Le rêve mondial d’un univers urbain sans « bidonvilles »

Discours, mobilisations et mythe

Le prochain congrès mondial Habitat III à Quito en octobre 2016 célébrera l’avènement du règne de l’urbain. Dans un monde qui est passé en moins d’un siècle à une domination numérique de l’urbain sans précédent, la domination démographique des villes devient chaque jour plus évidente : une croissance annuelle de 2,5 % de la population urbaine1, plus forte, relayant aussi leur autonomie économique et politique, 37 % de la croissance démographique urbaine prévue d’ici 2050 étant attribuée à seulement trois pays : Chine, Inde, Nigéria2. Le nombre de villes de plus de 1 million d’habitants a triplé en quarante ans, 169 villes lors du premier congrès mondial Habitat I en 1976, 512 villes de plus d’1 million d’habitants en 20163. Les études mettent l’accent sur le règne des mégapoles (villes de plus de 10 millions d’habitants) qui étaient 5 en 1976 et sont six fois plus nombreuses aujourd’hui (31). Seule la littérature spécialisée souligne l’importance en même temps que la difficulté à appréhender le fait métropolitain qui, avec la multiplication des modes de déplacement rapide concerne autant les villes du sud que du nord, consacrant la fin des frontières stables de la ville et le développement d’un univers urbain diffus. Au travers de ces descriptions il devient très difficile de se représenter les caractéristiques sociales des citadins : que signifie vivre dans une ville qui telle que Lagos a vu sa taille doubler en 10 ans ; peut-on imaginer des formes de citoyenneté métropolitaine, dans de très grandes villes qui revendiquent une plus grande autonomie politique vis-à-vis des États ? Ainsi par exemple du réseau des 40 plus grandes villes mondiales qui mettent en avant leur pouvoir économique (25 % du PNB global d’après le site du réseau C40) et leurs complémentarités dans la lutte contre le changement climatique.

Les statistiques mondiales (Onu-Habitat) montrent que les quartiers qualifiés de slums ou de bidonvilles4 abritent un tiers des habitants des villes et représentent 40 % de la croissance urbaine. Les métropoles deviennent de façon croissante des lieux de production « informelle » de la ville. Ces données sont à la fois alarmistes et réductrices alors que cette ville non souhaitée est posée depuis quarante ans comme un problème majeur à résoudre. N’y a-t-il pas urgence de se dissocier d’une utopie urbaine (la ville « sans bidonvilles ») alors que les inégalités de dotation entre citadins perpétuent pour une majorité les difficultés structurelles à accéder à des terrains bon marché et relativement bien situés et à se voir dotés de services urbains attestant la reconnaissance de leur occupants ? L’une des évolutions majeures de cette dernière décennie au demeurant est l’émergence de nouveaux acteurs parfois issus de ces mêmes quartiers qui élaborent une autre vision sans alimenter pour autant l’utopie urbaine d’une rentrée de ces quartiers dans la norme.

Les recommandations récentes des organisations internationales convergent vers l’idée d’une régularisation de la situation des quartiers précaires. Ainsi un document d’orientation préparatoire au « Nouvel Agenda Urbain » d’Habitat III prônant une ville « résiliente, prospère et inclusive » préconise d’aller vers une « reconnaissance, un traitement égal et une considération spécifique pour les groupes vulnérables ». La déclaration de Pretoria à laquelle ont participé des représentants de l’Onu, des États et des Ong accréditées milite quant à elle pour la réhabilitation progressive de ces quartiers et les approches participatives ainsi que multi-partenaires (DP)5.

