Le pouvoir des formatages à l’heure de la balconisation. Entretien avec Joël Vacheron

Q1 : Quelle est l’origine du projet « Jennifer in Paradise »1 ?

R : Je me suis intéressé au contenu du logiciel Photoshop, qui tient aujourd’hui une place considérable parmi les logiciels permettant de manipuler la représentation de la réalité. L’influence en est telle que cela impose une empreinte profonde sur notre culture, et je voulais en savoir plus sur sa filiation : qui a créé les filtres, qui a choisi le nom du logiciel et comment celui-ci s’est-il structuré ?

Pendant que j’effectuais des recherches sur Photoshop, je suis tombé sur l’une des interviews d’un de ses créateurs, John Knoll, ainsi que sur cette vidéo de reconstitution présentant la toute première démonstration de son produit pour de potentiels clients.

Dans l’une de ces interviews, il décrivait la première image qu’il avait utilisée ; il s’agissait d’une photo personnelle représentant sa conjointe, Jennifer, à moitié nue sur une magnifique plage. J’ai pensé que cette image faisait vraiment cliché. J’ai aussi trouvé très étrange qu’une photo de la personne la plus importante à ses yeux soit la première image donnée aux clients pour tester le produit.

C’est une façon de penser très masculine et très occidentale. Il s’agit aussi d’un artefact culturel très typé : il est évident qu’on a affaire ici à un logiciel américain, et non asiatique par exemple.

Il est aussi important de noter que l’on travaille avec le logiciel de quelqu’un qui a choisi ceci comme sa première photo. Il n’a pas choisi une image représentant une tortue, un homme ou un enfant. Il n’a pas choisi non plus un arbre ou une maison. Il a choisi de montrer une femme sans son haut de bikini, en vacances sur une île paradisiaque, en bref tout ce qui symbolise l’argent.

J’ai essayé de retracer l’image historique et originale sur internet, en vain. J’ai également écrit aux fondateurs mais je n’ai pas eu de réponse. En revanche, je l’ai récupérée grâce à une capture d’écran de la vidéo mentionnée précédemment. Je l’ai ensuite retouchée avec Photoshop. Enfin, j’ai décidé d’y incorporer de la stéganographie, car je pensais que l’histoire derrière cette image était déjà si importante qu’elle allait largement se diffuser.

Q2 : Dites-nous en un peu plus sur la stéganographie.

R : Admettons que vous et moi nous soyons rencontrés dans la vie réelle et que nous ayons convenu d’un mot de passe. Je mettrais ensuite continuellement en ligne des images sur un immense panneau d’affichage. De temps en temps, j’ajouterais un message verrouillé avec notre mot de passe. Vous téléchargeriez alors toutes les images, vous essaieriez le mot de passe à chaque fois, et peut-être qu’une fois par jour, pendant que vous répéteriez cette opération, comme un programme qui balayerait chaque image, vous obtiendriez effectivement un message. Ce serait une façon d’avoir une conversation anonyme et cryptée sans avoir d’émetteur ni de récepteur clairement identifiés. C’est une manière ingénieuse de dissimuler et de sécuriser ses conversations.

La diffusion est publique mais l’accès complet est privé, cette confidentialité (privacy) devient alors une marchandise. Nous sommes prêts à payer pour accroître notre confidentialité et notre liberté. Je voyais cela comme une coutume qui se normaliserait dans notre société. Cela m’a amené à réaliser quelque chose de similaire dans le domaine de l’art ; il y a un message derrière l’image « Jennifer in Paradise » que j’ai restaurée, et il en existe trois différentes versions, dont chacune comporte un mot de passe. C’est ce que l’on vend dans la galerie d’art. Si on achète le mot de passe, on peut accéder à ces fichiers et les lire d’une façon totalement différente des autres. Cela reste bien sûr très expérimental pour les galeries d’art ; à savoir acheter un mot de passe comme une marchandise qui serait, en d’autres termes, la clé d’accès à quelque chose qui devient une valeur.

Q3 : Dans certains de vos autres projets, vous jouez avec les réglages par défaut des logiciels.

R : Je m’intéresse à ces réglages par défaut, à une étude de l’anthropologie du logiciel : comment comprendre les réglages par défaut d’un logiciel, son titre, son nom. Dans mon projet HEAL, j’ai pris des images qui montrent des catastrophes naturelles, le tremblement de terre au Japon par exemple, et j’y ai appliqué un outil correcteur (healing brush, littéralement un « pinceau guérisseur »). J’ai énormément agrandi le curseur du pinceau guérisseur et j’ai cliqué sur toute l’image, de telle sorte que toute la catastrophe se trouve guérie. Pourquoi ont-ils appelé cet outil un « pinceau guérisseur » ? Si l’on parle de pinceau guérisseur, alors on considère que quelque chose est malade. J’ai donc guéri quelque chose. J’ai effacé une maladie, j’ai supprimé quelque chose de négatif et je l’ai rendu meilleur.

C’est pourquoi je pensais que si je guérissais l’image entière, je finirais par avoir la meilleure image possible, puisqu’elle serait totalement guérie. On efface toute maladie sur l’image. En réalité, cela signifie que tous les détails disparaissent, ce qui nous laisse un splendide spectre chromatique en pleine santé.

Cette idée d’être visuellement attrayant, d’être positif et meilleur est une idée qu’exploite aussi Youtube. Sur Youtube, on peut « améliorer sa vidéo ». Cela signifie atténuer les secousses, vivifier les couleurs, etc… L’une de mes idées était de mettre en ligne des vidéos de tremblements de terre et de les « améliorer ». Au final, le tremblement de terre ne secouait plus du tout, car il avait été « amélioré ». Voici le genre de réglages (standards) avec lesquels j’essaye de travailler.

