Attention et soin. Subjectivité, lien et travail

Dans une société en réseau tertiarisée, les relations sociales sont au cœur des processus productifs. L’objet produit n’est plus tant un objet que la vie sociale elle-même. Les services assurés par l’infirmière, la téléopératrice, la vendeuse, la travailleuse sociale et toutes celles qui travaillent avec un public partagent ce trait distinctif : engendrer un flux communicationnel qui constitue une relation.

L’échange peut dans certains cas donner lieu ultérieurement à un service ou à un achat — la réparation d’une avarie, l’acquisition d’une robe, la guérison d’une blessure, l’accueil dans un centre de rééducation. Parler pour parler — écouter activement, manifester de l’empathie, comprendre, conseiller, orienter, décortiquer l’expérience, l’analyser, la dramatiser, l’interroger, la maudire, etc. —, tel est l’objectif du service, duquel, en tant que sujet, nous sortons transformés (davantage satisfaits, capables, d’accord avec des conceptions socioculturelles qui ne sont pas toujours partagées, unanimement approuvées ou valides pour tous).

Le téléphone doré, qui s’adresse aux personnes du troisième âge, a pour but de tranquilliser et parfois de canaliser ou d’orienter les usagers vers d’autres structures susceptibles de leur fournir des prestations spécialisées. Les travailleurs de ce secteur expliquent qu’un grand nombre de personnes âgées appellent sans motif particulier, sinon celui de se sentir seules et de vouloir papoter.

Certaines appellent tous les jours, à des heures précises, et demandent à parler en particulier avec une personne avec laquelle s’est construit un lien d’affection. Les opératrices-assistantes les reconnaissent et les réprimandent : « ceci est un service d’urgence pour ceux qui en ont besoin ! » Mais elles réitèrent leurs appels, persuadées que le fait de parler a créé un lien qui peut les protéger en cas de nécessité. Elles veulent parler, certes, mais elles veulent aussi être assistées en cas de besoin. Le bien-être comme processus et non comme état se nourrit de toutes ces choses.

Le succès des reality shows et autres programmes, qui sont passés de la confession à une assistance active hautement spécialisée (recherche de disparus, récolte de fonds pour le rapatriement de corps, envoi d’aide à une région sinistrée, médiation entre l’administration et les usagers, etc.) repose sur une forte demande de socialisation capable d’aller au-delà de la parole. Les limites de ce type de solidarités et de communautés sont évidentes, non seulement pour la faiblesse de la protection et de l’aide quotidiennes qu’elles assurent, mais aussi, comme le signalait déjà Guattari (1994), pour l’hyper-codification du lien qu’elles produisent. L’image qu’elles nous renvoient contribue à nous fragiliser individuellement et collectivement, dans la mesure où elles substituent à une rhétorique des droits impuissante et affaiblie des impulsions sentimentalistes momentanées qui s’appuient sur des effets d’insécurité et de peur qu’elles tendent d’ailleurs à engendrer. Le problème ici n’est pas tant la virtualité, l’absence d’un lien charnel, même si c’est un élément important, que la consistance du lien dans le temps et des imaginaires qui l’animent.

L’importance du front office, liée au développement de l’attention, touche également d’autres sphères productives, distinctes des services aux personnes. La part croissante de ce secteur dans l’organisation de l’entreprise répond à trois éléments essentiels des nouveaux modèles productifs flexibles : l’ajustement entre la production et la consommation, entre l’offre et la demande (le célèbre just in time) et le contrôle du travail qu’il requiert ; la prolifération de produits immatériels (financiers et d’assurances, mais aussi culturels, artistiques, de divertissement) qui supposent une connectivité intense ; l’importance accordée à l’attraction et la fidélisation des entreprises, les travailleurs, les consommateurs dans un contexte de compétitivité élevée. Les technologies de l’information et les nouvelles formes de gestion du travail — l’entreprise en réseau — ont fait de l’interactivité un élément central. La communication, la relation, les émotions, y compris l’amour, font désormais partie intégrante de la culture d’entreprise. Le mode de production communicatif (Marazzi, 2003) concerne aujourd’hui tous les milieux qui reposent sur l’agir cognitif et linguistique des producteurs de signes (information, communication, services sociaux, loisirs, culture, etc.). Je me limiterai ici à une sphère moins visible mais tout aussi importante dans la construction des imaginaires, des liens et des ressources matériels : l’attention dans les services aux personnes. Si celle-ci n’est pas nouvelle, elle est affectée par la reconfiguration des services liés aux nouvelles formes de production et prend une importance nouvelle dans la crise des soins que nous traversons actuellement. Il s’agit de ces « autres services » (Torns, 1997) que l’on tend à oublier quand on se laisse séduire par les éclats de la nouvelle économie ou par la précarité des travailleurs immatériels qui manipulent des signes / corps dont la subsistance immédiate n’est pas directement en jeu. La féminisation est le trait saillant de ce secteur.

