Le travail de l’abstraction Sept thèses transitionnelles sur le marxisme et l’accélérationnisme

Le capitalisme est un objet de haute abstraction, le commun est une force d’abstraction supérieure.

La notion marxienne de « travail abstrait » a identifié le moteur interne du capitalisme, à savoir la transformation du travail, en un équivalent général. Alfred Sohn-Rethel a bien vu la relation stricte qui unit l’abstraction du langage, celle de la marchandise et celle de la monnaie. Dans l’introduction des Grundrisse de 1857, Marx clarifie le statut de l’abstraction au cœur de la méthodologie qui émergera dix ans plus tard dans Das Kapital. Chez lui, le concret est un résultat, le produit du processus de l’abstraction. La réalité capitaliste, et spécifiquement la réalité révolutionnaire, est une invention : « Le concret est concret, parce qu’il est la synthèse de beaucoup de déterminations, donc unité du divers. C’est pourquoi le concret apparaît dans la pensée comme le procès de la synthèse, comme résultat, non comme point de départ, quoiqu’il soit le véritable point de départ et par suite le point de départ aussi de la perception et de la représentation. » L’abstraction est à la fois la tendance du capital et la méthode du marxisme. Le marxisme autonomiste s’est emparé de l’abstraction pour la recoudre sur la veste du prolétaire : l’abstraction comme mouvement du capital et comme mouvement de la résistance contre lui. Antonio Negri mettait spécifiquement l’abstraction au cœur de la méthode de tendance antagoniste comme un processus de connaissance collective : « le processus d’abstraction déterminée est entièrement donné au sein de cette illumination prolétarienne collective : c’est donc un élément de critique et une forme de lutte ». L’idée du commun est née comme projet épistémique.

Le capitalisme a évolué vers davantage d’abstractions monétaires et technologiques (techniques de financiarisation et gouvernance algorithmique).

Le capitalisme contemporain a évolué le long de deux principaux vecteurs d’abstraction : l’abstraction monétaire (la financiarisation) et l’abstraction technologique (les algorithmes de la société des métadonnées). Exprimé dans le diagramme de la composition organique du capital, cela signifie que la composition technique a évolué vers l’abstraction algorithmique des réseaux (la gouvernance des données), tandis que la composition de valeur évoluait vers l’abstraction monétaire des produits dérivés et de la titrisation (la gouvernance de la dette). « La finance, comme la monnaie en général, exprime la valeur du travail et la valeur produite par le travail, mais à travers des moyens hautement abstraits. La spécificité de la finance, sous certains aspects, est qu’elle cherche à représenter la valeur future du travail et de sa productivité. » La trading algorithmique (ou algotrading) est un bon exemple de l’évolution combinée de ces deux lignages machiniques, ainsi qu’une bonne mesure de l’état désespéré des capitaux d’investissement. D’un autre point de vue, sur le plan des nouvelles formes de travail cybernétique, Romano Alquati a essayé dès 1963 de combiner cette évolution parallèle dans la notion d’information valorisante (faisant fusionner les notions d’information cybernétique et de valeur marxienne). Alquati a décrit une usine cybernétique qui, comme les réseaux numériques d’aujourd’hui, était capable d’absorber la connaissance humaine pour en faire une intelligence machinique et une valeur machinique (alimentant donc le capital fixe). Le capitalisme a commencé alors à montrer le profil d’une intelligence globale autonome : « la cybernétique recompose globalement et organiquement les fonctions du travailleur général qui sont pulvérisées dans des micro-décisions individuelles : le Bit relie le travailleur atomisé aux figures du Plan [économique] ». Dans l’usine d’Alquati, nous visitons d’ores et déjà le ventre d’une machine abstraite, la concrescence d’un capital qui n’est plus fait d’acier.

 

 

L’abstraction est la forme à la fois du capitalisme cognitif et du biopouvoir.

La notion de normativité biopolitique a été introduite par Michel Foucault dans son cours de 1975 sur Les Anormaux. Foucault a identifié à travers toute la modernité une forme de pouvoir qui n’était pas exercé par des techniques de répression de la sexualité, mais par la production positive de savoir sur la sexualité. Foucault distinguait les domaines de la Loi et de la Norme : « La norme n’a pas pour fonction d’exclure, de rejeter. Elle est au contraire toujours liée à une technique positive d’intervention et de transformation, à une sorte de projet normatif. […] Il me semble que le xviiie siècle a mis en place, avec les disciplines et la normalisation, un type de pouvoir qui n’est pas lié à la méconnaissance, mais qui, au contraire, ne peut fonctionner que grâce à la formation d’un savoir. » Il est curieux de remarquer que la notion de pouvoir normatif a été inspirée à Foucault par son mentor Canguilhem, qui l’a lui-même empruntée en 1966 du neurologue Kurt Goldstein, pour l’appliquer aux sciences sociales. Chez Goldstein, le pouvoir normatif consiste en la capacité qu’a le cerveau de produire de nouvelles normes pour s’adapter à l’environnement ou pour répondre à des traumas. En parallèle avec la Gestalttheorie, Goldstein croyait que le pouvoir normatif de l’organisme était basé sur le pouvoir d’abstraction. Foucault commençait son premier livre, en 1954, avec une critique de Goldstein, transformant plus tard le pouvoir d’abstraction en une véritable épistémologie du pouvoir. La biopolitique est née comme une noopolitique – et le problème essentiel auquel fait toujours face la politique de la vie reste la politique de l’abstraction. Le paradigme du biopouvoir comme celui du capitalisme cognitif devraient être décrits comme l’exploitation et l’aliénation du pouvoir d’abstraction.