Dans cette même déclaration, il est rappelé que les Objectifs du Millénaire (ODM) mis en place par l’ONU pour permettre la sortie de la pauvreté et améliorer les conditions de vie dans les bidonvilles (objectif 7D) de 100 millions d’habitants des habitants des bidonvilles (slums) ont été atteints mais qu’en parallèle leur nombre absolu a augmenté d’autant depuis 2000 ! Les efforts d’amélioration de l’existant ne donnent en effet aucun gage pour la prévention de la formation de nouveaux lieux d’habitat précaire. En outre, les montants moyens investis pour la réhabilitation des bidonvilles restent notoirement insuffisants : 15 dollars par habitant et par an6. Or, d’après le même document, les « quartiers informels et en particulier les slums, sont à la fois une cause et une conséquence de la pauvreté, de l’exclusion sociale et de la dégradation environnementale7 ».

Ces avancées ne sont pas également considérées et appliquées selon les pays et même les villes. Le paradoxe est d’ailleurs à ce propos le décalage flagrant entre les recommandations faites par les acteurs majeurs de l’urbain au niveau international (Onu-Habitat), les agences de coopération internationales (AFD, GIZ, Danida…), la Confédération générale des autorités locales qui mettent en avant le nécessaire recours à l’amélioration sur site voire le « droit à un logement adéquat » et la pratique dans les pays riches. La réhabilitation serait donc encouragée pour les pays « du sud » mais pas de mise pour résoudre le problème tout aussi pressant quoique moins important numériquement des bidonvilles en France ou des camps de migrants (Aguilera, 2016)8.

La réhabilitation se fait souvent sans égard pour les liens sociaux

Il est difficile de faire un bilan des interventions dans les quartiers précaires dans la mesure où les rapports font souvent référence à des opérations-pilotes sans que l’on sache si elles s’appliquent et comment à l’ensemble du pays. Ces mêmes opérations, soutenues par des bailleurs de fonds internationaux ou les agences de l’Onu sont souvent abordées en tant que « meilleures pratiques », même si leur bilan est contrasté. L’on peut retracer plusieurs lignes d’évaluation de ces politiques institutionnelles qui oscillent entre réhabilitations in situ ou démolition-reconstruction généralement sur un autre site. Si les premières ont indéniablement progressé, les possibilités de maintien sur place sont de plus en plus tributaires de la raréfaction du foncier disponible.

Un des exemples les plus parlants semble être celui du programme marocain Villes Sans Bidonvilles généralement présenté dans tous les forums comme une réussite incontestable. Les travaux de recherche montrent cependant que plusieurs réserves peuvent être adressées à cette politique même si au final beaucoup de ménages « gagnent » dans ce processus de « recasement » une parcelle à bâtir ou même un logement en dur ainsi qu’un accès amélioré aux services urbains (Toutain, Rachmuhl, 2014)9. La distance au centre du lieu de relogement reste de mise et pénalise les ménages issus des bidonvilles relogés dans les sites les plus lointains, en particulier dans les grandes métropoles comme Casablanca. De même les cas d’endettement augmentent. Dans l’ensemble, le relogement fait pression sur les revenus des ménages (Ib.)

Il existe des cas de relogement in situ ou de réhabilitation mais de l’opinion de plusieurs observateurs réguliers, cette bonne volonté saute dès que les perspectives de valorisation immobilière des quartiers augmentent. En clair, il est bon de réhabiliter in situ mais si le regroupement d’agences Al Omrane, nouvel opérateur d’une partie de ces opérations, juge qu’il pourra réaliser des programmes immobiliers et les commercialiser aisément, les bidonvilles sont alors démolis et les habitants relogés ailleurs dans des trames d’accueil. Françoise Navez-Bouchanine avait déjà largement montré les errements et contrastes de la mise en place du programme et les grandes différences entre des bidonvilles très précaires sur une trame foncière très resserrée parfois difficiles à réhabiliter et des quartiers clandestins qui pouvaient connaître un autre sort. Elle montrait aussi le caractère illusoire de cette résorption alors que la pauvreté dans les campagnes et les inégalités très fortes maintenaient une augmentation supérieure du nombre de logements bidonvillois à celui des logements détruit. On pourrait ajouter aujourd’hui qu’une politique de requalification intégrée se devrait de dépasser la comptabilité du nombre de « baraques » démolies comme signe tangible du succès des opérations. Car précisément l’enjeu de la réhabilitation serait de discerner quelles baraques peuvent être le support d’un développement ultérieur et progressif, sur le modèle du développement urbain de la plupart des quartiers anciens.