Les services de soin aux personnes présentent plusieurs facettes : services de luxe spécialisés, assistance publique de base externalisée vers les entreprises privées, ONG et médias, services formels et informels (qui incluent le sexe et les soins particuliers) assurés par des personnes qui jouissent de peu de droits, services dans lesquels l’attention (communication) et la tâche (assistance) sont modulées, voire déséquilibrées, comme dans la téléassistance et les services de proximité en général. Comme le rappelle Perez Orozco (2005), parler de « vie soutenable » (Carrasco, 2001), concept selon moi problématique, n’implique pas d’en revenir à une conception misérabiliste des besoins (en opposant, par exemple, le matériel à l’immatériel, la nécessité au désir ou, dans une perspective libérale, à la liberté), mais de parler de processus sociaux situés, à travers lesquels s’élaborent les standards de vie ou de qualité de vie acceptables pour la population. Il est donc important de ne pas nous précipiter en situant les soins sur un plan trop généraliste[1], celui du travail immatériel et affectif (Hardt, 1999), et de nous attacher un tant soit peu à leurs singularités et à leurs parcours. Au bout du compte, il s’agit de reproduire la vie sociale en étayant les liens et les corps, d’engendrer des formes de vie, c’est-à-dire beaucoup de choses à la fois.

Transferts

L’attention et les soins se nichent dans les interstices des dichotomies principales qui divisent la sphère sociale. Ils sont, comme le suggèrent Daly et Lewis (2000), transfrontiérisés. Ils se situent entre le travail salarié et non salarié, le public et le privé, l’espace domestique et institutionnel, le formel et l’informel, la famille, l’État, le marché, le volontariat et la communauté, les prestations monétaires et les services, les personnes soignées, celles qui soignent et les familles. C’est pourquoi l’on parle de l’intervention de différentes sphères de la vie sociale : régimes de travail, politiques, espaces et acteurs. Si nous entrons dans le détail, nous rencontrerons, y compris au sein de ces croisements, de nouvelles répartitions, dont certaines sont peu reconnues, comme le cas des jeunes filles sans emploi qui s’occupent de leurs parents en échange d’un pseudo-salaire, d’une reconnaissance et d’autres compensations affectives. Le caractère « trans » du soin en tant que soin social (Daly et Lewis, 2000) s’accentue en période de crise et de ré-ordonnancement des espaces, des compétences et des manières de faire / être. Ce brouillage des frontières implique qu’il se développe dans différents endroits et grâce à une combinatoire plus ou moins ajustée.

Dans une perspective historique, nous assistons cependant dans les sociétés occidentales à une accélération, certes partielle, des transferts de soins, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif[2]. L’un des plus importants est celui qui part des femmes au foyer pour conduire aux services particuliers offerts à domicile par des entreprises. Ces services sont de plus en plus subventionnés par l’État, sous forme de partage des frais, comme le prévoit la récente législation espagnole sur la dépendance, qui formalise et normalise la précarité des aides-soignants[3]. Il existe à côté de ces services des formes d’engagement privées, plus intensives, informelles et fragiles, qui comptent sur un nombre croissant d’immigrés.

