Le peuple en essaim

Un groupe syncristallisé de manifestants marche comme un seul homme, pulsé par le tempo de la procession et par le retour périodique des slogans. Il s’agit là, comme dit Elias Canetti, d’une « masse rythmique ou vibrante » : « pour finir, on ne voit plus danser qu’un seul être, muni de cinquante têtes, cent jambes et cent bras, qui agissent tous exactement de la même façon, dans une seule et même intention[1] ». Mais il suffit qu’elle rencontre la violence d’un pouvoir répressif pour que son unité explose en une série de mouvements browniens, comme ceux de particules gazeuses que Xenakis a transformés en glissandi dans Metastasis. La maille élémentaire du « cristal de masse[2] » – activiste ou syndical – ne se propage alors plus à la masse pour la densifier, elle part en fumée.

Mais le commun meurt-il dans l’adversité ? Seuls les collectifs encore sériels se défont par la répression. La force adverse devient au contraire un point d’appui pour la constitution d’une authentique force commune[3]. Chacun reconnaissant sa propre situation dans celle des autres, la contagion affective se transmue peu à peu en fusion. Si la masse métastable conserve en elle assez d’énergie potentielle, elle peut spontanément recomposer son unité en groupes de combat fluides, en essaims que les forces de l’ordre auront parfois le plus grand mal à dissiper. Sortant par nappes du brouillard, sans plan de bataille, ils forment un nombre flou, qui se divise et se reforme à chaque coupure.

Toutes les horloges sont des nuages

La vie collective est thermodynamique : cristalline, fluide ou gazeuse suivant les degrés de température sociale ou historique. Le rythme vivant du commun ne se trouve ni dans la régularité de la masse cadencée, ni dans le brouillard lacrymogène du collectif sériel en dispersion, mais dans la transition de phases. Ainsi la société la plus transparente et métronomique qui soit, panoptique et sphérique comme une boule de cristal, est toujours opacifiée par un brouillard qui passe en elle, troublant ses lignes et ses hiérarchies. Selon la formule que Popper opposait à la physique newtonienne, « toutes les horloges sont des nuages ». Or, l’archétype du système nébuleux selon Popper, c’est la nuée d’insectes : « à la façon des molécules d’un gaz prises individuellement, les moucherons qui, ensemble, forment un essaim de moucherons se meuvent, individuellement, de façon étonnamment irrégulière. […] L’essaim parvient à maintenir sa cohésion sans avoir pour autant de leader ni de structure – rien qu’une distribution statistique aléatoire qui résulte de la conjonction de deux facteurs : chaque moucheron fait exactement ce qui lui plaît, sans loi, au hasard, et aucun d’eux n’aime s’écarter trop loin de ses camarades[4] ». Malgré sa cohésion non hiérarchique, Popper refuse cependant à l’essaim le statut d’un modèle politique de la démocratie, parce qu’il lui manque le pluralisme qui, selon lui, est constitutif de la « société ouverte ». Mais la société ouverte est en réalité une société poreuse, traversée de flux qui font fuir la démocratie institutionnelle. Le système nébuleux est ainsi capable de modéliser les phénomènes sociaux réticulaires, qui tiennent moins de la structure du cristal que de l’essaim particulaire. Avec Hardt et Negri, l’essaim devient un emblème de la démocratie à venir, acéphale, multitudinaire[5].

Polyvalence de l’essaimage

Visionnaire, Kevin Kelly est le premier à avoir montré la fécondité du Swarm System animal pour représenter la complexité « néo-biologique » de nos machines techniques et sociales[6]. L’intelligence artificielle substitue peu à peu aux systèmes centralisés des systèmes multi-agents inspirés de l’« intelligence en essaim » des sociétés d’insectes[7]. L’esprit de la ruche gagne ainsi toute vie sociale. L’essaimage devient le modèle de l’action collective répartie.