Les programmes de démolitions de bidonvilles vont grand train dans un silence assourdissant faisant fi de la dislocation des liens sociaux et dans le cas français de la précarisation grandissante des ménages parfois délogés plusieurs fois par an. Ils ne font aucun cas des apports des travaux (F. Navez-Bouchanine, L. Zaki, A. Arrif pour le Maroc) qui montrent les ressources urbaines de ces quartiers ou de C. Petonnet pour les bidonvilles des années 1970 en France qui a démontré que la politique de relogement contraint dans des cités de transit avait entraîné le désordre social. Car en réalité, le logement est d’abord précaire parce que les pouvoirs publics se refusent à le sécuriser et la « ville telle qu’elle est » n’est pas majoritairement synonyme de problème. Comme le souligne Sheela Patel (Sparc, Inde)10, le réalisme fait partie de la solution. Il serait vain de ne pas accepter le logement informel existant alors qu’aucune solution alternative n’a été apportée, surtout en Asie. Il faudra des décennies voire plus pour que cet habitat se résorbe ce qui ne se produira pas sans réduction drastique de la pauvreté et partant, des inégalités. Par conséquent, il est impératif de prendre des mesures de reconnaissance réelle pour améliorer ces quartiers au quotidien, plutôt que de rêver de relogements qui ne sont souvent que des lieux sans vie et déconnectés des lieux de production, rapidement taudifiés.

Enfin la thématique de la réhabilitation participative est bien souvent réduite à l’accompagnement social quand elle n’est pas absente. Au Maroc qui a pourtant misé sur la création d’une agence dédiée au suivi social des opérations, les consignes de l’Agence de Développement Social étaient par exemple d’éviter toute évocation des questions d’habitat dans les diagnostics participatifs réalisés avec les habitants à la fin des années 2000 pour ne pas ouvrir la boîte de pandore de revendications impossibles à réaliser.

Le Brésil est un témoin d’un autre type d’avancée en dents de scie, hautement tributaire des enjeux fonciers et économiques et en particulier des exigences souvent associées à l’internationalisation. Ainsi les avancées politiques notables exprimées sous forme de charte de droit à la ville ont été battues en brèche à Rio depuis les perspectives ouvertes de valorisation immobilière et de sécurisation par les Jeux Olympiques.

Une amélioration réduite à l’essentiel

La régularisation équivaut à une reconnaissance de facto, donc est en général assortie d’une politique d’amélioration in situ voire de réhabilitation. Celle-ci consiste le plus souvent à amener des infrastructures de base manquantes dans le quartier, en particulier eau et assainissement et parfois voirie. Un des cas les plus discrets mais aussi les plus efficaces semble être la Tunisie ou les quartiers précaires, souvent des lotissements clandestins en dur et non des bidonvilles, ont presque tous fait l’objet d’une politique intégrée d’amélioration à partir de la fourniture d’une trame standard d’infrastructures mais sans tenir compte de la diversité des quartiers.

L’électricité est de plus en plus souvent fournie par des fournisseurs privés et à ce titre contribue indirectement à la régularisation, au Brésil (Pilo) ; ou au Maroc (Zaki). Dans des cas de moins en moins fréquents la réhabilitation est assortie par les pouvoirs publics d’une aide à la reconstruction sur place ou dans des sites à proximité ou des trames assainies sont fournies permettant ainsi de desserrer la trame des quartiers, notamment des bidonvilles les plus denses et de fournir les conditions propices pour construire en dur. L’auto-construction peut ainsi être « assistée » par l’État et un ensemble d’acteurs non étatiques.

