le triomphe des « suburbs » : ce que signifie l’élection de Clinton

Au cours de la dernière semaine de la campagne présidentielle de 1992, le gouverneur Bill Clinton a prononcé un discours sur le SIDA dans le New Jersey. Bien que ce discours ait exigé à ce moment-là un certain courage (s’agissant de victimes du SIDA marginalisées aux États-Unis, à cause de l’association entre la maladie et les homosexuels, les toxicomanes et les pauvres), il n’en révèle pas moins le pari politique tenté par Clinton pour être élu. En fait, il n’a fait qu’anticiper quelques-unes des difficultés qu’il rencontrera pour gouverner, maintenant qu’il a gagné. La coalition des électeurs que Clinton a courtisés et sécurisés tout au long de sa campagne peut précisément constituer la force qui lui lie les mains quand il sera en fonction.
Le discours du New Jersey, qui répond d l’engagement que Clinton avait pris sur le SIDA au tout début de la campagne vis-àvis des militants, peut apparaître comme une tentative de faire entrer dans la coalition électorale du parti démocrate une force nouvelle et active : les homosexuels américains. D’une manière tout d fait semblable aux chrétiens fondamentalistes qui avaient gravité autour des Républicains aux élections de 1980, les électeurs homosexuels se sont spectaculairement déplacés vers le parti démocrate en 1992. A l’élection présidentielle, 71 % des homosexuels et des lesbiennes se reconnaissant comme tels ont voté pour Clinton. Clinton a également obtenu environ 55% des votes des femmes. Il a aussi obtenu plus de 80% des votes des AfroAméricains, mais vu que leur participation à l’élection a été bien plus faible que celle des autres catégories sociales signalées, leur voix comptera moins dans la coalition post-électorale qui est en train d’émerger. (En tout, Clinton n’a obtenu que 43% des suffrages populaires de la nation, contre 38% à Bush et 19% à Ross Perot).
Clinton ajustement sollicité le vote homosexuel parce que les études démographiques sur les électeurs homosexuels indiquaient qu’ils constituaient vraisemblablement une réserve de votants. Les homosexuels qui intéressaient Clinton étaient des citadins aisés, sensibilisés à la politique, susceptibles de renforcer le groupe le plus important qui lui était acquis et dans l’avenir, de faire partie du bloc essentiel de la coalition – les électeurs des « suburbs » (banlieues résidentielles) – étendant ainsi sa base électorale de la cité à sa périphérie.
Maintenant qu’il a été élu, il n’est pas aisé de savoir si Clinton voudra ou pourra répondre aux exigences de ces nouvelles composantes de la coalition du parti démocrate. Clinton n’a pas gagné l’élection en faisant des propositions courageuses en matière de droits, mais en faisant appel aux électeurs de plus en plus déçus par la politique inaugurée par l’administration Reagan, et dont le plein impact commençait à se faire sentir sous l’administration Bush. Clinton doit affronter ce que Reagan à ses débuts pouvait masquer en procédant à une débauche de dépenses publiques, et ce que Bush ne pouvait plus faire quand l’argent a commencé d manquer – à savoir que les États-Unis sont devenus un pays capitaliste vieilli où il n y a plus d’espace pour la croissance. L’attrait qu’exerce Clinton sur les habitants des « suburbs » qui constituent la majorité des électeurs aux États-Unis repose précisément sur sa capacité d leur donner l’assurance qu’en dépit des transformations qui interviendront dans l’économie, dans un proche avenir, il sera capable de les mettre à l’abri des dommages qui vont affecter l’économie américaine dans les années qui viennent. Qu’il réussisse où non à protéger ce groupe social sera décisif pour sa présidence, et la question centrale devient alors de déterminer les modalités possibles d’une telle protection.
Étant donné qu’il est peu probable que Clinton puisse éviter d’aborder les échéances les plus brûlantes et les plus explosives auxquelles doit faire face la politique américaine, les termes dans lesquels il le fera seront sans doute déterminés par les difficultés de la composante des « suburbs ». L’appel de Clinton aux électeurs homosexuels est emblématique de sa campagne, précisément dans la mesure où il s’agit, sur une petite échelle, de faire un geste en ce qui concerne certains aspects du problème tout en laissant dans l’ombre sa dimension de classe.
L’administration Clinton, dans ses premières phases, accordera son attention à des mesures symboliques touchant le renforcement des droits pour ceux qui bénéficient déjà d’une certaine dose de privilèges. Les homosexuels se verront garantir l’accès au service militaire et on essaiera de faire passer des lois condamnant toute discrimination à leur égard. Les étudiants se verront accorder un accès plus large aux aides pour l’enseignement supérieur. Des mesures seront prises pour les « Two career families » avec une série de remises d’impôts accordées spécialement pour les gardes d’enfant. Pour ce qui est du redémarrage d’une économie stagnante, on essaiera d’accorder des dégrèvements fiscaux aux industries électroniques de pointe et aux industries qui développent leur informatisation. Enfin, l’initiative la plus importante en matière d’économie concernera la santé et consistera en un système d’assurance à la charge de l’employeur.