L’une des causes de ce transfert réside dans la mutation subjective intervenue chez les femmes, un changement énorme qui a révolutionné le monde et qui a curieusement laissé non questionnée notre conception de la vie : s’occuper des personnes est une activité socialement dévalorisée, invisible, qu’il convient de fuir autant que faire se peut. Tous, nous les premières, encouragés par le monde du travail, devrions fuir. Une bonne part du féminisme se manifeste ici comme héritière de la Modernité. D’autre part, le développement de l’État-providence n’est jamais parvenu à pénétrer cette sphère plus intime et personnelle. Il n’y a pas eu en Europe, sinon de façon marginale et exceptionnelle, de transfert des soins familiaux vers l’État[4], alors que nous assistons aujourd’hui à leur marchandisation. À quoi il faut ajouter le faible rééquilibrage dans la répartition des tâches dans les foyers hétérosexuels, chose qui n’affecte pas seulement la charge (comptable) de travail, mais aussi les affects, les identités de genre, les relations intergénérationnelles, les formes amoureuses, notre culture du souci de soi et des autres et nos conceptions de ce qui a trait au corps et à l’existence en général. Enfin, la pression exercée par la flexibilisation et l’allongement du temps de vie accentuent davantage ce mouvement de transfert.

Dans cette perspective, la socialisation des soins, leur organisation, leur régulation, les milieux et les acteurs, révèlent leur caractère biopolitique. En outre, les modalités historiques du soin et de l’attention comme relations de création, de perpétuation et de régénération de la vie (Ficher et Tronto, 1991) apparaissent qualifiées selon des modèles socioculturels déterminés. Transférer implique, par conséquent, de modifier nos conceptions de ce qu’est le soin, le « bon soin », de qui doit s’en charger et comment.

Travail et affects

Le caractère transfrontiérisé du soin et de l’attention, que nous avons signalé plus haut, se nourrit de l’ambiguïté des définitions qui visent à le désigner. Les soins, dans une perspective historiquement située, recouvrent plusieurs choses en même temps. Par où, dès lors, faut-il les prendre ?

D’un point de vue féministe, nous concevons le soin comme une activité ou un ensemble d’activités qui entretiennent la vie. Cela apparaît clairement quand nous parlons avec les « soignantes » professionnelles, quand nous prenons soin de quelqu’un ou quand quelqu’un prend soin de nous. Il s’agit de réveiller, baigner, faire et donner à manger, habiller, changer les couches, aider à la maison ou dans le voisinage, mais aussi d’aider à gérer l’argent, aller chez le médecin… mais aussi d’accompagner, donner de l’affection, papoter. Autant de tâches simultanément physiques et émotionnelles qui demandent un effort (accompagné ou non de satisfaction). Quand cet effort repose uniquement sur une personne ou un collectif, il devient une surcharge, de sorte que la part de satisfaction diminue et qu’il devient une obligation et plus encore une obligation imposée de l’extérieur, opposée, dans notre imaginaire, à l’action et à la liberté. Le déplacement de cette activité et sa conception en tant que travail, lié aux nécessités, à la demande, à la fatigue, à l’instrumentalisation, à la répartition et au manque ou à l’absence de salaires et de droits, au dévoilement des relations de pouvoir au sein de la famille a fait l’objet de batailles au cours des dernières décennies. En fin de compte, le travail et, plus concrètement, le travail salarié, était et reste notre cadre de référence pour penser les inégalités, l’exploitation, la justice, la redistribution, la répartition, les droits, l’organisation, etc., tout ce qui touche à la vie politique consistant à rendre visible, désessentialiser, démystifier, raconter, comptabiliser, resocialiser, reconnaître la complexité et dans certains cas à professionnaliser.