Contrairement à ce que laissent entendre les discours des institutions internationales, les investissements en direction de l’amélioration in situ restent extrêmement bas et pas du tout à la hauteur du problème. Dans de nombreux pays, comme l’Égypte, les institutions en charge privilégient une approche en termes de risque social et politique et les opérations de restructuration et d’équipement de vastes quartiers cairotes sont largement tirés par des financements européens sans lesquels l’État se sentirait dispensé d’intervenir pour concentrer toujours plus ses financements sur les villes nouvelles11. En Inde de nombreux travaux ont montré que des dispositifs d’innovation sociale incluant notamment à Mumbaï des programmes de relocalisation in-situ ou ex-situ d’habitants de bidonvilles ont laissé parfois place au pire (association entre bidonvillois et promoteurs véreux, voire rachat de bidonvilles par des promoteurs) comme au meilleur. Ceci renvoie à une association fine entre « communautés de base » et ONG de développement prévoyant des programmes de relogement mixtes autorisant tous les ménages à accéder à la propriété.

L’ensemble des villes de par le monde a recours alternativement à l’un ou l’autre de ces éléments de consolidation, mais à cet éventail de mesures souvent inachevées on doit bien entendu ajouter l’ordinaire de la gestion du quartier dit « informel » : la démolition, l’éviction ou la menace ainsi que le statu quo avec une normalisation inexistante ou très lente. En Inde, les habitants situés sur des zones protégées comme les parcs nationaux (les unes et les autres étant parfois maintenant superposées) sont également relogés dans des immeubles situés à des distances ingérables qui entraînent pertes d’emplois et de liens sociaux mais aussi mise à l’écart de nombreux hébergés par les familles (Vaquier, 2010)12 même si là encore on trouve des « gagnants » de ces politiques.

La poursuite des politiques d’éviction

Ainsi les opportunités de valorisation foncière par l’État et/ou les collectivités locales, en association avec des promoteurs ont-elles le plus souvent raison des velléités d’amélioration, régularisation dans les zones de plus forte attractivité. De plus en plus l’argument du risque physique (éboulement, glissement de terrain au Caire ; sismique à Istanbul) tiennent lieu de politiques prônant l’éviction, parfois en contradiction flagrante avec les textes promulgués localement faisant état d’un « droit à la ville » ou au logement) tandis que les grandes politiques d’infrastructures continuent à faire droit à des expulsions massives, depuis Karachi jusqu’à Mumbaï.

Se profile ainsi une situation mondiale kaléidoscopique, faite de multiples agencements oscillant entre régularisation de facto, interventions visant à l’amélioration in situ et parfois dans la même ville, mais suivant des évènements et conjonctures variées qui se conjuguent encore souvent avec le vocabulaire et la pratique de l’éradication. Ainsi des démolitions suivies d’expulsions sans relogement,ou des démolitions avec relogement contraint dans des localisations éloignées s’accompagnent de quelques opérations phare avec auto-construction assistée.

Peut faire mieux

Ces avancées erratiques pourraient laisser penser que rien n’a changé depuis quarante ans, si ce n’est le nombre toujours croissant de personnes vivant dans la précarité de l’habitat. Les mantras des institutions internationales vantant la fin des bidonvilles sont un peu comme le rêve américain blanc décrit par Ta-nesini Coates13 à propos de l’acceptation de l’esclavage et de la discrimination structurelle : entre bonnes intentions et responsabilisation individuelle des pauvres, des squatters et des « informels », le rêve d’un monde sans bidonvilles c’est celui d’une « disculpation à grande échelle. On pensait que des erreurs avaient été commises. Que des corps ont été détruits […] mais on pensait bien faire. On a fait au mieux. »

Depuis quarante ans, le nombre d’habitants vivant dans des slums a augmenté en nombre absolu car la pensée dominante est celle du laisser-faire, de la réparation ex-post et non de l’accommodement préventif. La métropolisation et la mégapolisation aidant, la valeur refuge et la dimension spéculative du foncier paralysent toutes les tentatives de réserve de terrains pour les pauvres ou les classes moyennes dans les cœurs des villes.