Le lexique de l’« essaimage » n’a cependant pas une valeur homogène. Il code en même temps les procédés du pouvoir et les pratiques qui lui résistent, dans une ambivalence tactique qui le brouille. Le pouvoir n’est pas centralisé et statique. Il capture les techniques des « nébuleuses » qui le combattent. La guerre urbaine est le terrain par excellence de cette capture. Conscientes de leur impuissance à lever ce que Clausewitz appelle le « brouillard de la guerre », c’est-à-dire à rendre le champ de bataille transparent, les armées ont renoncé à la linéarité d’un plan de bataille a priori, au profit d’une auto-organisation polycentrique, « en temps réel », qui se nourrit du brouillard dont elle émerge. Les anciennes formes de l’organisation militaire – la mêlée, la masse et la manœuvre – s’intègrent au nouveau paradigme non linéaire de l’essaimage[8]. C’est ainsi que les théoriciens de la Rand Corporation l’ont formalisé comme ressort de la nouvelle stratégie militaire : « l’essaimage a lieu quand les unités dispersées d’un réseau de petites forces (et peut-être quelques grandes) convergent sur une cible depuis des directions multiples. La visée globale est une pulsation soutenue – les réseaux en essaim doivent être capables de se regrouper rapidement et furtivement sur une cible, puis se rassembler et se disperser à nouveau, aussitôt prêts à se recomposer pour une nouvelle impulsion[9]». Eyal Weizman a montré comment l’armée israélienne, pour mener les raids sur Balata et sur Naplouse en 2002, a récupéré à son profit les concepts deleuziens : l’essaimage y a été utilisé pour « lisser » l’espace strié des camps de réfugiés, traçant de proche en proche sa diagonale erratique à travers les murs, suivant une « géométrie urbaine inversée[10] ». L’armée n’est plus cette plante enracinée, immobile sur sa tige, dont parlait T. E. Lawrence, elle semble devenir aussi gazeuse et évanescente que les machines nomades de guérilla qu’elle veut circonscrire.

Mais utiliser l’essaimage ne suffit pas à devenir essaim. Nul besoin de le rapporter à ses valeurs ou à ses intentions extrinsèques pour juger de la conformité d’un collectif à la forme-essaim dont il se réclame : la forme se juge déjà elle-même, intrinsèquement. Les institutions étatiques n’utilisent en effet l’essaimage que comme pointe tactique dans un système de contrôle centralisé. Elles n’ont pas la spontanéité des essaims. De même, les organisations réactives comme Al-Qaeda ne sont pas proprement nébuleuses comme seule l’est la résistance, car la transcendance d’une identité et d’une hiérarchie pyramidale régit leur pseudo-immanence.

D’une autre manière, l’entreprise « essaime ». Mais, là encore, elle ignore la « fièvre d’essaimage », la « vertu qui donne » de la ruche débordante de vie. L’essaimage stratégique dans l’entreprise n’est créatif qu’en théorie, en pratique il est presque toujours défensif : il est le prête-nom d’une rationalisation cynique, délestage des projets voués à l’échec, dégraissage masqué. Même s’il arrive que l’essaimage « extrapreneurial » ne soit pas défensif, une entreprise ne diversifie ses domaines de compétence qu’en les homogénéisant, étendant les mêmes codes linguistiques et le même esprit de projet à toutes les activités.

Avant d’être une tactique consciente, l’essaimage est une réalité. Foucault a utilisé le terme pour caractériser le pouvoir dans son état microphysique et énergétique. L’essaimage est essentiellement ambivalent : essaimage à la fois des « mécanismes disciplinaires[11] » hors les murs et des « points de résistance[12] » à travers le réseau du pouvoir. L’essaimage des disciplines ne suppose pas un état-major du pouvoir, ce sont à l’inverse les institutions disciplinaires (la prison, l’hôpital, etc.) qui « cristallisent[13] » et intériorisent les mécanismes d’abord dispersés en essaim dans la société réticulaire. On aurait tort de voir la ruche comme un milieu clos de souveraineté. La ruche n’est pas un foyer central, elle est locale et transitoire, elle-même essaim dans le processus d’essaimage. Le processus n’est pas un accident surajouté à l’identité structurelle de la ruche, c’est à l’inverse la structure de la ruche qui n’est qu’une stabilisation dissipative du processus d’essaimage. Si la politique poursuit la guerre, c’est que l’appareil militaire lui-même est déjà une intégration consciente de mécanismes qui sont d’abord au dehors, à l’air libre, dans le jeu des forces sociales.

