Le travail des lignes

Lignes de la mondialisation

Cet article est à la fois l’aboutissement de quelques lignes de réflexion sur la mondialisation1 et l’ébauche encore précaire d’un projet plus ambitieux de recherche sur le travail des lignes. Dans son anthropologie comparée de la ligne, Tim Ingold nous rappelle que les lignes sont partout : « Qu’y a-t-il de commun entre marcher, tisser, chanter, raconter une histoire, dessiner et écrire ? La réponse, nous dit-il, est que toutes ces actions suivent différents types de lignes.2 » Les lignes sont bien partout, mais elles sont fort différentes. De la même manière, les civilisations se distingueraient, dit-on, par le fait d’être ou de ne pas être linéaires3. Ingold suggère un autre chemin, une autre ligne. La question n’est pas de linéarité ou de non-linéarité, mais de qui impose quelles lignes : « Le colonialisme – dit-il – ne consiste pas tant à imposer une linéarité à un monde qui ne serait pas linéaire, mais à imposer sa ligne au détriment d’un autre type de ligne.4 » Non seulement il faut différencier les types de lignes et ceux qui les font, mais aussi comment les lignes sont produites et reproduites. Cela signifie que les lignes ont le pouvoir de fabriquer le monde et aussi de le changer. Voilà la question centrale qui nous intéresse : le travail des lignes.

C’est à Carl Schmitt que l’on doit les théorisations les plus puissantes sur le travail juridico-politique des lignes5. Déjà dans Terre et mer6, un petit essai publié en 1942, Schmitt décrivait la domination terrestre d’une Angleterre tellement adaptée à la mer qu’elle se compare à un poisson monstrueux, le Léviathan. Jusqu’au milieu du XVe siècle, la prise sur la terre prédominait. Les civilisations étaient terrestres et potamiques. La domination des mers intérieures continuait subordonnée à la mère-patrie terrestre : mare nostrum. La déterritorialisation avait lieu sporadiquement, lorsque des baleiniers étaient happés en haute mer par les grands monstres marins qu’ils poursuivaient. C’est sur ces sillages des baleines plus que des baleiniers que les aventuriers ont commencé à naviguer sur les eaux inexplorées. À partir des années 1440, la mer a commencé à être striée au moyen de lignes célestes (l’astrolabe, le sextant) et marines (les parallèles et les méridiens). L’Atlantique, la première mer véritablement ouverte, est vite devenue la plaque tournante de l’occupation de tous les océans : c’est sur cet espace libre que s’est constituée l’économie-monde. Entre la terre ferme et la mer libre, un champ d’interactions et de combinaisons mutuelles allait constituer un jeu complexe de tensions et expansions. C’est ici que Schmitt saisit la formation d’un nomos de la Terre et non plus seulement d’un pays ou d’une région. La souveraineté ne se limite plus seulement à protéger l’intérieur (la propriété foncière) de l’extérieur. Maintenant, la mer doit être prise, le dehors devient immanent et se transforme dans la clé de l’art de gouverner. Il n’est pas possible d’expliquer la formation de l’économie politique classique et du libéralisme politique, sans partir des lignes de biopouvoir impliquées dans la conquête du Nouveau Monde.

Lignes de marquage

Pour comprendre le nomos que les lignes produisent, affirme Schmitt, il faut absolument récupérer la puissance dont le mot est l’expression. Nomos, dit-il, vient du grec neimen qui signifie pâturage. Voilà donc sa signification originaire : non pas une norme abstraite qu’il faudrait respecter, mais l’action concrète de délimiter et de distribuer l’espace qu’il fait produire : la mesure de toutes les mesures. Pour Schmitt, nomos est donc le lien originel entre l’acte concret d’ordonner (Ordnung) et celui de localiser (Ortung), c’est-à-dire la connexion décisive qui articule espace et loi. Le nomos est l’ordo ordinans, le pouvoir constituant, l’événement fondamental dont émanent les titres juridiques, la possession et la propriété. La bataille de Schmitt se situe contre le détachement des lignes du mouvement qui les a fait naître7. En fait, pour lui, les juristes positivistes finissent par se rendre « aux prétentions hégémoniques des sciences naturelles, à la revendication de progrès du développement technico-industriel et à la revendication de légitimité de la révolution8 ». Avant et durant la guerre, cela justifiait l’adhésion de Schmitt au nazisme. Après la défaite et la prison, cela confirmait la nécessité de continuer la recherche sur le nomos d’un monde où « sont tracées des nouvelles lignes d’amitié au-delà desquelles tombent des bombes atomiques à l’hydrogène9 ». Schmitt définit trois types de lignes de la mondialisation : les Rayas ibériques, les Amity Lines anglo-françaises (en réalité anglaises) et les lignes globales nord-américaines. Les Rayas visaient à départager les conflits entre Espagne et Portugal sous l’égide de l’autorité commune et stable du Pape : il s’agissait de se mettre d’accord pour l’acquisition des territoires des autres. Les Amity Lines s’établissent pendant les guerres de religions entre les puissances catholiques et celles protestantes : le principe, ici, est que la paix (l’amitié) ne vaut seulement en deçà de l’Équateur, dans la vieille Europe. C’étaient donc ces lignes qui ouvraient un champ libre pour les incursions prédatrices des privateers anglais aux dépens des autres puissances européennes. Ici, l’accord porte sur la liberté d’accès aux nouveaux espaces qui commencent au-delà de la ligne. « Liberté signifie, écrit Schmitt, que la ligne définit un champ où s’affirme le libre et impitoyable usage de la violence.10 » Le troisième type de ligne est la ligne globale tracée par les États-Unis. La nouvelle ligne américaine n’avait aucune visée territoriale. Entre absence formelle et présence de facto, les Américains affirment la ligne de l’impérialisme11.

