Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions  Une poésie comptable

Juste après avoir bu et mangé, nous avons fait l’amour sans s’arrêter de respirer, nous avons dormi et puis éliminé ce que nous avions absorbé la veille.

Juste après avoir dansé, donné et reçu l’affection des nôtres, sans oublier de respirer, nous avons cherché à reconnaître les autres et être reconnu par eux.

L’essentiel étant fait, nous pûmes nous occuper à faire le reste.

Et c’est dans ces moments-là, j’imagine, que sont nés le désir et la désillusion, une autre forme de respiration.

Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions est un processus d’art instituant, qui tient en trois axes :

1. Des conférences-performances accompagnées de juristes, de musiciens ou de commerciaux, dans lesquelles je me présente comme le « banquier d’en face ». Le spectacle parle des perspectives réelles à l’intérieur desquelles nous voyons l’avenir d’une économie alternative qui a pour objectif d’abattre Wall Street.

2. Le site Internet est la vitrine, le tableau de bord, le simulateur de vol sociétal qui va recevoir à la fois vos offres et vos demandes. À l’intérieur de ce site, on peut rejouer son conflit, son mythe personnel, sa rage, son rêve, en se choisissant une valeur et en l’inscrivant dans une photographie, une œuvre multimédia, une chanson, une danse… L’idée, c’est qu’on se réapproprie les mots qui nous ont été volés et qu’on les retraduise par notre pouvoir symbolique. Il ne s’agit pas ici de faire un discours politique ou théorique, il s’agit de s’appuyer sur tous les cerveaux du corps et de l’esprit qui se jouent en nous. Vous jouez une valeur, vous lui donnez une cotation ; d’autres vont jouer cette valeur, à la hausse ou à la baisse et en fonction de la cotation de cette valeur et du désir ardent que vous avez de jouer, vous pouvez faire monter ou baisser l’idée que nous nous faisons publiquement du courage, de la douceur, de la féminité ou de la précision…

3. Le troisième axe s’appelle l’Université du Doute. C’est un outil de médiation sur mesure entre la banque et vous. L’Université du Doute, c’est l’école que nous pourrions être les uns pour les autres, si nous n’avions pas peur dans les moments non-contrôlés, les surprises, les accidents, les crises, les désirs et les désillusions. C’est une porte d’entrée dans Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions.

Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions veut dire que vous avez déposé des œuvres qui, sous votre signature, votre co-signature, doivent être conservées dans la plus grande rigueur, sans qu’on puisse toucher à quoi que ce soit. Mais vous pouvez également proposer votre œuvre à la réinterprétation et à la réécriture par un collègue de la banque.

Votre image, votre danse, votre musique, votre valeur est réinterprétée, relancée, rejouée dans l’Université du Doute. Si vous acceptez cette formule, c’est que vous souhaitez que rien ne se fige, que rien ne puisse se rétracter. Il s’agit d’un libéralisme vivant. Il s’agit d’un organisme dédié à la confiance sans fin en nous-mêmes, d’un outil capable de recevoir l’expression de nos désirs, de nos valeurs, avec le plus de bénéfices possibles. À terme, cette banque peut devenir un cordon sanitaire entre nos désirs et nos désillusions et cela par le fait que nous nous laissons voir les uns aux autres cette économie intime qui ne se laisse plus voir nulle part.

Contexte

Personne ne doute plus aujourd’hui que le monde est un organisme vivant sur lequel une société se déploie elle-même comme un organisme vivant. Personne ne doute aujourd’hui que tout est interconnecté. Pourtant, dans nos pratiques quotidiennes, nous vivons bien souvent à l’intérieur d’un cloisonnement. Nous vivons comme si nous demandions à notre corps de se spécialiser et donc de n’envisager qu’un seul aspect de ce qui nous maintient en vie. Certains font la profession de respirer et n’envisagent pas de manger ou de boire. D’autres font la profession de se reproduire et ne s’intéressent pas à la respiration. Nous sommes tous les acteurs d’un colloque d’anachorètes. Nous sommes tous posés sur notre propre spécialité sans tenir compte de la somme des choses qui doivent s’interconnecter. Il nous faudra agir sur cet état de fait pour que nous puissions continuer à vivre sans accumuler les carences sociales, économiques et physiologiques qui nous frappent concrètement tous les jours avec de plus en plus de violence. Personne ne doute aujourd’hui que le monde est dirigé par l’argent, que le jeu consiste à en accumuler le plus possible, quelles qu’en soient les conséquences.

