Le travail comme non-capital

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé « Premières thèses », dont il constitue le neuvième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

C’est Marx qui a utilisé les termes d’Angriffskraft (force offensive) de la classe ouvrière et de Widerstandskraft (force défensive) du capital.[[Cf. Werke, vol. 26, p. 213. Il faut remettre en circulation cette terminologie dans la lutte actuelle. Car elle contient ce renversement stratégique qui n’a été réalisé en pratique qu’une seule fois depuis Marx, et qu’on a relégué, depuis Lénine, aux archives, tant dans la pratique qu’en théorie. Si l’on veut arriver à comprendre comment un tel renversement peut de nouveau se trouver à l’œuvre dans la forme que revêtent les luttes actuelles, il convient de pousser à fond cette tentative de reconstitution des mouvements réels des forces aux prises. Tenons pour acquis cependant le point suivant que certains sont disposés à la rigueur à admettre en théorie, mais que personne n’est prêt à envisager dans ses conséquences: il y a d’abord le travailleur libre et pauvre, donc le prolétariat comme “ parti de la destruction ”, puis la marchandise force de travail, donc l’ouvrier individuel comme producteur en puissance, enfin la force sociale du travail productif en acte, et partant, la classe ouvrière dans le procès de production ; tel se présente, tour à tour, conceptuellement et historiquement (begrifflich und geschichtlich), le véritable élément dynamique du capital, et la cause première du développement capitaliste. En ce sens l’Arbeitskraft n’est pas seulement une marchandise-objet qui passe des mains des ouvriers à celle du capital; c’est une force active qui passe d’autant plus de la classe ouvrière à celle des capitalistes que le développement va de l’avant. L’éloge de Marx de l’activité incessante et puissante déployée par la bourgeoisie pour être interprétée correctement, doit être rapportée à la menace des prolétaires qui la talonnait. La charge de dynamisme fébrile qui semble animer le capital à tous les moments de son histoire, n’est rien d’autre en réalité que la poussée agressive des mouvements de classe qui le travaillent de l’intérieur. L’image schumpetérienne du chef d’entreprise plein d’initiatives novatrices, nous aimons la retourner en celle de l’initiative permanente des luttes des masses ouvrières. A travers ce passage, l’Arbeitskraft peut et doit devenir Angriffskraft. Le passage, politique, cette fois, de la force de travail à la classe ouvrière.

C’est dans les Grundrisse que Marx fait preuve de la meilleure compréhension de ce problème. Et cela peut-être pour une simple raison formelle: n’étant gêné ni par la nécessité d’agencer très strictement les arguments, ni par celle de surveiller la langue dans laquelle il les exposait, alors qu’il travaillait pour lui-même et sans aucun souci de publication, il progresse plus librement dans ses découvertes fondamentales et trouve ainsi des points plus nouveaux que ceux que l’on rencontre dans ses œuvres achevées à commencer par la Contribution à la Critique de l’Économie Politique et par le Livre I du Capital. Il en résulte que, politiquement, les Grundrisse – ce monologue intérieur que Marx établit entre son époque et lui-mêmesont un livre plus en avance que les deux autres, un texte qui amène plus directement, à travers des pages inattendues et toutes pratiques, à des conclusions politiques d’un nouveau genre. Examinons par exemple comment Marx, avant d’arriver au concept de travail vivant et donc avant de s’attaquer à l’origine du rapport d’échange entre capital et travail, pose le problème en ces termes: was ist unter “ Gesellschaft ” zu verstehen. “ Rien n’est plus faux que la façon dont les économistes, ainsi que les socialistes, considèrent la société et son rapport avec les conditions économiques. ” Ainsi Proudhon ne voit aucune différence, pour la société, entre capital et produit. Mais la différence entre produit et capital ne tient-elle pas au fait que le produit, comme capital, exprime une relation déterminée, caractéristique d’une forme historique de la société ? “ Considérer ainsi les choses du point de vue de la société, cela signifie tout simplement négliger les différences qui, précisément, expriment le rapport social (rapport de la société bourgeoise). La société ne se compose pas d’individus; elle exprime la somme des rapports et des conditions dans lesquelles se trouvent ces individus les uns vis-à-vis des autres . ”[[Grundrisse, Anthropos, Paris 68, p. 212 t. I, traduction modifiée. Cette définition de la société est importante si l’on veut caractériser la substance sociale, commune à toutes les marchandises, comme s’il s’agissait d’individus singuliers. Leur substance commune ne peut plus être leur contenu matériel spécifique, ni leur détermination physique individuelle ; ce doit être au contraire leur forme sociale précisément, le fait d’être le produit d’un rapport social. Mais cette forme – pour autant qu’elle est valeur et quantité déterminée de travail – “ on ne peut en parler que si l’on cherche ce qui s’oppose au capital ”.[[Ibidem, p. 219 (note).