Mais les lignes ne sont pas seulement celles du souverain. C’est le juriste allemand lui-même qui – pour essayer de décrire de manière encore plus négative le paradigme anglais – est obligé de reconnaître sa dimension autre : horizontale et constituante. Et il le fait en affirmant que la pensée de Thomas Hobbes n’est pas anglaise : « Le décisionnisme, de marque juridique, qui correspond tellement bien à l’esprit des législateurs français, manque complètement (à l’Angleterre) ». Rien n’y change le fait que le plus grand de tous les décisionnistes, Thomas Hobbes, soit anglais. L’Angleterre a réalisé le grand bond malgré sa structure étatique : ce sont ses pirates qui constituent la liberté non étatique de la mer et il est emblématique que Schmitt les définisse comme « les partisans de la mer12 ». Voilà donc la « tragédie » de la globalisation selon Schmitt : la liberté des mers et la liberté des commerces maritimes sont non-étatiques et annoncent déjà le « bond successif et la perte totale de lieu de la technique moderne13 ».

Lignes mouvantes

Sur la base du travail de l’helléniste E. Larouche, Gilles Deleuze attribue le nomos à l’activité de pâturage dans les champs sans enclos, typique de la transhumance14. Le nomos est ici produit par des lignes aberrantes et mobiles et non pas par celles fixes du marquage de la propriété. Les troupeaux se dispersent par les pâturages selon des logiques d’actions locales et d’accumulation de voisinages, en suivant les lignes de composition avec les obstacles qui apparaissaient dans une impulsion interne au mouvement perpétuellement renouvelée. Il s’agit donc de la « distribution des errances » dans un espace lisse et non des enclos dans un espace strié. Dans Mille Plateaux, espaces striés et lisses ne forment plus une simple opposition ou une dichotomie normative, mais une relation plus complexe qui ne cesse de produire superpositions, corrélations dynamiques, interpénétrations et différents coefficients de transformation de l’un en l’autre. C’est ainsi que, dans la même dynamique de longue durée qui voit la marine anglaise strier l’Atlantique, on peut cerner les lignes de fuite à intérieur même des lignes de pouvoir. De tels vecteurs de déterritorialisation font fermenter des espaces de résistance et d’exode. Les nomades, la résistance, la liberté se sont déjà installés dans les fissures du nouveau nomos de la terre : la puissance révolutionnaire de l’hydre aux mille têtes, la résistance créatrice diasporique de l’Atlantique noir, les archipels de la piraterie des Zones Autonomes Temporaires (TAZ), les puissances biopolitiques entrecroisées des lignes de fuite et de métissage (des quilombos) au Brésil. Il y a quelque chose comme un nomos obscur qui perce toute sorte de murs, un désert qui se propage à l’intérieur du nomos dominant.