Q4 : Pouvez-vous expliquer le concept de « balconisation » ?

R : Je suis devenu de plus en plus conscient du fait que nous avons tous autour de nous des machines qui peuvent potentiellement nous écouter à tout instant. De la même manière que si vous étiez sur un balcon. Il y a toujours des passants qui peuvent vous entendre. Si vous êtes sur un balcon, quelqu’un peut se placer devant votre immeuble et entendre ce que vous dites. Mais vous vous sentez aussi dans l’intimité d’un espace privé, vous vous sentez chez vous. C’est donc ce que l’on entend lorsqu’on dit « nous sommes tous sur le balcon ». Vous vous sentez dans votre bulle, alors que quelqu’un peut vous entendre.

Si vous avez l’intention d’avoir des enfants, il est important de savoir qu’ils seront nés sur le balcon, qu’ils ne seront pas nés dans l’intimité d’un espace privé. Le web dans son intégralité consiste déjà en analogies spatiales : salle de discussion (chat room), autoroutes de l’information (superhighway), la toile (web) elle-même. Il y a toute cette représentation d’une dimension spatiale de l’information. On vous met sur ce balcon, vous n’avez pas le choix, mais vous devriez vous comporter comme si vous aviez pleine conscience d’être sur ce balcon et que vous en tiriez parti.

Q5 : Nous n’avons jamais été autant entourés d’images, et pourtant, nous sommes aveugles à la véritable nature de ces images et des outils utilisés pour les traiter.

R : Vous pourriez dire que nous sommes presque distraits par les marqueurs visuels normaux. Mais je pense que nous sommes tous éduqués et acclimatés à cela. Dans ma jeunesse, il y avait des images analogues ; mon père avait une caméra analogique, et c’est comme cela que je m’identifiais aux images. Je pense que les enfants nés à l’époque actuelle ont une compréhension des images totalement différente. Ils grandissent, comprennent davantage, et sont conscients du fait qu’il existe un algorithme qui décide que vous regardiez une image en particulier parce que d’autres personnes aiment cette image. Il y a une manière de comprendre, et une manière d’archiver. Il y a des images dans les journaux parce qu’elles ont un look différent, et non pas parce que quelqu’un les a choisies. Aujourd’hui, de nombreux journaux utilisent des algorithmes pour analyser toutes les images qui leur arrivent. Ils recherchent certaines compositions, certaines couleurs. De plus en plus, ce n’est plus une décision humaine qui est chargée de lire et de sélectionner les images.

Mais qui conçoit ces algorithmes ? Quels types de décisions sont prises lors de leur création ? Je dirais que les personnes qui créent ces algorithmes sont nos magiciens modernes. Ils créent ces choses propriétaires pour lesquelles on leur paie beaucoup d’argent. Et pourtant, nous n’y avons pas accès. Aucune stipulation sociale ne prescrit que cela doive être partagé avec l’ensemble de la population.

De mon point de vue, il s’agit là du changement le plus radical qui doit se produire : ces algorithmes, ou ces manières de sélectionner comment l’information est triée, devraient devenir publiques. Ils devraient être davantage rendus accessibles, tout en étant mieux contrôlés ou mieux examinés. Mais là encore, cela révèle d’une décision politique.

Q6 : Ces algorithmes dont vous parlez, quelle est leur étendue de diffusion ?

R : Il y a des algorithmes qui nourrissent d’ores et déjà vos fils d’actualité sur Facebook ou sur Instagram. L’algorithme journalistique existait déjà, mais la différence est qu’aujourd’hui, il n’y a aucun regard humain qui le vérifie.

Si vous construisez ces algorithmes dans le but de confirmer votre position culturelle, est ce que cela ne devient pas alors une position très hermétique ? Si vous souhaitez trouver une exception à une culture, si vous cherchez quelque chose de critique envers la position culturelle que vous mettez en place, il vient de plus en plus difficile de trouver ou même d’accepter ce point de vue critique. Les gens ou les instances qui ont proposé cette voix critique finissent par s’écarter de l’algorithme, par s’écarter du sentier régulier. Ils ne sont pas dans le grand public (mainstream), ils sont automatiquement isolés car c’est plus difficile à combattre.

Je pense qu’il est très dangereux que notre culture soit inhibée par le fait qu’il faille faire un gros effort d’élévation pour pouvoir échapper au mainstream. Le fossé continuera à s’étendre. Le mainstream va devenir de plus en plus hégémonique, tandis que les sous-cultures vont devenir encore plus minoritaires, cachées, passant au-dessous des radars et d’autant plus facilement perçues comme dangereuses.

Q7 : Tout ce que nous avons à faire, c’est trouver une bonne configuration de notre position sur le balcon.

R : Oui, je pense que nous devons trouver des communautés de personnes qui ont d’autres solutions. De la même manière que vous prenez des décisions conscientes, éthiques au sujet de la nourriture que vous mangez et achetez, vous devriez prendre le même type de décisions conscientes sur votre façon de voir les images, d’interagir avec des amis, de vous comporter dans le monde. C’est quelque chose de normal. Vous n’êtes pas un activiste !

Traduit de l’anglais par Quentin Chazel & Killian Roman

1 Cet entretien a été réalisé par Joël Vacheron. Il a été publié en anglais dans Nicolas Nova et Joël Vacheron, Dadabot: An Introduction to Machinic Creolization, Morges, IDPURE éditions, 2015.

 

Constant Dullaart

Artiste du net qui développe différents dispositifs mobilisant des profils numériques et des bots pour impacter la métrique des économies de l’attention sur lesquelles reposent les plateformes dominantes. Son travail a reçu le Prix Net Art en 2015.