Les princes aujourd’hui sont au milieu. Ce sont les princes du milieu : ils n’ont pas besoin de se situer au début, à la genèse, au principe, à la création. Ils n’ont pas besoin d’être là à la fin, à la réalisation, à ce qui nous permettra de dire que quelque chose existe physiquement et que l’on peut s’en emparer. Ils sont juste entre ces deux réalités, ils ont de très grands carnets d’adresses et de très grands garages dans lesquels ils peuvent stocker pendant un certain temps le fruit de notre travail, le fruit de notre pensée et la manière que nous avons de le faire savoir. Ils ont mis la main sur les mots, ils s’en sont emparés comme d’un camouflage. S’ils ne s’étaient pas emparés des mots, les princes du milieu seraient condamnés à ne prononcer qu’un seul de tous ceux que nous avons à notre disposition : le mot fric et toutes ses déclinaisons.

Face à ces constats que nous avons faits et refaits, tous, à des degrés divers, en 2004, à un moment où j’étais engagé en tant qu’artiste dans une fédération de maisons de jeunes, j’ai commencé à imaginer un processus artistique que j’ai appelé Le Wall Street de nos désirs et nos désillusions. Son premier objectif était de proposer à tout un chacun de réinvestir les mots que les princes du milieu nous avaient dérobés. L’économie de marché et Wall Street en particulier parlent des valeurs, parlent de la confiance, parlent de l’action, des obligations, et plus on s’intéresse au langage des spéculateurs, plus on réalise que les mots qu’ils utilisent sont les mots qui ont fondé notre humanité.

La première intuition fut donc – dans un travail participatif avec une infinité de personnes réparties sur tout le territoire de la communauté Wallonie-Bruxelles – de s’emparer d’une valeur qui nous est chère et de l’incarner par un biais symbolique : la fraternité, la confiance, la discrétion, la pudeur, la finesse, toutes ces valeurs réinvesties par des individus par le biais du cinéma, de la danse, de la poésie, de la performance, de la photographie, de la musique, de l’installation…

Ce projet n’a pas eu lieu à l’époque, les institutions autour de moi ne voyaient pas encore clairement à quel point cette œuvre d’art instituant nous était nécessaire. Quelques années plus tard, dans le cadre d’une candidature spontanée pour la Biennale de Venise, j’ai reproposé le même projet en l’ayant très sensiblement fait évoluer. La convention veut qu’on ne se présente pas spontanément à ce genre de concours. Pour représenter votre nation, vous devez être nommé par l’institution. Ma candidature était un jeu qui consistait à dire Je suis officiellement candidat et je n’accepterais jamais d’être le candidat officiel. Par ailleurs le projet du Wall Street de nos désirs et de nos désillusions consistait à utiliser le pavillon belge sous une forme de studio de production, à l’intérieur duquel le visiteur de la Biennale, par son implication, crée l’œuvre qu’il venait voir. Le projet n’a pas bien sûr été retenu, pourtant je persiste. En 2015, Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions sera inauguré dans le cadre de Mons 2015, capitale européenne de la culture et cela en lien avec l’association Façons de Voir et la structure Transcultures.