La substance commune à toutes les marchandises, c’est le fait qu’elles sont toutes socialement du travail objectivé. “ Le seul travail qui se distingue dès lors du travail objectivé, c’est le travail non objectivé, c’est-à-dire celui qui est en train de s’objectiver, le travail sous sa forme subjective. On peut également opposer le travail objectivé, c’est-à-dire celui qui est présent dans l’espace en tant que travail passé (vergangne) , au travail présent dans le temps. Pour être présent dans le temps et vivant, il ne peut être qu’un sujet vivant (lebendiges Subjekt), en existant comme faculté et possibilité, donc comme ouvrier (als Arbeiter [[Ibidem, pp. 219-220.). ” Nous avons déjà vu que, dans les Fragments de la version primitive de la Contribution à la Critique de l’Economie Politique, qui datent de la même période que les Grundrisse, Marx ne dira plus synthétiquement: “ Le seul élément qui s’oppose au travail objectivé (vergegensändlichte), c’est le travail non-objectif (ungegenständliche), c’est-à-dire le travail subiectif ( subjektive) ”.[[Annexe des Grundrisse, opus cité, t. II, p. 652.

Le travail subjectif opposé au travail objectivé, le travail vivant opposé au travail mort, voilà quelle est l’opposition du travail au capital: le travail en tant que non-capital (die Arbeit als das Nicht-Kapital). Ses caractéristiques fondamentales sont au nombre de deux, et toutes deux montrent toujours le travail comme négation de quelque chose, comme un Nicht au cœur d’un réseau de rapports sociaux positifs, qui contient en lui la possibilité de leur développement comme celle de leur destruction .[[Opus cité, t. I, pp. 242-243. “ En tant que non-capital, le travail ales caractéristiques suivantes: a) il n’est pas du travail objectivé. Il a donc tout d’abord un rapport négatif. Il n’est pas non plus matière première, ni instrument de travail, ni produit brut : le travail est séparé de tous les moyens et matières du travail et privé de tout objet extérieur. Le travail vivant est donc abstrait des éléments de sa propre réalité (il est par conséquent non-valeur) ; ce dépouillement complet, cette privation de toute objectivité font que le travail existe comme pure subjectivité. Le travail est la pauvreté absolue (absolute Armut) , non seulement parce qu’il n’a pas de richesse matérielle, mais parce qu’il en est exclu. En d’autres termes, le travail, en tant que non-valeur (Nicht-Wert), est simple valeur d’usage objective; sans un médiateur cette objectivité reste attachée à une personne: elle coïncide directement avec la personne du travailleur. Étant purement immédiate, cette objectivité est aussi non-objectivité immédiate. Autrement dit, l’individu n’a aucune objectivité en dehors de son existence immédiate. b) Il n’est pas du travail objectivité et n’a pas de valeur, ce qui engendre un rapport positif. Certes, le travail a d’abord un rapport négatif à lui-même : il est le travail non objectivé, c’est-à-dire sans objet; il a donc une existence purement subjective. Mais si le travail n’a pas d’objet, c’est une activité; s’il n’a pas une valeur en lui-même, c’est la source vivante de la valeur. La richesse générale est une réalité objectivée dans le Capital, mais elle existe comme possibilité générale (allgemeine Möglichkeit) pour le travail, et elle se forge dans l’activité. ” Il n’est nullement contradictoire – poursuit Marx – que “ le travail ait d’une part pour objet la pauvreté absolue, et d’autre part pour sujet et activité la possibilité générale de la richesse ”. Ou plutôt cela est totalement contradictoire, mais précisément en raison du fait que le travail en lui-même est la contradiction du capital. Et avant tout une contradiction en elle-même : du travail abstrait qui a une valeur d’usage. Bien plus: travail pur et simple (schlechthin) qui est la seule valeur d’usage qui s’oppose purement et simplement au capital. C’est-à-dire le travail en tant qu’ouvrier : “ totalement indifférent à la particularité de son travail ”, bien qu’il soit “ capable de faire face à n’importe quelle destination ”. L’intérêt de l’ouvrier va toujours au travail en général, jamais au caractère déterminé que prend celui-ci.