Le confort du rêve d’un lendemain sans bidonvilles brandi par les institutions des Nations-Unies est aujourd’hui dénoncé par de nouveaux acteurs locaux et parfois internationaux qui soulignent aussi la collusion entre Onu-Habitat dans certaines régions du monde et des États qui manient le projet de déracinement urbain à grande échelle (comme l’atteste le soutien au projet Cairo 2050 porté par le GOPP sous Moubarak). Ce sont ces acteurs qui ouvrent la voie à un espoir enraciné dans le fait de reconnaître et d’agir en fonction du fait que « les priorités et la capacité d’action des « pauvres » ou des « démunis » sont ignorées » (Sattherthwaite, Mitlin, 2014)14. Ceci est vrai de la formulation des objectifs du millénaire de réduction de la pauvreté, parmi lesquels l’objectif évidemment non atteint de réduction de 100 millions des habitants des slums se cale bien peu sur des conceptions habitantes de l’amélioration des conditions de vie.

Le traitement des quartiers précaires est pris en tenaille entre un interventionnisme de plus en plus affiché dans de nombreux pays qui avaient pratiqué jusque-là le statu quo et des tentatives de plus en plus fortes d’expulsions forcées, c’est-à-dire « l’éviction permanente ou temporaire, contre leur volonté et sans qu’une protection juridique ou autre appropriée ait été assurée, de personnes, de familles ou de communautés de leurs foyers ou des terres qu’elles occupent15 ». Cette tendance semble aller à l’encontre des recommandations internationales et de bien des engagements nationaux, témoignant du manque de consistance des régulations à différentes échelles concernant d’une part l’obligation de réhabilitation et d’autre part le maintien sur place.

Les cinq approches différenciées que sont les déplacements avec évictions/les politiques de relocalisation/les politiques d’amélioration in situ/les politiques intégrées/les politiques d’assistance à l’auto-organisation (self-help) sont placées tout à fait différemment dans la part respective dévolue à la main de l’État ou à la participation16. Les dernières de la liste ne sont pas agressives, prennent acte de l’existant et comptent sur l’appui actif voire l’engagement des populations pour le maintien sur place et l’amélioration des conditions de vie. Mais les démocraties du Sud qui mettent en place des programmes adoptent aussi un traitement différentiel des nouveaux quartiers précaires dans lesquels les citadins et notamment les migrants internationaux et les nouveaux arrivants sont traités par la relocalisation provisoire ou dans des sites non protégés tandis que les quartiers les plus prisés font au Brésil l’objet de traitements sécuritaires dans les favelas ciblées par les programmes des Unités de Police Pacificatrices (UPP) qui viennent compléter le programme d’intégration urbaine (Braathen, Sutherland, Jordhus-Lier et alii, 2016)17.

La mise de l’habitat précaire sur le marché

Le débat sur les formes de la régularisation et de légalisation a beaucoup occupé les chercheurs et experts, depuis l’émergence de la doxa de la seconde, portée par l’économiste libéral H. de Soto. Prônant « un autre sentier » (que Le sentier lumineux, guérilla du Pérou), il mit l’accent à partir des années 1980 sur les gains que les économies nationales et les occupants des quartiers irréguliers pourraient tirer d’une possession foncière assortie de vrais titres de propriété, transmissibles et ouverts au marché. Avec les études réalisées par son Institut pour la Liberté et la Démocratie, il s’est attiré beaucoup de sympathie parmi les décideurs politiques qui ne s’étaient pas jusque-là vraiment préoccupés de leurs quartiers précaires. La légalisation est dès lors également apparue comme un moyen facile de rapporter de l’argent dans les caisses des collectivités locales démunies. Dans la pratique quelques pays comme le Mexique ont mis en place des politiques de régularisation aussi appelées politiques de distribution de titres qui posent problème sur les nombreuses terres collectives issues de la réforme agraire (Vallette, 2016). Le succès de cette politique au Brésil est également variable selon les localités, à Rio elle a par exemple complètement échoué et la régularisation revient à une dévolution de services sans distribution de terres pérennes ou véritablement reconnues (Soares Gonçalves, 2016)18.