L’usage politiquement ambivalent du lexique de l’essaimage ne doit donc pas rendre sa valeur indécidable. Un collectif est d’autant plus fidèle à la forme-essaim qu’il rejoint la réalité processuelle du jeu social.

Virtualité du peuple en essaim

Un essaim peut certes avoir une existence actuelle, comme celle des groupes de manifestants lors des affrontements urbains avec le pouvoir, contre l’OMC à Seattle en 1999, contre le G8 à Gênes en 2001. Mais il ne s’agit là que de condensations du peuple en essaim. Toute manifestation actuelle de la résistance en essaim sert en même temps de point d’appui (médiatique et politique) à une nouvelle avancée du pouvoir. S’il a certes besoin d’événements qui l’actualisent, de « batailles » comme celle de Seattle pour se constituer une mémoire commune, le peuple en essaim est d’autant plus puissant qu’il n’affronte pas le pouvoir qu’il combat, qu’il demeure imperceptible. Il a une existence réelle, mais essentiellement virtuelle. Il est réel sans être actuel. L’essaimage réalise un devenir-imperceptible de la lutte. Il fait fluer le commun à travers la dispersion et dans la solitude même de ses membres.

Un collectif en essaim est nécessairement sans sujet. Il ne dit pas « nous », ne peut se saisir dans l’unité d’un acte synthétique. Un gaz, un nuage, un essaim : ce sont des individuations non substantielles, dont l’unité ne se dit que du multiple qui les constitue. L’identité de l’essaim dépend ainsi de son degré de conscience. Au cours de la lutte, la conscience qu’il prend de lui-même modifie son équilibre ; elle risque alors de le dénaturer en l’organisant suivant une finalité préméditée. L’unité la plus propre de l’essaim ne se fait pas par propagation réticulaire du cristal de masse, elle naît toujours dans le brouillard d’une praxis spontanée, non concertée. C’est sûrement le destin du collectif-essaim, quand tombe sa fièvre, que de se refroidir dans une structure cristalline qui « organise l’apocalypse », comme les abeilles essaimées se mettent à construire les cellules de cire parfaitement hexagonales d’une nouvelle ruche. Mais cette organisation consciente n’appartient déjà plus à l’essaim comme tel. L’essaim fiévreux de résistance n’est certes pas dénué de subjectivité, au sens où chacun de ses agents n’y participe qu’en se sachant multitude ou Nombre, en se sentant Nombre[14]. Mais sa rationalité n’est pas pour autant subjective : la raison de l’essaim lui est immanente. Combien sont-ils ? Le nombre de la multitude n’est nombré que pour la police ou les syndicats. En réalité, il est nombrant.

Si les membres d’un essaim ont certes besoin de valeurs et de références communes pour se condenser en rassemblements, cet « horizon partagé » ne fonctionne cependant pas comme une harmonie préétablie, il n’est qu’une condition passive du commun. L’essaim se reforme dans une spontanéité à chaque fois réitérée, inhérente à l’événement où il se condense. Par exemple le mouvement du logiciel libre ou open-source est un essaim, qui réalise une communauté virtuelle d’utilisateurs dispersés, – non seulement en raison d’une valeur commune (la dénonciation du logiciel propriétaire), mais par les pratiques de mise en commun, constitutives des réseaux P2P comme eMule ou OneSwarm. Un tel collectif est mouvant et ouvert à la nouveauté, il se transforme à mesure qu’il croît. Ainsi dans le cas du logiciel libre, la liberté n’est pas seulement gratuité, mais liberté active de l’utilisateur, liberté de modifier, de dupliquer et d’essaimer des copies modifiées du logiciel-source.