Ce caractère déterminé n’est en effet une valeur d’usage que pour le capital. Et c’est pour cette raison précisément, que de même que le travail n’est travail que dans la stricte mesure où il est opposition au capital, l’ouvrier n’est ouvrier que dans la stricte mesure où il est opposition au capitaliste. “ C’est pourquoi le capitaliste et l’ouvrier se situent chacun à une extrémité opposée du rapport de production, et ce d’autant plus nettement que le travail perd tout caractère de spécificité et d’art (Kunstcharakter) ; le travail devient donc de plus en plus abstrait et indifférent, et l’activité de l’ouvrier de plus en plus mécanique et donc indifférente, à sa propre forme. L’activité est purement formelle (formelle) ou ce qui revient au même purement substantielle (stoffliche), indifférente à sa forme, activité en générale. ”[[Ibidem, p. 244, t. I.

Arbeitsprozess in das Kapital aufgenommen [[Ibidem, p. 245, t. I. : “ Au travers de l’échange avec l’ouvrier, le capital s’approprie le travail lui-même, qui devient l’un de ses éléments constituants, et le travail se met à donner vie (befruchtende Lebendigkeit ) à des objets morts qui se contentent d’être sans plus (nur daseiende und daher tote). ” A ce stade le capital ne peut plus continuer à s’identifier passivement, en tant qu’argent, au travail objectivé; il doit établir un rapport actif, en tant que capital, avec le travail vivant, avec “ le travail qui existe comme procès et comme activité ”. Il est en fait cette différence qualitative entre la substance dont il est fait et la forme sous laquelle il se présente également comme travail. C’est à la fois le procès de cette différenciation (Unterscheidung) et du dépassement (Aufhebung) de celle-ci : par ce moyen “ le capital devient ainsi procès ”. “ Le travail est le levain jeté dans le procès productif qui entre ainsi en fermentation (zur Garung). D’une part, la matière composant le capital doit être travaillée, c’est-à-dire consommée par le travail; d’autre part, la pure subjectivité du travail – simple forme – doit être abolie (aufgehoben) et objectivée dans cette même matière (Material) du capital. Le rapport du capital avec le travail, du travail objectivé avec le travail vivant ne peut être en général que le rapport du travail avec sa propre objectivité, avec sa matière (Stoff). Dans ce rapport le capital se présente, lui, comme passivité face au travail, c’est-à-dire que son existence passive (sein passives Dasein), en tant que substance particulière, entre en rapport avec le travail en tant qu’activité formatrice… Entre le travail et la matière du capital, c’est-à-dire le travail objectivé, il ne peut y avoir que deux rapports : celui de la matière première, c’est-à-dire de la substance privée de forme, vis-à-vis du travail qui imprime une forme et un but à ce simple matériau; et celui de l’instrument de travail, moyen déjà matérialisé que l’activité subjective glisse entre la matière première et elle-même, en s’en servant comme d’un guide (Leiter ). ”[[Ibidem, p. 246, t. I.

