Le politique, le journaliste et la fabrique du populisme

Professionnel des médias et docteur en sciences de l’information, j’ai été élu – un peu à la surprise générale – sénateur en 2011. Mon parcours en politique est assez atypique puisque je ne suis ni issu de la fonction publique, ni de l’école des cadres d’un parti et n’ai pas fait le cheminement classique de la génération actuelle des néo-parlementaires (assistanat auprès d’un élu à la sortie des études, mandat local obtenu grâce à la bienveillance d’un cacique, puis entrée dans les instances nationales d’une formation avant l’investiture à la députation). Bref, un parcours en marge de tout ce qui fait le ferment d’une professionnalisation mécanique du politique ; de sa transformation de vocation en métier.

 

Acteur au quotidien de la vie politique, je tente de cultiver une approche auto-réflexive sur mon travail en même temps qu’un regard anthropologique sur le milieu dans lequel ma fonction très particulière me fait évoluer.

 

Le propos qui suit ne prétend pas être autre chose qu’un témoignage de l’expérience tirée des quatre premières années de mon mandat de sénateur. Sa portée n’est qu’exemplificatrice et ne prétend aucunement mettre au jour la totalité des causes de la propagation de la pensée populiste à travers les relations particulières qui s’instaurent aujourd’hui entre politique et journalisme.

 

Dans la plupart des médias généralistes, en particulier télévisuels et radiophoniques, je constate que lorsque la parole est donnée à un politique, c’est de plus en plus systématiquement pour l’interroger sur les intrigues intestines qui traversent sa formation politique, ou parce que celui-ci adopte délibérément une posture dénonciatrice à l’égard de la mondialisation, de l’Europe, du gouvernement, des autres partis ou encore de ses propres « amis » politiques.

 

Les journalistes politiques eux-mêmes ne jugent désormais légitime la parole d’un acteur politique que lorsque celle-ci contribue à alimenter la critique du politique. Depuis quatre ans que je suis sénateur, je n’apparais que très exceptionnellement dans les grands médias. Les rares fois où des journalistes me sollicitent, c’est en général pour me questionner en tant que parlementaire écologiste sur la énième micro-polémique entre Cohn-Bendit et Duflot, Joly et Placé, Placé et Duflot… Tout ce qui à leurs yeux, est susceptible d’alimenter la théâtralité du jeu politicien, les petites phrases acerbes et les coups bas croisés entre protagonistes qui construisent une vision microcosmique, endogamique et délétère du débat public et qui viennent conforter le citoyen dans sa détestation désormais viscérale du politique et de la politique. Et lorsque vous refusez d’entrer dans cette scénographie, de personnifier et de personnaliser cette médiocre comédie, votre parole politique s’exclut alors d’elle-même de près des 4/5e du champ médiatique.

 

Ce n’est pas un hasard si, en moins de deux décennies, le polémiste s’est progressivement substitué à l’éditorialiste et à l’analyste politique, si le « building journalism » et le journalisme assis ont remplacé l’enquête de terrain, si le « présentisme » – cette hypertrophie de l’instant très justement décrite par François Hartog – a supplanté l’ordonnancement classique de l’information : exposé des faits, contextualisation, analyse et mise en perspective.

 

Le glissement d’Internet d’une culture libertaire et co-élaborative en un Internet populiste et totalement marchandisé n’a été, je crois, que le facteur accélérateur d’une dérive du journalisme et de l’information entamée bien avant.

 

Ancien responsable d’un master de journalisme à l’université, je continue d’enseigner – à titre gracieux car je considère que l’État n’a pas à me payer deux fois pour servir les citoyens – et d’observer par l’entremise de mes apprentis-journalistes la profonde dégradation des règles et de la déontologie journalistiques. Petite illustration de ce phénomène : le principe de double-vérification d’une information avant publication – c’est-à-dire la validation d’une nouvelle si et seulement si elle est confirmée par deux sources distinctes en contact direct avec le fait ou l’événement décrit – s’est à présent commué en un vague précepte voulant que si deux sites internet divulguent la même info, cela signifie qu’elle est publiable sans risque de poursuites légales !

