusivement à la campagne, parce que la clef de l’ordre social est la distribution équitable de la terre cultivable. La célébrité de l’article 27 provient de la solution qu’il offre aux conflits pour la propriété rurale. La ville n’existait pas dans la version originale – de fait elle n’est jamais mentionnée[7]. Un siècle après la constitution, plus de 80% des citoyens mexicains vivent en ville, et les « sujets agraires » restant, qui sont propriétaires de plus de la moitié du territoire national, ne représentent que 3% de la population. Mais des restrictions s’imposent à la propriété urbaine, qui tend à avoir le même fondement constitutionnel que la propriété agraire, et elle ne jouit pas du même prestige que cette dernière.

D’un autre côté si le versant agraire a perdu de la force comme part du mythe national mexicain, du fait de l’urbanisation, cette dernière peut avoir fait que l’autre versant de l’article 27, celui relatif aux ressources énergétiques est devenu beaucoup plus important. Au début du siècle, la propriété des hydrocarbures n’avait pas la même importance que la question agraire, mais aujourd’hui on peut penser que en vertu de l’urbanisation et de l’industrialisation, la propriété du pétrole est une question qui interpelle un plus grand nombre de personnes que la répartition du sol agricole. L’année 1938 est clé, parce qu’elle marque le passage à la suprématie de la société urbaine, et la supériorité de la question énergétique par rapport à la propriété rurale.

Considérer ces quatre processus permet de faire un panorama plus complet que d’affirmer l’affaiblissement du mythe du patrimoine national. S’il y a des contextes dans lesquels il a perdu de sa force, il y en a où rien ne paraît avoir changé. Un des aspects les plus notables du récent débat sur la transformation du régime pétrolier est que le président Calderon lui-même n’a pas osé utiliser le mot privatisation – qui est ce qu’il promouvait. Il a présenté son initiative comme un renforcement de la PEMEX, et a insisté sur le fait qu’elle était à tous les Mexicains, ce qui est un signe clair que la force normative du mythe est aussi vivante que jamais.

La juridification du mythe

Cette mythomanie politique a atteint la pensée juridique à une période relativement récente, et c’est pour cela qu’elle n’y a pas le même impact. La maigre production académique dans ce domaine est extrêmement suggestive, mais consiste en général simplement à démystifier les institutions propres à la modernité, comme le marché, l’individu et la représentation politique, sans que soit posé avec suffisamment de force et de clarté le problème de la spécificité de la dimension juridique des mythes. Il paraît logique de penser que le mythe existe avant d’avoir une forme juridique – à moins que le législateur ait vraiment quelque chose d’extraordinaire, il ne crée pas le mythe, il le transporte dans le milieu du droit. Cependant on peut aussi supposer que le mythe acquiert une connotation supplémentaire précisément pour avoir atteint ce milieu[8].

Même si le législateur cherche à inscrire dans son texte les « sentiments de la nation », il est obligé d’éliminer certains éléments, surtout quand ils irritent d’autres composantes de l’ordre juridique. Par exemple l’article 27 de la constitution, bien qu’il se soit beaucoup inspiré des idées d’Andres Molina Enriquez, n’a pu exprimer complètement les idées favorables aux métis de cet auteur. Cela n’est pas seulement politiquement incorrect, mais ouvertement contraire aux principaux libéraux de l’ordre constitutionnel. La constitution peut interdire aux étrangers d’acquérir certains biens, mais une certaine idée de l’égalité, les règles du juste processus et surtout la force normative de la propriété privée même, rendent difficile au monde du droit d’importer toutes les facettes du mythe telles qu’elles existent dans la « conscience collective » pour reprendre l’expression de Durkheim. Le mythe est dans une certaine mesure domestiqué par l’ordre juridique.

Traduit de l’espagnol par Anne Querrien

Azuela Antonio

Auteur et intellectuel mexicain ayant collaboré avec Anne Querrien. Il s’intéresse aux mythes nationaux et à l’histoire de son pays, le Mexique.