L’art fait bien sûr partie intégrante d’une bulle spéculative où les critères de sacralisation ne tiennent que dans les mains d’une minorité subjective, issue d’une autre époque. J’imagine qu’il en restera toujours quelque chose de rentable qui vivra à côté des grands vecteurs de médiation, de participativité, de co-signaturisation, d’interactivité, de multimédia, de réseaux sociaux, de co-working, de transversalité, de cybernationalité, de nanogrèves, de manipulations vivantes, de signaux GPS, de passages à niveaux entre le cyborg et notre corps. Il existera encore des épiceries fines où des gens qui en ont les moyens et qui sont au courant iront se pourvoir en objets d’art pour affirmer leur identité d’élite. Mais pour ce dont nous avons besoin au jour le jour, dans les réalités qui nous apparaissent au plus profond de nous, je ne crois pas que ce genre de bibelots doit continuer à nous laisser croire qu’ils sont capables de nous inspirer un avenir ensemble. Ce qui m’a inspiré dans Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions, c’est d’une part que pour réfléchir, pour créer, j’avais besoin de l’autre; c’est d’autre part que pour démarrer quelque chose, il me fallait partir d’un principe actif, insécable, ce qu’en d’autres temps nous aurions appelé « universalité » et qu’ensuite il ne fallait anticiper sur rien, pour que l’œuvre se déploie avec sa propre morphologie. Je me suis appuyé sur le désir et la désillusion. À partir de là, la cohérence suivra.

Le désir et la désillusion

Le désir semble être un moteur que rien ne peut arrêter. Ni la raison, ni l’objectivité, ni la culture ambiante. Au cœur du cœur de ce qui nous constitue se constitue une volonté, une énergie qui ne trouve son sens, sa raison, son objectif qu’une fois logée dans les contours à la fois flous et solides de nos désirs. Un désir grand ou petit, trivial ou génial, égoïste ou révolutionnaire ne s’éteint jamais ; il se transforme. Soit il se transmet à la génération suivante sous la forme d’une culture du désir. Soit toute cette énergie, cet élan, s’il ne trouve pas son embouchure, va se transformer en eaux troubles pour donner corps à des discours, des somatisations, des exaspérations, plus ou moins pervers et inversement proportionnels au désir qui les a fait naître.

L’énergie qui se dégage d’un désir non-exprimé est un peu à la matière ce qu’est l’antimatière. On ne sait pas ce qui s’y passe mais tout y disparaît. Tout ce que nous n’avons pas pu atteindre devient tellement sensible et douloureux en nous que, dès que ce que nous avions envisagé s’exprime ailleurs, il nous faut consciemment ou inconsciemment, individuellement ou collectivement, le dissoudre, l’étouffer, l’effacer.

Nous entrons dans la désillusion. La désillusion assumée, clairement exprimée peut devenir un moteur poétique ou révolutionnaire. Mais les désillusions non assumées comme telles peuvent nous entraîner, comme nous avons pu le constater à plusieurs reprises dans notre histoire, à désigner un coupable. Et ensuite à développer à plus ou moins court terme une énergie haineuse, sans concession, sûre d’elle-même. La souffrance, la frustration, la peur de rater sa vie ou de voir ses enfants échouer, à un certain degré d’intensité, ne peut plus revenir en arrière. Elle doit aller jusqu’au sacrifice, le sien et puis celui que l’on désignera comme le responsable de toutes nos désillusions.

Ce qui précède, exprimé dans une époque du « Oui, mais concrètement », n’a aucune chance de servir. Tout doit avoir son explication, rationnelle, son empreinte concrète. Tout doit exister dans une réalisation objective, comprise par le plus grand nombre. C’est-à-dire acheté, utilisé jusqu’à ce que sa présence dans notre environnement naturel ne nous permette plus de la mettre en doute. Google, la bombe atomique, le Coca-Cola, le Big Mac, l’économie de marché, Wall Street sont une réalité, c’est-à-dire au jour d’aujourd’hui une vérité. « Oui mais concrètement » veut dire « Prouve-le-moi, je veux comprendre tout de suite ». Si, par hasard, tu t’appuies sur la sensation, le doute, le questionnement, l’essai, le jeu, la recherche, l’introspection, l’expérience, l’expression, la métaphysique, le rêve, le subconscient, tu as très peu de chances d’être pris au sérieux. Pourtant, tous ces éléments nous habitent réellement et font partie de ce qui nous constitue en tant qu’être vivant. C’est en cela que la société et les individus qui la peuplent, en ne choisissant que la matière, que ce qui se mesure, se pèse, s’achète et se vend, se carencent de plus en plus dangereusement dans le corps social. Nous sommes dans un monde qui privilégie la sécurité plutôt que l’accueil et l’étude de l’autre.