Dans son travail concernant l’économie-monde sur la longue durée, Giovanni Arrighi affirme que le début ainsi que la fin d’une période d’hégémonie mondiale sont marqués par des crises financières. Les lignes du nomos de la Terre sont en même temps des lignes spatiales et des lignes de confiance monétaire : c’est cette double frontière mouvante qui constitue l’économie-monde. Pour Arrighi, l’hégémonie britannique, qui prépare celle des États-Unis tout au long du XXe siècle, est indissociable d’une combinaison de stratégies militaires et monétaires, les deux faces de la souveraineté : la force et le signe. Il y a donc une ligne continue de gouvernance qui associe la marine anglaise et la banque centrale. Les mers d’eau se dédoublent ainsi en mers d’argent. Mais Arrighi s’arrête là et, à l’instar de Schmitt, adopte comme point de vue celui de la recomposition d’un nomos toujours souverain, alors que celui-ci est constamment menacé par les lignes de déterritorialisation qui surgissent à l’intérieur des stries du pouvoir capitaliste. La société, entièrement subsumée, est la même, qui répand partout des subjectivités qui sont, d’un côté, les plus disséminées et, de l’autre, les plus instables. Il nous faut saisir l’autre côté de la monnaie, ou plutôt le revers obscur de l’argent et du pouvoir souverain, la substance biopolitique qui l’anime15. Les économistes politiques classiques ont placé la valeur dans le temps mécanique et dans la matérialité physique de la production. Les lignes rigides de la théorie de la valeur de Ricardo caractérisent tous ceux qui déposent leur foi dans la terre ferme des valeurs du travail et du bon patron. Dans les formidables années 1870, d’abord Marx, dans le Fragment sur les machines, et ensuite, les économistes marginalistes, ont saisi le moment où, dans le capitalisme, la valeur n’est plus localisable. Il n’est plus possible de mesurer la valeur par le temps d’un travail qui se diffuse partout de la même manière que le point d’appropriation de la plus-value ne peut plus être fixé, puisqu’il se propage perpétuellement et instantanément dans la sphère de la circulation et de la mobilité, comme du vif-argent qui s’échappe du thermomètre. C’est comme si, dans l’économie monétaire, un espace lisse se détachait des stries des circuits de valorisation et d’exploitation, pour relancer un nouveau modèle d’organisation-localisation qui va au-delà des points fixes et des lignes rigides, pour se diffuser en des multiples directions et profondeurs. Entre les lignes flexibles et rigides, entre une nouvelle terre et une nouvelle mer, un nomos s’organise sur la capacité des banques à créer de l’argent qui va au-delà de toute mesure ou de tout contrôle, pour fonctionner comme une entité purement délocalisée et opérationnelle. Les high frequency trades (échanges à haute fréquence) sont l’autre face des essaims de drones. En ce sens, le pouvoir de la finance aujourd’hui fonctionne comme le fleet in being (flotte de dissuasion) qui fait agir le pouvoir sur n’importe quel lieu, sans la terre ferme de la valeur-substance. L’espace lisse de la monnaie de crédit émerge de l’intérieur de l’espace strié du capitalisme industriel et finit par le dévorer entièrement, engendrant le métabolisme de la globalisation post-fordiste : le novissimo nomos de la terre déterritorialisée. Le nom de ce métabolisme est néolibéralisme : extinction de la loi de la valeur, subsomption réelle de la société dans la démesure de la finance. Ce qu’il gouverne, ce sont les océans d’argent. Quelles sont donc les lignes de ce novissimo nomos ?

La possibilité de nouvelles lignes

Parmi les nombreuses lignes possibles, on peut en ébaucher au moins deux : la ligne de la Chine et celle des algorithmes. L’émergence incontournable de la Chine constitue l’une des grandes mutations. Niall Ferguson, le théoricien de la symbiose stratégique entre États-Unis et Chine (Chimerica), cite Huntington pour dire que « la ligne de la faille qui sépare les civilisations peut devenir la ligne de bataille du futur ». Mais, cette guerre ne sera pas un « clash » de civilisations mais le « crash de la civilisation16 ». Pour lui, la guerre dans « cyberia » a déjà commencé et c’est une guerre entre les networks. Pour éviter cela, dit-il, il faut un nouveau Congrès de Vienne contre les élites de la Silicon Valley et l’anarchie des réseaux17.