Produktionsprozess als Inhalt des Kapitals.[[Ibidem, pp. 251-253. “ Dans le premier procès – l’échange entre le capital et le travail –, le travail en tant que tel, existant pour soi, est nécessairement incarné par l’ouvrier. Il en va de même ici, dans le second procès; le capital se présente, lui, comme une valeur existante pour elle-même, pour ainsi dire égocentrique (selstischer) (ce qui, dans l’argent, est simple tendance). Mais, le capital existant pour lui-même, n’est-il pas le capitaliste ? Divers socialistes affirment cependant qu’ils ont besoin du capital, mais non des capitalistes. C’est supposer que le capital n’est qu’une simple chose et non un rapport de production qui, réfléchi en lui, est le capitaliste. Certes, je peux séparer le capital de tel ou tel capitaliste et le faire passer en d’autres mains. Mais, privé de son capital, il perd sa qualité de capitaliste. On peut donc distinguer le capital de tel capitaliste, mais on ne peut le distinguer du capitaliste qui, en tant que tel, fait face à l’ouvrier. De même, tel ouvrier peut cesser lui aussi d’être l’être-pour-soi (das Fürsichsein) du travail; par exemple s’il hérite ou vole de l’argent. Il cesse alors d’être ouvrier. Car en tant que tel, il est uniquement du travail existant pour soi… En incorporant en lui du travail, le capital devient procès de production; mais c’est d’abord un procès de production matériel: c’est un procès de production en général, car il n’y a pas de différence entre le procès de production du capital et le procès de production matériel en général. Sa forme déterminée a entièrement disparu. En échangeant une partie de sa substance (Sein) matérielle contre le travail, l’existence (Dasein) matérielle du capital se scinde de l’intérieur (dirimiert in sich) en objet et en travail : le rapport entre les deux constitue le procès de production, ou plus exactement le procès de travail. Nous retrouvons ici le procès de travail présupposé de la valeur qui en constitue le point de départ et qui, en raison de son abstraction et de sa substantialité pure, est commun à toutes les formes de production. C’est donc ce procès de travail qui est maintenant repris par le capital et intériorisé: il se déroule désormais en son sein et représente son contenu. ”

Surplusarbeitszeit : “ S’il fallait une journée de travail pour maintenir un ouvrier en vie pendant une journée de travail, le capital n’existerait pas, parce que la journée de travail s’échangerait contre son propre produit: le capital ne pourrait donc pas se valoriser, ni même se conserver. En effet l’autoconservation du capital est aussi son autovalorisation. Si le capital devait, lui aussi, travailler pour vivre, il ne se conserverait pas du fait qu’il est capital, mais en tant qu’il est travail… En revanche, s’il ne faut qu’une demi-journée pour maintenir un ouvrier en vie pendant toute la journée de travail, on obtient directement la plus-value, puisque le capitaliste paie seulement le prix d’une demi-journée. De son côté si l’ouvrier n’a besoin que d’une demi-journée de travail pour vivre un jour entier, il lui suffit de travailler une demi-journée pour mener sa vie d’ouvrier, la seconde moitié de la journée de travail, c’est du travail forcé (Zwangsarbeit), du sur-travail. Ce qui, pour le capital, se présente (erscheint) comme plus-value, pour l’ouvrier se présente exactement (erscheint exakt) comme sur-travail au-delà de ses besoins immédiats nécessaires à le faire vivre en tant qu’ouvrier. Le grand rôle historique du capital est de produire ce sur-travail, temps superflu du point de vue de la simple valeur d’usage, de la simple subsistance. ” En ce sens une détermination historique complète du capital présuppose: 1) des besoins suffisamment développés pour que le sur-travail, en sus de ce qui est nécessaire, soit devenu lui-même un besoin général; 2) un caractère industrieux qui devient propriété commune sous la sévère discipline du capital; 3) un développement si avancé des forces productives du travail que la possession et la conservation de la richesse générale “ d’un côté exigent un temps de travail moindre pour la société tout entière, et de l’autre que la société du travail (Arbeitende Gesellschaft) ait instauré un procès scientifique en vue de sa reproduction sans cesse croissante, sans cesse plus riche ”. Ainsi “ cesse d’exister le travail où l’homme fait ce qu’il pourrait laisser faire aux choses pour son compte… Dans sa course éperdue (rastlose Streben) à la forme générale de la richesse, le capital pousse le travail au-delà des limites de ses besoins naturels et crée de la sorte les éléments matériels pour le développement d’une individualité riche, aussi universelle (allseitig) dans sa production que dans sa consommation, et dont le travail n’apparaît plus comme travail, mais comme plein développement de l’activité: sous sa forme immédiate, la nécessité naturelle y a disparu, parce qu’à la place du besoin naturel a surgi le besoin produit historiquement (geschichtlich erzeugtes). C’est pourquoi le capital est productif, autrement dit un rapport essentiel au développement des forces productives sociales. Mais il cesse de l’être à partir du moment où le développement de ces forces productives trouve une barrière dans le capital lui-même ”.