Il semblerait que nous voulions créer un monde sans ombres, sans secrets, où même l’individualisme va accoucher d’un collectivisme par défaut, dont on commence à voir le museau glacial. Un monde d’a priori qui ne supporte plus la surprise, la différence. Tout est anticipé, sécurisé, conservé. Rien ne se perd, rien ne se transforme, tout est accumulé dans le plan binaire et technologique.

Remettre cela en question, c’est remettre en question le réel, l’évolution, le progrès. Nous sommes incapables de nous défaire de cette subjugation que nous avons de ce qui émane de notre capacité à faire. Artaud disait que « si nous avions voulu, nous aurions pu choisir entre faire et ne pas faire caca », mais nous n’avons pas pu nous en empêcher, nous sommes amoureux de ce que nous produisons, quelles qu’en soient les conséquences. Nous sommes à la fois le serpent et le charmeur, subjugués par nous-mêmes, prisonniers. Nous sommes pour certains d’entre nous devant un monde qui, si nous le questionnons, va simplement nous marginaliser par l’arme la plus efficace que nous avons à notre disposition, l’indifférence de masse. Votre particularité ne représente rien face aux milliards de personnes qui se reconnaissent dans nos marques, dans nos systèmes, dans notre culture de l’argent. Vous-même d’ailleurs êtes compromis, de quel droit nous parlez-vous ? Combien êtes-vous ? Qu’avez-vous à nous proposer en échange ? Chacun, de là où il est, va finir par se taire. Tous unis sans que nous ne le sachions par un malaise, une désillusion de plus en plus perceptible jusque dans notre corps. Nous entrons de plain-pied dans une dictature de consentants, les personnes qui voudraient nous réveiller dans l’idée que ce qui existe dans nos désirs sous des formes non-matérielles est un moteur aussi efficace et pertinent que le productivisme auront une espérance de vie médiatique extrêmement courte, voire même inexistante. Une personne ou une chose qui n’est pas représentée dans nos outils spectaculaires et médiatiques ne pourra jamais exister dans le champ politique, dans l’organisation sociale ou dans le marché.

L’art et le marché

Nous n’avons jamais vécu aussi bien et nous n’aurons jamais vécu aussi nombreux et en bonne santé. La croissance, si on n’y touche pas, est infinie ; une main invisible va pouvoir nous permettre de posséder ce que nous créons, qui que nous soyons, et faire en sorte que chacun puisse l’acquérir, jusqu’à ce que nous devenions tous riches. Ce que vous êtes dans votre for intérieur est de votre responsabilité, vous êtes libres de l’exprimer pour vous-mêmes. Mais dans le champ de la société, l’évolution inéluctable qui est la nôtre ne peut pas tenir compte de ce particularisme. Nous allons créer une termitière binaire, à l’intérieur de laquelle, par l’hyper-transparence et le collectivisme individualiste, il n’y aura plus d’imprévu, c’est-à-dire, plus de meurtriers, plus de morts. Qui est contre la suppression du crime, de la maladie, ou même de la mort ? Vous n’êtes pas d’accord avec nous ? Vous êtes pour la mort ? L’aventure ? La surprise ? Le mystère ? On va, en fonction de votre degré de nuisances, ouvrir le dossier de vos contradictions, et nous allons vous brûler médiatiquement, c’est-à-dire vous brûler tout court. Lorsque nous sommes entraînés à exprimer ce qui précède, souvent le mot qui vient, c’est « paranoïaque ».