14 Malgré la prééminence de ce cadre, les soins ont résisté, non en raison de conditions externes — leur dérégulation traditionnelle, pour le dire vite — mais fondamentalement en raison de l’ambivalence qui caractérise ses dimensions affectives (Himmelweitt, 1995). Nous rencontrons de sérieuses difficultés à voir dans le travail affectif du soin une quelconque forme de travail, parce que nous sentons que le lien précède et excède la relation de travail, y compris dans les services les plus formalisés. L’employée s’attache, se prend d’affection pour d’autres personnes que celle avec laquelle elle entretient un rapport salarié, a du mal à quitter sa place quand bien même ses conditions de travail sont injustes, hésite à imposer des limites, etc. Si de telles choses se produisent dans les services, on peut imaginer ce qui se passe dans l’environnement personnel et familier.

Selon une autre conception, les soins se présentent comme une disposition ou un sentiment moral qui naît de la pratique. « Le soin, comme le soutient Izquierdo, plus qu’une activité ou un ensemble d’activités particulières, est une manière d’envisager les activités qui naît de la conscience de notre vulnérabilité et de celle des autres » (2003, p. 5)[5] Tandis que du point de vue de l’activité / travail, nous avons tendance à le déprécier, du point de vue de la conscience située, il nous est plus facile de le valoriser et de le revendiquer comme éthique publique[6. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet. Nous pourrions ainsi, par exemple, critiquer le mythe libéral puissant et résistant de l’individu-citoyen, autosuffisant, autonome. En fin de compte, la vulnérabilité, et par conséquent le soin, est ce qui nous rend humains en signalant nos limites et en nous mettant nécessairement en relation (Butler, 2003). Nous pourrions, dans une démarche dés-essentialisatrice, examiner le caractère normatif que revêt la gestion de la vie, l’habilitation et l’attention portées aux corps productifs en tant que corps sexués, racialisés, aptes ou handicapés, sains ou malades, âgés, etc. Quels corps méritent des soins ? Que signifie soigner ? Quels sont les liens entre le soin et la soumission, l’obéissance ou la normalisation ? Qui doit s’en charger ? Nous pourrions de plus refonder l’éthique, universelle et non de genre, de classe ou de race, à partir du soin et de la citoyenneté comme « citoyenneté du soin »[7], en plaçant le soin au centre de la vie sociale (Precarias a la deriva, 2006), en explicitant et reformulant non seulement sa réorganisation mais aussi ses modes de soumission et d’aliénation ainsi que ses potentialités en vue d’une vie bonne. De ce côté, nous pouvons nous reconnaître plus facilement, non seulement en tant que nous prenons soin, perpétuellement et jusqu’à saturation, mais aussi en tant que nous sommes prises en soin, condition qui n’est pas uniquement consécutive, temporaire, mais simultanée. L’attention est un droit fondamental, une condition pour la vie qualifiée. De ce côté, nous préférons les conceptions novatrices de la diversité fonctionnelle promues par le mouvement Vida Independente, même si ce dernier est allergique au mot « soin », synonyme à ses yeux de demande d’aide à la famille, d’obligation, d’unidirectionnalité, de victimisation et, en définitive, de relation de dépendance[8]. Bien qu’elles proviennent de la position inverse, ces mêmes acceptions font que les professionnelles de l’attention rejettent le terme. Le soin est familier et l’attention / assistance professionnelle est meilleure. Finalement, de ce point de vue, certaines revendications féministes relatives au « droit à prendre soin » (face au traditionnel « droit de ne pas prendre soin ») prennent sens, depuis que le féminisme de la rupture (Perez Orozco, 2005) interroge les bases de la société salariale flexible et les politiques de conciliation (Vega, 2003).

Nous rencontrons par conséquent la négativité du travail, et surtout du « sale » travail (Anderson, 2000) de soin, marqué par la charge, la répétition et le traitement injuste et déficitaire d’une activité féminisée dont nous parlait déjà Beauvoir, et l’humanité, redéfinie comme diverse, toujours en relation mais toujours désireuse d’autodétermination. Je crois que le débat va tendre vers cette dernière conception, non sans une certaine dose de flou, qui lie le soin, au-delà de l’emploi précaire ou de la critique de la famille, à la reformulation de la citoyenneté, bien que, évidemment, les soins et l’attention soient des services de plus en plus intensifs, précaires et peu valorisés, mais aussi promus et célébrés par l’État comme « quatrième pilier » qui définit un type de sujet et un type de droit basés sur la « dépendance ». Ceci nous oblige à éviter sa généralisation, ou à la nuancer, et à resituer les termes d’un débat dans lequel interviennent, en tension, ces deux orientations. Nous allons, pour un temps, zigzaguer.