Pris dans leur ensemble, les programmes qui vont être proposés ne vont pas coûter grand-chose au gouvernement, mais tous auront comme effet de rehausser le standing de Clinton chez les habitants des « suburbs ». Ce sont les habitants des « suburbs » qui sont concernés par la qualité des soins aux enfants. Ce sont les habitants des « suburbs » qui sont concernés par le statut précaire de leur système d’assurance médicale qui dépend de leur employeur. Ce sont les habitants des « suburbs » qui réclament des salaires plus égaux et moins de harcèlement pour les femmes qui travaillent. En vérité, les habitants des « suburbs » dans leur majorité se sont peu souciés du tour autoritaire qu’a pris la campagne présidentielle républicaine en 1992. Ce qui les intéresse, c’est la protection de leurs « droits », même si ces droits ne sont le plus souvent que des programmes d’allocations élargis, spécialement conçus pour les protéger de la tourmente économique régnant par ailleurs.
Les politiques d’incitation pour stimuler l’économie sont également en grande partie adaptées aux exigences des habitants des « suburbs ». Clinton va certainement proposer une réduction notable concernant les impôts sur les bénéfices du capital, veiller à ce que le niveau actuel des dégrèvements pour les propriétaireshabitants soit maintenu, et selon toute vraisemblance faire tout ce qui est en son pouvoir pour protéger les banques de crédit qui sont au bord de la faillite depuis la dérégulation de 1980. Toutes ces mesures vont directement profiter surtout à ceux qui font partie des couches aisées et des classes moyennes. Toutes ces mesures s’adressent à ceux qui ont été déconcertés par les excès des fondamentalistes républicains et par l’intolérance manifestée par le parti vis-à-vis de gens qui, en raison de leur enracinement économique partagent largement les mêmes valeurs que les autres habitants des « suburbs ».
Si vous voulez savoir où l’administration Clinton naissante localise son électorat, il suffit de tourner les yeux vers ces groupes tout nouveaux dans l’électorat du parti démocrate et qui ont cruellement besoin des mesures qu’il propose. Prenons l’exemple du monde du travail et des syndicats. L’essentiel des programmes que va proposer Clinton réside dans la reconstruction des infrastructures nationales. La menace d’un marché des valeurs reconduisant à un taux d’intérêt de 20% et plus comme sous Carter va cependant jouer un rôle dissuasif et empêcher un niveau trop élevé des dépenses de l’État, ce qui serait pourtant indispensable pour fournir dans le bâtiment des emplois en nombre suffisant pour aider de manière significative les ouvriers qualifiés et semi-qualifiés. En ce qui concerne le salaire minimum, Clinton va probablement apparaître comme relativement compréhensif, mais ce sera seulement par comparaison avec Bush, qui avait empêché le Congrès de l’augmenter. Aujourd’hui, le salaire minimum américain assure pour un travail à plein temps un revenu inférieur d’environ 25% au montant nécessaire pour échapper aux Etats-Unis à la pauvreté.
En ce qui concerne le monde du travail, ce ne sont pas les seuls problèmes. Si Clinton encourageait le Congrès à réviser les lois sur les faillites et s’il commençait à empêcher les briseurs de grèves de bafouer la liberté syndicale, il procéderait de fait à des changements significatifs. Mais il n’y a eu jusqu’ici aucun indice qui puisse laisser prévoir qu’une telle évolution est en préparation. La campagne de Clinton s’en tient sur ce point à une position d’immobilité en dépit de toutes ses proclamations sur la nécessité de procurer des emplois transitoires dans une économie qui selon leurs propres termes va vers une transformation radicale après la fin de la Guerre Froide et l’avènement de « l’État marchand ». Aucune affectation de crédits n’a été envisagée ; aucune explication plus détaillée n’a été fournie sur la formation qui sera donnée aux gens de ce cadre.
Quand on en vient aux autres points, ceux du programme traditionnel du parti démocrate, les choses deviennent même encore plus étranges, tout particulièrement vis-à-vis des Afro-Américains. Dans le même temps que Clinton condamnait le racisme, il traitait délibérément Jessie Jackson sans aucune considération au cours de sa campagne, attaquait certaines des figures du monde de la culture populaire (sa querelle avec Sista Soljha, un militant rapper est significative) et s’alignait sur les positions de Bush quant à la réponse à donner aux émeutes de Los Angeles. Il a fréquemment condamné le programme de Welfare comme conduisant à la « dépendance » et a laissé abondamment entendre qu’il voulait transformer le Welfare en « mise au travail » et que ce serait là la pièce maîtresse de son programme pour les pauvres. Mais le plus clair de tous les signaux est peut-être celui qu’il a lancé au cours de sa campagne au sujet de ses positions sur les minorités et sur les pauvres lorsqu’il retourna en Arkansas pour surveiller l’exécution d’un Afro-Américain dont le cerveau était tellement atteint que lorsqu’on le sortit de sa cellule pour être exécuté après son dernier repas, il mit son dessert de côté « pour le manger plus tard ».