Voilà le nouveau chemin que Marx lui-même nous propose d’emprunter. Point de départ: le travail comme non-capital, c’est-à-dire le travail en tant que subjectivité vivante de l’ouvrier dressée contre la morte objectivité de toutes les autres conditions de production; le travail comme ferment vital du capital – autre détermination active qui s’ajoute à l’activité du travail productif. Point d’arrivée: le capital devenu lui-même productif, rapport essentiel au développement du travail comme force productive sociale, et donc rapport essentiel au développement de la classe ouvrière, – nouvelle fonction du capital qui met maintenant le développement au service de l’ouvrier. Au milieu de ce parcours, à mi-chemin de ces deux étapes : le travail comme non-valeur, et précisément pour cette raison, source vivante de la valeur; misère absolue et précisément pour cette raison possibilité générale de la richesse. Toujours sur-travail et donc par conséquent plus-value – la figure moderne de l’ouvrier collectif qui n’arrive désormais à pro- duire du capital que dans la mesure précisément où il le combat en tant que classe antagoniste.

C’est ce point décisif qu’il faut maintenant cerner. Le procès de production, l’acte même de la production de capital sont en même temps le moment de la lutte ouvrière contre le capital : moment spécifique, auquel on est obligé de rapporter tous les autres niveaux génériques de la lutte pour qu’ils deviennent eux aussi féconds. Dans l’acte de la production le rapport de force entre les deux classes penche en faveur des ouvriers. Demandons-nous : pourquoi ? Nous avons vu que c’est un besoin du capital que la force de travail entre dans le rapport de production capitaliste, non plus seulement comme force productive sociale objectivée dans le capital, mais comme subjectivité vivante et active de l’ouvrier, ainsi associé et objectivé. Lors de l’achat-vente, sur le marché, la force de travail se présente sous deux caractéristiques fondamentales: celle d’être déjà en substance opposée au capital, et celle d’être encore formellement autonome par rapport à lui. Son autonomie, véritable carte de ses droits sur laquelle est inscrit en caractère gothique le mot: liberté, c’est d’être encore en dehors du rapport de production capitaliste. Le moment de l’échange n’est pas uniquement placé sous le signe de la liberté parce que l’acheteur et le vendeur agissent comme des individus libres, mais aussi parce que le capital et le travail se présentent ici, au moins formellement, comme libres l’un de l’autre. Pourtant cette liberté ils doivent la perdre s’ils veulent vivre. C’est en ce sens que Marx voit, dans le passage à la production, la dissolution du capital comme “ rapport formel ”. Ce qui disparaît en fait c’est précisément l’autonomie réciproque des différents moments du rapport comme forme, ce qui demeure, c’est le rapport lui-même dans son contenu, dans sa réalité crue et immédiate, dépouillée de toute médiation formelle, de toute idéologie dirions-nous. Mais le contenu du rapport est donné d’emblée dans l’opposition antagonique entre travail en puissance et capital en soi, entre la figure brute du travail et celle du capital, à savoir celle de l’ouvrier et celle du capitaliste. A tout moment le contenu du rapport capitaliste est le rapport de classe. Et ce rapport de classe voit dans le déclenchement de la lutte, de la part des ouvriers, le commencement du processus, son moteur permanent, la négation absolue du capital en tant que tel et en même temps l’articulation dynamique de l’intérêt capitaliste. Dans le passage à la production, ce contenu de classe du capital entendu comme “ rapport substantiel ”, se trouve non seulement conservé dans sa substance et libéré de son apparence formelle, mais devient, et “ doit être, précisément socialisé et objectivé. Il doit se socialiser en ce sens que la simple force de travail individuelle doit devenir force productive sociale ou, si l’on veut, force sociale du travail productif. Il doit s’objectiver en ce sens que cette force sociale du travail productif doit devenir force productive sociale du capital. Ces deux processus – la socialisation de la force du travail et son objectivation dans le capital – sont tenus à une seule contrainte: celle de briser l’autonomie de la force de travail sans détruire son caractère antagonique. L’existence du capital, sa naissance, son développement, toutes ces phases sont liées à la présence de cet antagonisme. Le capital non seulement ne peut pas exister sans force de travail, mais il ne peut pas non plus exister sans socialisation de la force de travail; non seulement il ne peut pas se passer de la classe ouvrière, mais il ne peut pas non plus se passer de l’introduire à l’intérieur de lui-même comme partie vivante de lui-même. Le procès de socialisation capitaliste a la faculté d’aller très loin, et des possibilités de développement qui semblent illimitées; il passe du rapport de production au rapport d’échange en amont et au rapport de distribution en aval; il investit la généralité du rapport social et lui fait continuellement franchir un degré, un niveau, un moment. Pourtant une limite lui est assignée, qu’il ne peut pas dépasser: le processus de socialisation générale ne peut venir à bout des ouvriers comme classe particulière: il ne peut pas et ne doit pas diluer, dissoudre, démembrer la classe ouvrière dans la société; sa seule possibilité c’est de socialiser toujours plus le rapport de classe – tel qu’il est – et donc les ouvriers à l’intérieur de ce rapport comme classe antagoniste; du point de vue capitaliste c’est là le moyen de contrôler socialement les mouvements de la classe ouvrière; du côté des ouvriers c’est là la perspective de leur croissance politique illimitée au regard de la limite infranchissable que le capital se fixe à lui-même.