La régularisation par la dotation d’une partie des services urbains est parfois assortie d’une restructuration parcellaire permettant de tracer de la voirie ou de faire des réalisations de prévention des risques. Elle peut conduire à distribuer des titres fonciers non équivalents à de la propriété mais conférant une sécurité réelle. La légalisation est critiquée car elle ne permettrait pas l’accès à la propriété de la majorité, en particulier des plus pauvres ; elle est également mise à l’index en raison de sa lenteur et de sa rigidité, des nombreux obstacles bureaucratiques voire de la corruption qu’elle génère dans des situations où le foncier n’est pas toujours cadastré.

Une position plus pragmatique déjà présente chez des chercheurs et mouvements sociaux a été reprise par les institutions internationales. Il s’agirait dorénavant de rechercher la sécurisation foncière plutôt que de renoncer à agir en l’absence d’opportunités de légalisation. Sur le terrain, ce discours est rarement porté par les gouvernements qui tentent encore de garder une marge de manœuvre au cas où il serait possible de se débarrasser des quartiers précaires les plus visibles. La définition des slums ou bidonvilles de l’Onu depuis 2003, remaniée en 2008, met en avant l’absence de sécurité foncière comme l’un des cinq éléments constitutifs. Ceci dit, d’autres rapports de l’Onu soulignent quant à eux que 85 % des citadins dans les pays du sud n’ont pas accès à la sécurité foncière ni à des titres d’occupation (baux locatifs, formalisation des titres de propriété) opposables aux tiers. Ceci s’étend donc à une grande partie de la ville.

De nouveaux acteurs communautaires

Les pratiques de sécurisation foncière sont variées et vont du cadastrage à l’énumération mais buttent parfois sur une dévolution de moyens souvent inadéquate. Dans l’ensemble leur réussite dépend beaucoup des formes d’association entre pouvoirs publics (locaux) et habitants, réunis ou non en collectifs, permettant ainsi d’explorer pragmatiquement les arbitrages entre idéaux et capacités de financer.

De nouvelles visions associées à des pratiques alternatives sont clairement le fait d’une action multiforme de grosses ONG internationales telles que SDI, Wiego, HIC (Coalition internationale des habitants, pour représenter les habitants dans ces réunions)

Slum Dwellers International a fait l’objet d’encore peu de travaux en France au vu de l’importance de leur champ d’action (plus de 40 pays depuis son démarrage en Inde). S’ils portent une vision peu conflictuelle de l’aménagement, c’est que selon eux il faut avant tout convaincre les autorités locales de la nécessité de faire avec les habitants en donnant l’exemple de transformations sensibles réalisées par ces derniers. Ainsi au Cap en Afrique du Sud, SDI a 6 ans de partenariat avec la municipalité et des accords avec 6 provinces. Lors du Panel de l’African Research Initiative à Pretoria (avril 2016), une militante de SDI Zimbabwe met en avant la fierté du groupe d’avoir « rassemblé les gens, travaillé avec la municipalité et que chacun ait été un guide pour l’autre (a monitor) » ; ils ont été impliqués dans différents percements de voies et tout a été fait dans la community. Ils ont par ailleurs réussi à construire 450 maisons sur une courte période ». Et de conclure : « si vous n’êtes pas impliqués ensemble, vous ne pouvez pas réussir ». Un de leurs chevaux de bataille est l’énumération (comptage) communautaire des habitations ainsi que la cartographie communautaire (Patel, Baptist, D’Cruz, 2012)19, pour contrecarrer le déficit de reconnaissance des quartiers, du nombre de leurs résidents et des besoins tant de sécurisation que de services urbains.