Motivation ou identité

Mais pourquoi une telle résistance ? Cette double considération des soins comme s’apparentant au travail et / ou à la disposition basée sur l’affect recouvre trois problèmes qui compliquent la possibilité de leur trouver un espace politique approprié et commode.

Le premier renvoie à la motivation. Pour Folbre (1995), il existe trois types de motivations pour prendre soin de quelqu’un : l’altruisme, la réciprocité à long terme et le sentiment de remplir une obligation ou une responsabilité. C’est-à-dire des idées d’amour, de devoir et de réciprocité. Comme nous l’ont montré certaines auteures, ces motivations ne sont pas incompatibles et peuvent apparaître de manière simultanée, y compris dans les relations personnelles. De toute façon, il y a, comme le souligne Folbre (2003), une motivation intrinsèque. Les personnes qui travaillent dans ce secteur et perçoivent à cet effet un salaire le font pour des raisons qui vont au-delà de l’argent. Ceci implique un sens du compromis ou de l’empathie pour la personne soignée, ce qui garantit des critères de qualité élevés. C’est vrai de n’importe quel service personnel. Toutefois, l’attention et le soin ont ceci de spécifique qu’ils dévoilent les aspects où la vie se révèle la plus vulnérable et interdépendante[9].

Quoi qu’il en soit, cette motivation intrinsèque se confond fréquemment avec l’approche « familialiste » qui s’applique souvent aux soins. Prendre soin est dans ce cas associé à aimer. Se trouve ici mise en lumière notre vision moderne (intérêt versus altruisme), familialiste / machiste, et catholique, c’est-à-dire sacrificielle, des soins. Cette conception, avec des nuances certes, continue de travailler l’idée que nous nous faisons d’un « bon » soin. Bien que nous le niions en public, ce que nous voulons en définitive, c’est que « les nôtres » prennent soin de nous.

Nous pouvons donc affirmer que prendre soin convenablement d’une personne n’implique pas de l’aimer. Il s’agit davantage d’aimer et d’apporter du bien-être, ou, selon l’expression consacrée des employées de l’attention, d’« être là pour elle ». Prendre soin, s’occuper de, nous implique, et ceci nous mène irrévocablement à la socialisation, et en dernière instance à l’identité, à la féminité. Notre second problème. En tant que femmes nous avons été socialisées pour l’attention aux autres, et cela s’applique spécialement aux femmes pauvres et racialisées (Graham 1983). La vocation, née de l’expérience, se cristallise en identité. Les professionnelles elles-mêmes sentent la nécessité de se départir de cette position que les mots désignent déjà. « Prendre soin [par rapport à “s’occuper de”] est un travail qui se fait à domicile, qui est plus maternel. » Torns va jusqu’à caractériser la manière dont les femmes prennent soin des leurs comme un « savoir-être [face à un savoir-faire] pleinement disponible en situation de subordination » et Izquierdo attire de façon plus radicale encore notre attention sur la relation « invisibilisée » entre soins et coercition. Quand la seule forme de reconnaissance à laquelle une femme a accès provient de la valeur incommensurable et subjective de la relation à l’autre, la réussite ou l’échec de celle-ci se confond avec la réussite ou l’échec de la personne même en tant que sujet[10].

Pour sortir de ce piège, nous affirmons face à ce savoir-être, un savoir-faire qu’il s’agit d’interroger. En effet, « s’occuper de » équivaut à réaliser un « travail » relationnel grâce auquel se rétablit le bien-être de l’autre. Comme nous le savons, le contact est souvent plus bénéfique que la partie « instrumentale » de l’activité. Il ne s’agit pas, néanmoins, de n’importe quelle forme de contact, mais de celle qui introduit un certain style. Et le style, ce que nous appellerons ici la qualité, varie historiquement et culturellement. Ce que nous avons considéré comme bon à un moment donné peut nous paraître aujourd’hui pernicieux. Il n’y a rien de naturel dans le soin, bien que sa satisfaction quotidienne contribue à sa naturalisation. Nous cessons tout simplement de le percevoir comme un don de bien-être.