Clinton et les « clintonistes », ainsi qu’on les appelle dans les médias américains, ont envoyé ces signaux brouillés parce que les valeurs des « suburbs » sont implicitement racistes, et non explicitement. Les « suburbs » sont des lieux de consommation et les goûts qui s’y expriment en matière de culture sont résolument dans les normes. S’ils veulent s’insérer dans une telle culture, les Afro-Américains doivent « se comporter comme les gens normaux », comme n’importe quel habitant de Simi Valley après les émeutes de Los Angeles. La sécurité des « suburbs » repose sur une insularité culturelle qui fait que des groupes de gens adoptent un comportement quasi tribal face à ceux de l’extérieur. (Le professeur Michael Torres de l’Université de Minnesota, qui demandait récemment d l’une de ses étudiantes quelle était son origine ethnique, s’est vu répondre :je suis des « suburbs « ).
Tous ces éléments mis ensemble laissent mal augurer de l’avenir. Clinton a gagné en partie cette élection en s’emparant de composantes-clés de l’électorat qui étaient auparavant contrôlées par le parti républicain, à savoir les électeurs des « suburbs » de la génération du baby-boom. Il a été capable d’empêcher la défection de nombreux éléments du parti démocrate parce que – tout spécialement après le retrait inexplicable de Ross Perot de la course en juillet, et ensuite son inexplicable retour en octobre – la plupart d’entre eux avaient raisonnablement conclu qu’il n’y avait nulle part ailleurs où aller pour voir leurs besoins pris en compte. Il est désormais ligoté par son électorat qui risque d’être le plus menacé par toute tentative d’aborder les problèmes les plus pressants, ceux des plus nécessiteux de la société américaine, ceux qui sont aussi paradoxalement le moins disposés à voter. S’il s’embarque dans un plan trop ambitieux de reconstruction des infrastructures du pays, le marché des valeurs l’arrêtera par la menace de la hausse des taux d’intérêts. S’il cherche à faire pression pour augmenter l’aide aux écoles, son électorat des « suburbs » résistera au transfert de crédits de leurs écoles aux écoles publiques. S’il essaie de faire quoi que ce soit qui coûte de l’argent pour tirer l’économie du marasme, ceux qui ont déjà la sécurité du travail résisteront par peur d’un échec éventuel. Pendant ce temps, chez les citadins, cols bleus syndiqués ou non syndiqués et Afro-Américains, les rangs des pauvres, de ceux qui bénéficient de l’assistance publique, ne vont cesser de croître dans les années Clinton. La principale difficulté réside dans le fait qu’il n’y a actuellement aucune pression électorale en faveur de la prise en compte de leurs besoins.
Clinton a promis d’accroître les crédits pour les prisons, pour l’entraînement et l’entretien de la police. On peut soupçonner que dans ce domaine il tiendra ses promesses. Dans les « suburbs » la peur du crime est terrible. C’est cette peur qui mène en partie le jeu électoral. Mais cette peur n’est elle-même qu’une partie d’une peur plus grande qui est celle du déclin, et c’est pour stopper ce déclin que Clinton a été élu. Le problème, c’est que comme Bush en 1988, Clinton en 1992 a mis sur pied une coalition qui n’a aucun intérêt à mener à bien des changements politiques substantiels qui permettraient de réaliser un tel renversement. Il sera donc selon toute vraisemblance, comme George Bush, le président d’un seul camp.
Est-il possible de percevoir dès maintenant les contours de l’Amérique d’après Clinton ? En 1996, les tensions auxquelles devront faire face les États-Unis seront bien pires qu’aujourd’hui. Les villes seront dans un état encore plus dégradé. Le retrait des fonds privés des ressources publiques aura aggravé l’état du système scolaire, les espaces urbains seront plus dangereux, la police sera plus visible, le chômage aura augmenté et le soutien du Welfare aura diminué. Le parti démocrate devra peut-être affronter son heure de vérité avant même 1996. Pour que les États-Unis ne virent pas à l’extrême droite, Clinton devra reconnaître qu’il lui faut rompre de manière plus décisive avec le passé. Pourtant, jusqu’à présent, il n’a montré qu’une très faible tendance à opérer une telle rupture, si l’on considère la faiblesse de ses tentatives de faire plier les groupes de presse et son désir de s’accommoder du pouvoir traditionnel au sein du parti démocrate. Mais il y a aussi un scénario plus lugubre. En 1996 un parti républicain radicalement autoritaire désigne Dan Quayle ou Patrick Buchanam comme candidat. Ross Perot entre dans la course à la Maison Blanche dés le début, en dispersant et en fragmentant l’électorat. Et il est possible que le parti démocrate doive affronter une bataille interne opposant un social démocrate plus progressiste au président en fonction Bill Clinton. L’issue de cette élection dépendra de savoir qui les électeurs rendront responsable de leur misère. Et comme les démocrates seront le parti au pouvoir, il est vraisemblable qu’ils seront battus.
Dans Rocky II, le classique américain des années 80, Clubber Lang dit à un reporter qui lui demande de faire le pronostic de son prochain combat avec Rocky Balboa : « Je prédis la douleur ».

(Traduction Giselle Donnard)