Quelques exemples de ré-installation de bidonvilles portés par des communautés d’habitants sont aussi à mettre à l’actif de dispositifs de péréquation innovants (slum resettlement à Mumbaï) mais l’arme des pauvres peut aussi se retourner contre eux si leurs partenaires dans la reconstruction sont peu scrupuleux et les exemples semblent abonder. En outre il est possible de s’inspirer de projets de « partage foncier » (land sharing) en Asie du sud-est ou du projet Baan Maankong20 (Boonyabancha, 2005) qui généralise les initiatives d’auto-organisation articulées sur des caisses de solidarité. S’inspirer ne veut pas dire cependant répliquer puisque chacune de ces initiatives locales, régionales ou nationales s’enracine sur des traditions d’organisation associatives ou communautaires préexistantes. L’idée est donc que la sécurisation foncière et la régularisation mettent en jeu la possibilité d’exercer des droits sur le sol et le logement en obtenant des gages de leur respect (Onu-Habitat, 2010). La déclaration récente de Mexico pour Habitat III (2016) est à cet égard un document très abouti qui fait l’inventaire des mécanismes pour une finance solidaire de l’urbain. Ce document montre qu’au-delà des mécanismes locaux d’auto-construction aidée et participative, il est nécessaire de penser à une autre échelle la redistribution foncière et la captation des plus-values des uns pour assurer un financement des autres.

Quel accueil pour les nouveaux habitants ?

Les incitations internationales à l’action d’intégration de l’habitat précaire ont accéléré les initiatives d’amélioration in situ. Dans le même temps les déguerpissements forcés se sont multipliés dans de nombreuses villes en raison des alliances économiques et politiques entre élus, décideurs locaux et porteurs de « grands » projets urbains. Et en parallèle les migrations internationales comme nationales et l’inertie d’une forte croissance démographique en ville continuent à alimenter la création de nouveaux secteurs d’habitat « irrégulier » notamment en périphérie. Car s’il est dorénavant beaucoup question d’intervenir sur l’existant, les politiques d’accueil des nouveaux citadins sont pour la plupart inexistantes.

Sans anticipation, ce sont des centaines de millions de nouveaux habitants de quartiers précaires qui vont grossir les villes de demain dans de nouveaux habitats non reconnus et parfois dans du logement de masse de piètre qualité et toujours plus excentré. Mais l’anticipation suppose la mise en œuvre de réelles stratégies foncières et urbaines. Il s’agirait en effet de contrecarrer la tendance croissante des acteurs des villes et grandes métropoles à favoriser l’accaparement des terrains centraux par la promotion immobilière privée et les projets de prestige tout en s’acquittant de l’accueil des néo-citadins et de leurs enfants par des projets de relocalisation ou de logements de masse en accession à la propriété – comme le programme Minha Casa Minha Vida au Brésil – contraires tant aux principes de la ville durable que de la ville solidaire21. Autant dire que la planification urbaine est sommée de se réformer en profondeur. Les exemples ne sont pas légion, aussi celui de Medellin qui a adopté à la fois une charte du droit à la ville et pensé l’intégration physique des quartiers précaires dans l’urbanisme d’ensemble de la ville, dans un schéma de transport intégré est-il devenu une référence, tandis que certains pays, États-Unis et Union Européenne en tête refusent de mentionner le « droit à la ville » dans le Nouvel Agenda Urbain qui sera adopté à la conférence Habitat III, de peur que cela n’ouvre des droits opposables en cas de non-logement, délogement ou pratique ségrégative avérée…

1 UN DESA, World Urbanization Prospects : The 2014 Revision, United Nations, New York, 2014.

2 Idem.

3 United Nations Population Division (2014). « World Urbanization Prospects: The 2014 Revision ».

4 Ces appelations sont préjudiciables à ces quartiers. Cf. Agnès Deboulet (coord.), 2016 Repenser les quartiers précaires, Agence Française pour le développement, Paris.