Ainsi le procès d’objectivation de tout rapport social à l’intérieur du capital porte en lui une charge historique qui accumule une force irrésistible au fur et à mesure qu’il avance : du fétichisme de la marchandise au fétichisme du capital, la réduction de tout ce que la société comporte de vivant à une chose inerte semble s’être déjà pratiquement accomplie à travers toute une époque de violence positive. Pourtant même alors il reste un obstacle insurmontable à ce que cette entreprise soit menée à son terme: Le procès d’objectivation totale ne peut pas arriver à liquider la vie individuelle que possède le travail en tant que sujet actif; il ne peut pas et ne doit pas réduire ce qui est le ferment vital et productif, qui anime tout, à une objectivité morte et passive; plus l’objectivation dans le capital de tout ce qui est social s’accroît et progresse, plus doivent s’accroître et progresser à l’intérieur de celui-ci l’activité, l’initiative et le zèle “ industrieux ” de la classe ouvrière; du côté capitaliste c’est la condition d’un développement économique rationnel du système, du côté de la classe ouvrière c’est l’occasion de subordonner politiquement les mouvements du capital à elle-même. Le contenu de classe initial se révèle donc de plus en plus présent et déterminant dans le rapport de production capitaliste; il en est la substance vivifiante parce qu’il en est la contradiction immanente, à savoir précisément l’effort incessant du côté ouvrier d’utiliser subjectivement, c’est-à-dire politiquement, un mécanisme économique objectif. Le processus de socialisation et d’objectivation exacerbent cette possibilité d’un double usage, qui est d’ailleurs contenu dans tout procès de production capitaliste. Du point de vue pratique du capital il n’y a pas d’autre choix possible que celui de diriger ces processus en les faisant assumer par la classe ouvrière. Cependant le point de vue pratique ouvrier peut choisir de les assumer en refusant la direction du capital. Il est dans une position virtuellement favorable. Il suffit que ce choix ouvrier ne soit pas abandonné à la spontanéité, qu’il trouve le moyen de s’exprimer dans une puissante organisation subjective pour que le rapport de force se trouve renversé et que la force offensive des ouvriers mette sur la défensive la force de résistance des capitalistes. Dans l’usine, lors de la production, les ouvriers marchent pour le compte du capitaliste comme les machines pour celui du capital – avec ceci de plus qu’ils ont la possibilité de ne pas vouloir marcher; à ce moment-là, c’est-à-dire quand le travail se trouve à l’intérieur du capital et en même temps contre lui, le patron collectif est gravement affaibli car il a laissé un moment aux mains de ses ennemis les armes avec lesquelles il les combattait: les forces productives du travail, socialisées et objectivées dans la classe ouvrière. Si l’activité du travail cesse, la vie du capital cesse elle aussi. Une usine arrêtée c’est déjà du travail mort, c’est-à-dire du capital qui dort, qui ne produit pas et ne se reproduit pas. Ce n’est pas un hasard si la grève est la forme permanente de la lutte ouvrière, forme première qui se développe mais ne se renie jamais. Et cette constatation élémentaire possède la force immense des choses simples: qui dit grève dit arrêt de l’activité de la part du travail vivant, sa réduction au travail mort et ainsi son refus d’être du travail; la grève c’est donc la distinction, la séparation et l’opposition entre travail et capital qui disparaissent ; c’est la menace la plus terrible qui puisse être portée à la vie même de la société capitaliste. De la part du travail vivant refuser l’activité c’est récupérer son autonomie que le procès de production doit justement briser. Et c’est chose que le capital ne peut pas supporter. Il doit maintenir le travail séparé