 

 

L’abstraction est la colonne vertébrale de la perception du monde (et de soi).

L’abstraction est la forme de la sensation, et donc aussi du corps senti et du monde senti. Il y a déjà un siècle, la Gestalttheorie montrait que la perception visuelle d’une figure est basée sur le pouvoir holistique qu’a le cerveau de généraliser des points et des lignes abstraites, c’est-à-dire sur une puissance collective de l’organisme : « La perception et la conscience perceptive dépendent des capacités d’action et de pensée ; la perception est […] une sorte d’activité pensante », comme le rappelle l’école la plus récente de l’enactivisme. La perception est toujours une construction hypothétique (ou une « abduction », pour le dire avec Peirce). De la philosophie bouddhiste à Spinoza et aux neurosciences contemporaines, l’esprit paraît émerger sous la forme d’un essaim – une coopération collective, une abstraction de singularités (atomes, cellules, neurones, etc.) produisant l’« effet tunnel » du corps et du soi. La neuroplasticité est la propriété qu’a l’esprit de se réorganiser après une lésion, mais c’est aussi la cause de sa dysfonctionnalité intrinsèque et de son ouverture au chaos. Si l’essaim atomique se recompose d’une façon différente, de nouvelles formes de Gestalt émergent, par exemple comme hallucination, rêve, imagination, invention. L’abstraction doit être considérée comme une puissance collective de l’esprit, organique et logique, qui précède le langage, les mathématiques et la science en général : c’est la capacité à percevoir en détail et de reconnaître une émotion, de projeter le soi au-delà de ses limites culturelles, de changer ses habitudes pour surmonter un trauma, ou d’inventer une nouvelle norme pour s’adapter à l’environnement. L’abstraction est enracinée au plus profond de la vie et du temps. Aussi Deleuze et Guattari rappellent-ils que le premier geste artistique des humains fut une ligne abstraite : l’art primitif a commencé avec l’abstrait.

Éros est l’abstraction cruelle du soi.

Il n’y a pas d’opposition entre la vie et la connaissance, comme Canguilhem l’a vigoureusement rappelé : « On admet trop facilement l’existence entre la connaissance et la vie d’un conflit fondamental, et tel que leur aversion réciproque ne puisse conduire qu’à la destruction de la vie par la connaissance ou à la dérision de la connaissance par la vie. […] Or le conflit n’est pas entre la pensée et la vie dans l’homme, mais entre l’homme et le monde dans la conscience humaine de la vie. » Comme le rappelle Tronti, le conflit est un moteur épistémique : « La connaissance est liée au combat. Qui hait bien, connaît bien. » Le clivage millénaire entre l’esprit et le corps, et en particulier entre éros et abstraction, n’en continue pas moins de hanter les interprétations du capitalisme cognitif. De nombreux philosophes radicaux se lamentent de la dés-érotisation du corps sous l’effet du travail numérique, de la surcharge informationnelle et d’un paysage médiatique hyper-sexualisé (Agamben, Berardi, Stiegler, etc.) et, en guise de réponse politique, ils semblent ne pouvoir proposer qu’une insurrection érotique de la vie nue. Pourtant, si le biopouvoir est une machine d’abstraction, la résistance ne consiste pas à revendiquer davantage de corps, d’affection, de libido, etc., mais bien à retrouver la puissance aliénée de l’abstraction – à savoir la capacité de différencier, de bifurquer et de percevoir des choses en détail, y compris nos propres sentiments. À rebrousse-poil de la réception commune de la philosophie du désir, Reza Negarestani a relevé que Deleuze ouvre Différence et répétition en établissant une connexion fondamentale entre la différence et la cruauté. L’abstraction ne doit pas être comprise comme une pulsion dirigée contre « la vie », mais comme le geste violent que tout être peut exécuter contre son propre Grund (identité, genre, classe, espèce, etc.). Chez Spinoza, la joie et l’amour marquent le passage vers une plus grande perfection. « L’anatomie de l’homme est une clef pour l’anatomie du singe », suggère Marx, dans une affirmation apparemment anthropocentrique. Au contraire, ces mots insinuent comme par anastrophe un pas vers une phase post-humaine : « L’anatomie de l’alien est une clef pour l’anatomie de l’humain. »

Le pouvoir d’accumuler, le pouvoir de limiter, le pouvoir d’accélérer.