5 Pretoria declaration for Habitat III. « Informal settlements », Pretoria, 7-8 avril 2016.

6 Wendy AYRES, économiste principale à la Banque mondiale, Pretoria.

7 Traduit de l’anglais.

8 T. Aguilera, « Normalisation et régularisation des bidonvilles : comment expliquer la mise de côté des interventions in situ en Europe ? Une comparaison Paris-Madrid », in Repenser les quartiers précaires, Les éditions de l’AFD, coord . A. Deboulet, octobre 2016.

9 O. Toutain, V. Rachmuhl, Evaluation et impact du Programme d’appui à la résorption de l’habitat insalubre et des bidonvilles au Maroc, ex. post, publication de l’AFD, no 55, janvier 2014.

10 Interview Bulletin Villes en developpement, no 103, juin 2016.

11 Deboulet, A., « Contrer la précarité foncière par la sécurisation foncière et la légalisation. Enjeux et opportunités dans le monde arabe et en Égypte », Tiers Monde, 2011 (2), no 206, p. 75-93.

12 The impact of slum resettlement on urban integration in Mumbaï : the case of the Chandivali project, CSH occasional paper, no 26, Institut Français de Recherches en Inde, 2010.

13 Une colère noire. Lettre à mon fils, Autrement, 2015 (trad. fce 2016).

14 David Satterthwaite and Diana Mitlin, « Reducing Urban Poverty in the Global South », in Dupont V., Jordhus-Lier D., Sutherland C. and Braathen E. (eds.) The Politics of Slums in the Global South. Urban Informality in Brazil, India, South Africa and Peru, Routlege, Abingdon, 2016.

15 (Committee on Economic, Social and CulturalRights, general comment No. 7 (1997) on the right to adequate housing :forced evictions.

16 De nombreux exemples sont examinés dans une perspective comparative, dans l’ouvrage de Dupont V., Jordhus-Lier D., Sutherland C. and Braathen E. (eds.)

17 Braathen, Sutherland, Jordhus-Lier, Strauch et Hordijk, Dupont, Dupont et Dhanalakshmi et alii, « Settlement stories II : communities’ responses » in The politics of slums in the global south, Routledge, 2016.

18 Rafaël Soares Gonoçalves, « Quelle régularisation foncière pour les villes brésiliennes ? Défis et obstacles », Métropolitiques, 09 mai 2016. www.metropolitiques.eu/Quelle-regularisation-fonciere.html

19 Patel S., C. Baptist, Celine D’Cruz, « Knowledge is power – informal communities assert their right to the city through SDI and community-led enumerations », Environment and Urbanization. 2012, Vol 24(1), p. 13-26.

20 Soomsok Boonyabancha, « Going to scale with slum and squatter upgrading in Thaïland », Environment and Urbanization, 2005, vol. 17, no 1, p. 21-46.

21 João Sette Whitaker Ferreira (coord.), Produzir Casas ou Construir Cidades ? Desafios para um novo Brasil urbano, Labhab/Usp, Sao Paulo, 2012, http://observatoriodasmetropoles.net/index.php?option=com_k2&view=item&id=1346%3Aproduzir-casas-ou-construir-cidades%3F-desafios-para-um-novo-brasil-urbano&Itemid=167&lang=pt

Deboulet Agnès

Sociologue et urbaniste. Elle est professeure à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et co-directrice de l’Unité Mixte de Recherches LAVUE 7218 du Cnrs et membre actif du Centre SUD. Ses recherches portent sur l’urbanisme d’émanation populaire et les formes de l’implication citadine dans la création et la consolidation des quartiers de squatters notamment au Moyen-Orient et au Caire. Elle s’intéresse aussi de près aux effets sociaux des politiques urbaines, formes de résistance et représentations des acteurs dans les projets de rénovation urbaine.