Ce que nous entendons aujourd’hui par le « bon soin » est un enchevêtrement peu pacifié de 1°) notre tradition « familialiste » et catholique[11], avec ses idées de dépendance, de souffrance, d’obligations liées à la maternité, la vieillesse, la mort, etc., 2°) de l’empreinte qu’a laissée la revendication de certaines activités reproductives en tant que travail, emploi, droit, avec l’orientation professionnaliste, universaliste et unidirectionnelle qui la sous-tend et 3°) de la logique actuelle des services caractérisée par le dosage, l’« ex-institutionalisation », l’auto-responsabilisation, l’efficacité, l’adaptabilité, la précarisation, la fragilisation et l’hyper-codification du lien. À ces logiques s’ajoutent aujourd’hui les transferts globaux de soins vers les populations migrantes. Dans certains cas ces logiques se combinent, dans d’autres elles s’opposent, comme lorsque l’assistante de vie doit couper court aux réclamations de personnes âgées qui cherchent des jeunes filles ou des servantes « à l’ancienne » ; « moi — rétorquent les employées — je suis ici pour m’occuper de vous, pas pour être votre bonne », ou quand une employée immigrée négocie une contrepartie économique et des droits, grâce à l’affect qui caractérise la relation ou en dépit de lui (Caixeta et al. 2004).

À travers cette brève présentation, nous entrevoyons les défis que pose le soin comme service ou comme relation. Pris sous l’angle du service ou du travail, le soin se voit limité dans son implication et codifié par une série de protocoles afin d’éviter son entrée dans un processus d’(auto)exploitation, de déficit de droits ou d’individuation. Entendu comme relation, lien d’affection, il pose la question de savoir quelle culture du soin nous voulons et pouvons partager publiquement, en interrogeant nos traditions libérales, familialistes et machistes. En nous intéressant à la pratique, nous pouvons discerner les manières de « bien prendre soin » et les réclamations des personnes soignées qui s’afrontent sur le terrain des services, des soins particuliers ou sous-traités, mais qui mettent aussi en question sur le terrain des relations personnelles et sociales les idées sous-jacentes au soin quand celui-ci se situe au centre de la politique : l’autodétermination du corps, le sens du bien-être pour tous, la singularité mais aussi la socialisation, la créativité des solutions impulsées par l’auto-organisation, comme le fait déjà le Forum de la vie indépendante à travers ses Bureaux de vie indépendante, la proximité non pas comme dernier bastion mais bien comme point de départ pour habiter le monde, la ré-élaboration d’un sens de la vie pour la maladie, la vieillesse, la diversité, la réciprocité sans servilité. Repenser la question de la qualité en vue d’une réorganisation sociale des soins ou, à l’inverse, penser la réorganisation pour aborder la question de la qualité, nous donne aujourd’hui l’une des opportunités les plus importantes pour imaginer la citoyenneté.

Bibliographie

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Notes

[ 1] Un important potentiel politique s’ouvrirait au mouvement qui parviendrait à construire un continuum soin-sexe-attention (Precarias a la deriva, 2004b) et à démonter l’organisation sociale des soins en sphères distinctes. Quelle lutte commune pourrait-elle mettre en relation les salariés et non-salariés du secteur des soins ; les personnes qui prennent soin et les personnes soignées ; les personnes qui ont besoin de services ? Quelles sont les alliances qui pourraient se construire entre travailleuses des soins, putes, nounous, infirmières, téléopératrices et autres travailleuses du signe ?Retour

[ 2] Dans 12 % des foyers, en Espagne, une personne au moins s’occupe d’une personne âgée. Dans 84 % des cas, il s’agit de femmes dont l’âge moyen est de 53 ans. 77 % d’entre elles sont mariées (Libro Blanco de la Dependencia, 2004).Retour