de lui-même et en opposition à lui-même en tant que celui-ci est puissance économique, mais il doit en même temps le subordonner à son pouvoir en tant qu’il est puissance politique. C’est-à-dire que le capital doit s’opposer à lui-même la force de travail sans pour autant laisser à la classe ouvrière son autonomie; il doit considérer la force de travail elle-même comme classe ouvrière, mais à l’intérieur du rapport de production capitaliste; c’est seulement en le contrôlant qu’il lui faut conserver et reproduire à l’échelle élargie le rapport de classe. Telle est la chaîne qui parcourt toute l’histoire moderne du capital. Briser en un point la chaîne de ce contrôle, voilà quel doit être la stratégie actuelle de la révolution ouvrière. Aujourd’hui l’objectif de départ que doit se fixer la lutte c’est que se dégage l’autonomie politique des mouvements de classes de part et d’autre: ici on retrouve tous les problèmes de l’organisation ouvrière. L’effort du capital est d’enfermer à l’intérieur du rapport économique le moment de l’antagonisme, en incorporant le rapport de classe dans le rapport capitaliste, comme son propre objet social. L’effort ouvrier doit par contre viser sans cesse à briser précisément la forme économique de l’antagonisme; il doit se fixer comme objectif quotidien la restitution de son contenu politique à chaque occasion élémentaire d’affrontement; il lui faut donc faire opérer subjectivement le rapport capitaliste dans le rapport de classe, concevoir le capital comme rapport de production, c’est-à-dire toujours et seulement comme un moment de la lutte ouvrière. C’est par ce moyen que l’activité vivante du travail elle-même, socialisée par le capital et objectivée en lui, peut être mise brutalement au service de l’entreprise de destruction positive que le point de vue ouvrier porte matériellement en lui. Ce levain vital qu’est le travail ouvrier n’est en fait rien de plus que son antagonisme. Et son antagonisme n’est rien d’autre que son caractère antithétique, sa position de négation permanente, un non continuellement réaffirmé, un refus de tout qui, laissé à sa spontanéité, cravache le capitaliste, le fait courir et se répéter à lui-même comme le remarquait Marx –, en avant, en avant; mais que ce non soit canalisé dans les digues d’acier de l’organisation pour la révolution, et il dresse contre lui le barrage économique du capital qui lui barre le chemin, puis politiquement en donne l’assaut, pour l’emporter et le détruire.

Nous partons de l’hypothèse suivante: le capital est désormais parvenu à retrouver la loi naturelle de son propre développement social. Dans ces conditions, le dernier mot de la pensée ouvrière ne consiste plus à dévoiler la loi économique des mouvements de la société capitaliste. A ce stade toute phase de déroulement du capitalisme doit être traduite sur-le-champ en possibilité pratique de sa destruction. Les lois de développement du capital doivent être lues comme lois du développement capitaliste de la classe ouvrière, à savoir comme organisation des ouvriers par le capitaliste. Il existe un fétichisme de la force de travail qui s’attache aux producteurs de capital dès que ceux-ci commencent à produire du capital social. Il s’agit avant tout de supprimer violemment dans la lutte cette nouvelle forme d’idéologie bourgeoise, qui subordonne le travail au capital: c’est ainsi que l’on retrouvera le terrain politiquement décisif pour battre les capitalistes. Il s’agit ensuite de partir, sur ces bases, à la découverte des lois politiques des mouvements de la classe ouvrière qui soumettent à elles-mêmes le développement matériel du capital: on retrouvera ainsi ce qu’est, du point de vue ouvrier, la véritable tâche théorique. Dès lors le capitalisme ne doit plus nous intéresser que comme système historique de re-production de la classe ouvrière.