L’essaim est de ce fait un collectif à l’unité-limite, qui se maintient « en catastrophe », comme dit René Thom[15]. Aucun individu n’y a de position stable ; ni dedans, ni dehors, mais toujours à la limite, il est au croisement de flux non totalisables qui font et défont des petits groupes dissipatifs. Il est par là toujours relié à un dehors qui l’excentre. L’existence du peuple en essaim est ainsi faite de voisinages locaux et occasionnels à travers lesquels il croît. Chacun est virtuellement relié à tous par des « amis » communs. La nouvelle amitié de l’ère Facebook redevient une vertu politique. Un essaim est composé d’amis qui ne se connaissent pas, pseudonymes et indirects, amis de nos amis. L’essaim ne donne pas de sentiment d’intégration organique. Mais il regagne en expansion ce qu’il perd en concentration. Il essaime à distance un « style » commun parmi les individus. Il aiguise en nous une hypersensibilité quotidienne aux faits du pouvoir, une vigilance de sentinelle, rend plus irritables nos épidermes. L’essaim ne réunit pas des individus préalablement constitués, mais polarise l’énergie encore potentielle dans les individus. L’individuation collective de l’essaim est donc en même temps une individuation à distance des individus qui le peuplent.

Il n’est pas besoin de choisir entre le concept de peuple et celui de multitude. L’essaim donne une nouvelle image du peuple. Le peuple en essaim est par essence un peuple qui manque, selon le mot de Paul Klee, un peuple auquel on ne peut se sentir appartenir sans en même temps l’appeler de ses vœux. Il ne peut par principe jamais prendre corps, ne s’identifiant jamais pleinement avec les manifestations qui l’actualisent. Ou plutôt, le corps qu’il prend n’est jamais organique. Negri a raison de dénoncer l’idéal du peuple souverain comme un leurre qui rend acceptable à la population le pouvoir réel des gouvernants. Mais quand il cherche avec Merleau-Ponty à retrouver sous ce corps idéal la « chair du social[16] », il me semble qu’il manque la vie du commun. Chez Merleau-Ponty, le concept ambigu de « chair » désigne l’entrelacs de l’objectif et du subjectif ; il peut ainsi bien rendre compte du soi affectif souterrain qui continue toujours de relier les hommes sous les structures pratico-inertes de la société, à travers les clivages et les dominations. Quand par exemple les soldats de l’État sympathisent avec les insurgés ou, plus généralement, dès que le bourreau vit sa propre angoisse dans celle de sa victime, alors apparaît la chair vibrante du social, par laquelle les autres sont pour moi « la chair de ma chair[17] ».

Mais la chair manque de nerf : « trop tendre est la chair[18] ». Elle ne tient pas debout. Au contraire, la multitude est comme Shiva : elle a mille bras, mille jambes, mille idées qui passent. Elle est l’élément pléthorique du peuple. Il ne faut pas opposer la multitude au peuple comme le Multiple à l’Un, mais retrouver le peuple comme une multiplicité expansive. Les membres épars de la multitude ne tiennent pas leur cohésion d’une même chair indifférenciée ou homéomère, pas plus que du principe d’organisation d’un schéma corporel. Si le corps du peuple républicain est sphérique comme l’Être parménidien, en revanche la chair est amorphe. Le corps du peuple en essaim n’est ni homomorphe, ni amorphe, mais métamorphe. Fait d’individus et de groupes qui poussent à travers sa chair comme des organes indéterminés et imprévisibles, le corps glorieux de la multitude se contracte et se dilate comme un nuage d’étourneaux.

Bisson Frédéric

Philosophe, a écrit sur la culture pop, les musiques expérimentales ou le cinéma « bis ». Il vient de publier un essai théorique sur la sexualité, True Blood. Politique de la différence (PUF, 2015).