 

Mais pour en revenir à mon vécu personnel du rapport entretenu par un politique avec les médias, je dois bien admettre – même s’il s’agit d’une occurrence assez minoritaire – qu’il arrive parfois que certains grands médias daignent s’intéresser à mon travail parlementaire. C’est le cas lorsque, à force de persévérance, je parviens à ouvrir ou rouvrir le débat public sur un sujet de société intéressant beaucoup de gens. Ainsi, lorsqu’à l’automne dernier, ma proposition de loi visant à interdire la publicité dans les émissions pour enfants sur les chaînes publiques fut, contre l’avis du gouvernement, adoptée à une large majorité par le Sénat, j’ai soudainement eu droit à mon petit quart d’heure de gloire médiatique.

 

Comment la chose s’opère-t-elle concrètement dans une telle situation ? Porté par le fait politique qu’il a déclenché, l’impétrant politique se voit gratifié d’une brève interview (entre 10 et 20 secondes au maximum) diffusée à un moment d’assez faible écoute. Si le sujet prend un peu, le média va alors surfer sur le débat lancé en programmant une émission de débat où l’on invitera un psychanalyste (toujours le même) ou une pédopsychiatre (toujours la même) face à un publicitaire (toujours le même) ou un commentateur-polémiste jugé apte à déblatérer à tout moment de la journée sur tous les sujets de la terre sans en connaître un précisément. Et pour enrichir ce savant échange, on ajoutera éventuellement un ou deux micro-trottoirs réalisés par des stagiaires à la sortie d’une gare parisienne.

 

Bien sûr, on n’invitera pas le politique qui a été à l’initiative de la proposition pour parler d’une chose qu’il connaît bien. Pourquoi ? En premier lieu, parce que son statut intrinsèque de « politique » risquerait – dit-on – de rebuter l’auditeur à qui on explique à longueur de journée qu’il est comme le parasite sur le chêne de la démocratie, le spoliateur des ors de la République et la figure du menteur invétéré, frappé du sceau de l’insincérité permanente. Ensuite parce que ce politique ordinaire n’a pas le bonheur d’être référencé dans le top 50 des politiques jugés médiatiquement « bankables » – c’est-à-dire déjà connus du public, capables de petites phrases assassines, et si possible dotés d’une gouaille et d’un physique peu ordinaire.

 

Une partie du populisme ambiant de notre société est ainsi entretenue et amplifiée par les actuels dispositifs de mise en scène du débat public développés par les médias télévisuels, radiophoniques mais aussi, de plus en plus fréquemment, par la presse écrite.

 

Le journalisme actuel vit une crise de légitimité qui, en intensité, n’a presque rien à envier à celle traversée par la politique. Pour tenter de se donner un semblant de crédibilité, le journalisme traditionnel, qui se posait hier en médiateur « objectif » des relations entre opinion publique et représentation politique, s’est au fil du temps commué en « vox doxa » : celui qui fait parler une improbable « société civile » ou de prétendus « vrais gens ». Se confondre avec l’opinion commune à travers quelques effets rhétoriques du type « Monsieur le Ministre, je vais vous poser une question que tous les Français se posent » est déjà, depuis les années 1980, un grand classique de l’intervieweur politique à la télévision.

 

Mais depuis peu, nous sommes passés à une étape plus sophistiquée, qui n’est plus seulement rhétorique mais véritablement dispositionnelle au sens où Foucault définissait ce terme. La « vox doxa » se transforme ainsi chaque jour un peu plus en « vox populi »…

 

À force de se présenter en porte-voix de l’opinion — requalifiée de « peuple » pour l’occasion —, en soi-disant miroir de la « vraie société » et du « pays réel », et de dérouler des dispositifs de mise en scène du débat public qui s’apparentent à des artefacts voire à des simulacres de représentation sociale et politique, le néo-journalisme est en train aujourd’hui d’attiser un climat délétère qui, demain, finira par détruire la politique pour porter au pouvoir ceux qui le feront taire.

Un processus qui, à mon sens, est non seulement suicidaire, mais aussi profondément démocidaire.

Gattolin André

Universitaire et spécialiste des sciences de l’information et de la communication, a enseigné le journalisme et la communication politique à l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle, après avoir longuement travaillé dans l’univers des médias et de l’opinion (CSA, Ipsos, quotidien Libération…). Il a été élu en 2011 sénateur des Hauts de Seine. Au Sénat, il est membre du groupe écologiste, Secrétaire de la Commission des Affaires européennes, ainsi que membre de la Commission Culture, Education et Communication.