Cela nous amène à la deuxième ligne de réflexion. Dans l’économie politique des réseaux, ce sont les algorithmes les nouvelles lignes de la globalisation : le travail des lignes est le travail des algorithmes et ceux-ci dessinent des nouvelles navigations où, à nouveau, la valorisation des mers (d’informations : les datas) met dans un rapport de pollinisation croisée le travail computationnel d’authentification des transactions avec la création de nouvelles monnaies. Pour les naviguer, les algorithmes strient et cartographient continuellement les océans des informations. Nous vivons et travaillons dans ces océans dotés de leurs algorithmes, de leurs sources d’énergie, de leur climat et de leurs vagues dont les dynamiques et la chimie nous sont délibérément cachées : « La plupart de la machinerie computationnelle reste cachée » et nous apparaît comme « un espace de croyance collective, un espace de foi » où l’algorithme est comme un « dieu18 ». Les lignes ici, nous dit Ed Finn, sont celles dessinées par le surfeur qui monte les vagues en construisant un rapport viscéral, affectif et même primordial avec cet océan19. Nous voilà entre le visible (les mers de vif-argent, y compris des crypto-monnaies) et l’invisible (les montagnes de serveurs dédiés à frapper les crypto-monnaies par le blockchain). Entre astra et mostra, entre le sidéral et le viscéral, on peut ainsi retrouver le nomos d’Atlas, le porteur du monde. Ce n’est plus le titan (le Dieu-algorithme) qui porte le monde, mais le réfugié, le migrant, le précaire, le paria, le pauvre20 : les travailleurs du nord qui deviennent précaires et pauvres et les pauvres précaires du sud qui deviennent travailleurs précaires et… pauvres à nouveau.

Comment la ligne chinoise et celle des pauvres peuvent s’entrecroiser dans un grand exode ? Pour l’instant, la ligne chinoise (et américaine) strie l’autre, comme le dernier dispositif de prolétarisation des pauvres, la face néo-extractiviste du capitalisme contemporain. Mais il y a une autre ligne chinoise, c’est celle qui a commencé dans la place Tien An Men, en 1989, et que nous avons vu se multiplier sur la Place Tahrir, à la Puerta del Sol, à Occupy Wall Street, à Gezi Park et dans toutes les villes brésiliennes. Cette communauté qui vient traverse aussi les océans dans les exodes des réfugiés et des migrants et ce n’est pas par hasard que l’on doive à Ai Weiwei, artiste et dissident chinois, les œuvres parmi les plus traversées par ces lignes de fuite et leurs gilets de sauvetage. Les luttes en Iran et en Tunisie, en ce début de 2018, nous montrent que cette ligne de force est tout à fait vivante.

1 Giuseppe Cocco and Bruno Cava, The New Neoliberlism: Anthropophagy, Biopwer and Living Money, Lexington, 2018.

2 Tim Ingold, Lines. A Brief History, Routledge, 2007. Traduction française (Une brève histoire des lignes) par Sophie Renaut, Zones Sensibles, 2011.

3 Manuel Delanda, A Thousand Years of Nolinear History, Sherwe, 1997.

4 Ibid., c’est nous qui soulignons.

5 Der Nomos der Erde. Im Völkerrecht des Jus Publicum Aeropaeum. (1950), Pour les citations nous utiliserons la traduction italienne de Emanuele Castrucci, Il Nomos dela terra, Adelphi, Milano, 1991.

6 Land und Meer. Eine weltgeschichtliche Betrachtung, 1942.

7 Ingold, op. cit., p. 100.

8 Op. cit., p. 67.

9 Op. cit, p. 15.

10 Ibid., p. 93.

11 Ibid., p. 387.

12 Ibid., p. 210.

13 Ibid., p. 215.

14 Différence et Répétition, PUF, Paris, 1968.

15 C’est ce que nous avons commencé à faire dans The New Neoliberalism and the Other, op. cit., où nous avons mobilisé les travaux des marginalistes, de Klossowski, de l’Anti-Œdipe et de Jean-Joseph Goux.

16 Civilization, Penguin, 2011, p. 313.

17 Niall Ferguson, The Square and the Tower, Allen Lane, 2017, p. 424.

18 Ed Finn, What Algorithm Wants, MIT, 2017, p. 7.

19 Op. cit., p. 189.

20 Georges Didi-Huberman, Atlas ou le gai savoir inquiet, L’œil de l’histoire, 3, Minuit, Paris, 2011, p. 168.

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil. Il a publié avec Antonio Negri, GlobAL (Amsterdam, 2007). Il est membre du collectif de rédaction de Multitudes. En 2018, il lance avec Bruno Cava le livre New neoliberalism and the other (2018), de Lexington.

Cava Bruno

Chercheur associé au réseau Universidade Nômade Brasil, éditeur de la revue Lugar Comum, auteur de A multidão foi ao deserto (2013) sur l’insurrection de juin 2013 au Brésil et organisateur de « A Terra Treme » (2016). Il écrit dans divers blogs, sites web et magazines. En 2018, il lance avec Giuseppe Cocco le livre New neoliberalism and the other (Lexington, 2018).