La politique est une tactique et une stratégie de temporalité (c’est-à-dire d’invention de temps). De ce point de vue, Marx a été accusé de deux erreurs opposées : le messianisme du kairos (il aurait sécularisé le temps messianique dans sa conception d’une société sans classe, selon Walter Benjamin) ; et la quantification du chronos par la mesure de la plus-value en heures d’horloge (il appartiendrait à la tradition aristotélicienne de la mesurabilité de l’être, selon Hardt et Negri). Entre ces deux accusations, nous pouvons néanmoins trouver la tentative la plus élégante de condenser l’ensemble du capitalisme industriel en une seule brève formule, celle de l’équation de la baisse tendancielle du taux de profit, qui va constituer le premier diagramme de l’accélérationnisme : « Mais quelle voie révolutionnaire, y en a-t-il une ? – Se retirer du marché mondial ? […] Ou bien aller dans le sens contraire ? C’est-à-dire aller encore plus loin dans le mouvement du marché, du décodage et de la déterritorialisation ? […] Non pas se retirer du procès, mais aller plus loin, « accélérer le procès », comme disait Nietzsche. » L’opéraïsme a fréquemment critiqué la formulation de Marx parlant de « composition organique du capital » comme étant trop restreinte au périmètre de l’usine industrielle, et pas assez ouverte à l’ensemble de la métropole. Après avoir cassé la cage de la composition organique du capital, la théorie italienne (Agamben, Esposito, Virno) en a toutefois reconstruit une nouvelle, avec la notion de katechon, comprise comme « la force qui limite le mal », qui a été prise pour le modèle ambivalent des institutions de la multitude. Contre le double bind claustrophobe du katechon, l’hypothèse accélérationniste essaie de faire rentrer le souffle du grand Dehors.

Du general intellect à l’intelligence alien,
ou le sujet de l’abstraction.

 

L’ontologie de l’antagonisme revendiquée par le marxisme autonomiste a souvent maintenu une position humaniste à l’intérieur d’une tradition anthropocentrique : le capitalisme est bien une force inhumaine, une force qui vise à exploiter et à vaincre l’humain. Tout projet d’autonomie ne doit pas moins être conçu comme le devenir-posthumain de la classe ouvrière – puisqu’il n’y a aucune classe originelle envers laquelle il faudrait être nostalgique. « Le capital, proprement envisagé en lui-même, est une vaste forme inhumaine, une forme de vie authentiquement alien (en ce qu’elle est entièrement non organique), dont nous ne connaissons que très peu de chose. Une nouvelle investigation de cette forme doit précisément partir d’une cartographie anti-anthropomorphique, d’une étude de la finance alien, d’une Xéno-économie. » Le « marxisme spéculatif » peut se définir par la transformation du paradigme du capitalisme cognitif vers un paradigme qui décrit le capitalisme comme une intelligence alien : « l’histoire du capitalisme est celle d’une invasion depuis le futur par une intelligence artificielle venue de l’espace, qui doit s’assembler entièrement à partir des ressources de l’ennemi ». Aucun fatalisme ni aucun dualisme à voir dans ceci : l’autonomie politique du general intellect doit elle aussi se transformer en intelligence alien. La subjectivité de l’abstraction doit établir de nouvelles alliances avec les forces non humaines et machiniques. La baisse tendancielle du taux de profit identifiée par Marx demande encore à trouver son jumeau épistémique. Dans ce sens, l’accélérationnisme marxiste de Srnicek et Williams semble concerner non seulement une simple accélération catastrophique du capital (comme chez Virilio, Baudrillard, Land), mais une accélération épistémique et une réappropriation du capital fixe comme technologie et connaissance (en une sorte de Singularité Épistémique). L’intelligence collective doit s’organiser elle-même sur le mode d’une intelligence hostile – également dans le sens où elle s’inocule dans son hôte comme un parasite malveillant. Une intelligence alien ne se préoccupe d’aucune orthodoxie, elle prolifère et organise ses propres hérésies.

Traduction : Yves Citton

Matteo Pasquinelli

Auteur et chercheur. Il est titulaire d’un Doctorat du Queen Mary University of London. Il écrit et donne fréquemment des conférences au croisement de la French philosophy, de la media culture et de l’operaismo italien. Il a publié récemment Animal Spirits. A Bestiary of the Commons (2008), et a coédité C’Lick Me : A Netporn Studies Reader (2007) et Media Activism (2002). Ses articles se trouvent en accès libre sur son site http://matteopasquinelli.com. Il est membre du collectif Uninomade.