[ 3] Présentée comme une réussite de la politique sociale du gouvernement socialiste, cette loi a fait l’objet d’un grand nombre de critiques, qui portent sur sa conception de la dépendance et des personnes dépendantes, sur les limites de son « universalisme », sur les critères qui permettent d’accéder au Systema Nacional de Dependencia, sur le caractère privé et limité des services, sur la faiblesse des aides accordées aux soignantes informelles et sur la précarité de leur statut, sur la faiblesse d’aides aux personnes dépendantes qui ne leur permettent pas d’accéder à une vie indépendante.Retour

[ 4] L’attention aux personnes « dépendantes » représente en Espagne 0,3 % du PIB pour l’année 2003, 0,7 % en Italie, en Belgique et en Irlande, 1,2 % en Allemagne et en France et de 2,8 % à 3 % aux Pays-Bas et dans les pays nordiques. Le coût de résidence représente 68,6 % du total des budgets (Libro Blanco de la Dependencia, 2004).Retour

[ 5] Badgett et Folbre le formulent de la manière suivante : « Le travail de soin ne renvoie pas uniquement à un type déterminé de travail, il implique une motivation intrinsèque, permettant d’entretenir une relation émotionnelle avec la personne dont on prend soin » (1999, p. 229). L’anglais exprime ce double aspect par les termes « care for » et « care about ». Toutes les auteures n’emploieraient pas ici les mêmes termes. Tronto (1993) place par exemple la discussion sur le terrain d’une éthique du soin, en soulignant le caractère particulariste et contextuel de la sensibilité qui nous rapproche des autres.Retour

[ 6] Pour les théoriciennes de la différence sexuelle, grâce au soin, « les femmes transcendent la nature et réalisent la plus grande œuvre de créativité humaine : aider une créature à grandir pour qu’elle puisse devenir une personne singulière » (Marisco 2003, p. 52).Retour

[ 7] Nous traduisons ainsi « cuidadania », mot-valise intraduisible composé de « cuidado » (soin) et « ciudadania » (citoyenneté) (N.d.T.).Retour

[ 8] Face aux services de proximité, ce mouvement réclame un système de paiement direct pour le recrutement d’assistants personnels, pour permettre l’épanouissement d’une vie active qui ne se réduise pas au domicile.Retour

[ 9] Certaines auteures, Bubeck (1995) en particulier, distinguent service et soin pour en rendre compte. Le premier peut être réalisé par une même personne mais il est délégué à une autre personne, le second délègue nécessairement sa réalisation mais pas les critères de sa réalisation.Retour

[ 10] Selon Izquierdo (2003), la subjectivité féminine se configure dans le développement de l’activité du soin comme subjectivité relationnelle. Pour les femmes, l’activité — celle qui consiste à prendre soin comme celles qui s’y apparentent — est une manière d’éveiller l’amour et le respect ; elle ne constitue pas une fin en soi (comme c’est le cas de la relation que les hommes entretiennent avec leur activité). Les femmes tirent principalement satisfaction, selon elle, du fait qu’elles sont aimées et appréciées pour ce qu’elles font ; mais cette activité ne peut être mesurée, évaluée objectivement ou à travers un équivalent universel. La valeur provient de la relation et se confond avec elle.Retour

[ 11] On assiste dans les emplois de soins à un conflit entre le professionnalisme et une série de courants profanes qui sont eux-mêmes alimentés par différentes manières d’envisager la vie. Parmi celles-ci figure l’évangélisme, très présent chez de nombreuses employées à domicile latino-américaines.Retour

Vega Cristina

Militante féministe et chercheuse à l’Institut d’études féministes de l’Université de Complutense de Madrid, où elle travaille à différents projets et séminaires en relation avec la « domestication » du travail et la situation des femmes étrangères en prison. Son étude de la violence dans l’État espagnol s’inscrit dans un projet de recherche militante. Elle participe, dans le cadre de la « Maison occupée des femmes » (La Eskalera Karakola), à l’auto-enquête : « Précaires à la dérive ».