Je ne crois pas au complot, à une organisation secrète, à une direction dans les mains de quelques-uns. Je pense seulement que nous sommes de plus en plus individuellement, à des degrés divers, carencés dans notre pouvoir symbolique. Nous avons délégué tous les aspects de l’expression à un marché et à des professionnels qui acceptent les règles de ce marché. Tout le reste n’est pas pris au sérieux. L’art, tel que je l’envisage, est une forme d’hygiène, une forme, comme on dirait, de politesse, faite à soi-même et à l’autre. Il intervient quand le discours ne sait plus nous accompagner, lorsque nous sentons que nous existons autant dans nos croyances que dans nos antagonismes. Il intervient lorsque le doute s’immisce, ce merveilleux doute qui nous humanise et qui laisse un peu de place à l’autre. Ce doute sur lequel se sont posés la science, la philosophie et l’art. Les règles du marché ne permettent pas le moindre doute.

L’art, en rentrant à l’intérieur des règles de l’économie de marché, s’est coupé de ses racines pour entrer dans l’affirmation, c’est-à-dire une forme qui n’existe que par ce qu’elle vaut économiquement, même si on nous fait croire, par le biais d’une littérature onaniste, qu’il y a autre chose que le prix, et que le système marchand n’altère pas la beauté.

Il n’y a qu’un seul système à travers lequel tout doit transiter : la matière et la pensée. Imaginez-vous que, pour des raisons d’efficacité, les pipelines qui font transiter le pétrole soient nettoyés correctement avec des produits chimiques dernier cri pour faire transiter du champagne. Croyez-vous que les goûts ne vont pas se mélanger ?

Émettre une critique à l’encontre du marché de l’art, à partir de l’année 2000, est devenu un exercice périlleux. Vos analyses peuvent vous entraîner à marcher honteux, la tête basse, avec une espèce de panneau d’injure virtuel autour du cou, à la manière de ces Chinois épris de liberté et de cohérence sous la révolution culturelle.

Vous êtes jaloux, vous n’en faites pas partie, que pouvez-vous en savoir ? Vous en faites partie, dans une division inférieure certes, mais vous avez beau jeu de critiquer, c’est en critiquant le marché que vous gagnez votre vie. Vous critiquez le marché parce que vous êtes tellement puissant qu’il ne peut plus apparemment vous désarçonner. La plupart du temps, vos critiques sont ciselées : « Retenez-moi ou je fais un malheur, surtout retenez-moi, je suis si subversif et je travaille avec des gens comme moi, riches et rebelles. »

Vous critiquez le marché de si loin que les premiers prêtres du système, eux-mêmes très loin et très frustrés de ne pas exister plus dans ce milieu, vous le font payer en vous maintenant dans l’indifférence, la raillerie et le mépris. Tous ces sentiments qu’ils ont pour eux-mêmes d’avoir abandonné pour collaborer avec les diktats de l’époque, ils vont vous les faire payer. Toute cette désillusion de n’avoir pas été invités à la vraie grande table mondialisée, toutes ces frustrations, ces blessures mortelles, produisent un venin ravageur qu’ils aspergent par avance (pour survivre) sur toute personne qui, par les critiques qu’elle émet, réveille leurs douleurs, leurs sensations et leurs pensées, qu’ils logent encore au plus profond d’eux-mêmes.

Vous êtes dans votre famille, dans votre quartier, à votre travail et de là, il est difficile de critiquer le marché quand tout le monde s’en fout. Votre discours, pour une certaine génération ou pour une certaine couche économique de la population, laisse totalement indifférent, votre vision intérieure face à cette indifférence quotidienne, au bout d’un certain temps, peut devenir un discours hystérique, dogmatique ou paranoïaque, qui laisse vos interlocuteurs abasourdis, tout autant par le fond (qu’ils ne saisissent pas) que par la forme, qui leur paraît agressive ou dépressive.

Vous êtes dans le champ culturel. Votre critique est connue de tous et elle n’apprend rien à personne. Des gens subtils, dès que vous émettez une opinion, citent des noms que vous ne connaissez pas et qui vous resituent dans la chronologie de l’histoire de l’art. Il s’agit de bien vous faire comprendre à quel point vous êtes has been. Et après un petit moment de flottement et de honte, vous retrouvez un peu de courage et vous dites que c’est la preuve qu’il faut faire quelque chose, tous ensemble. Lorsque vous dites ça, ces personnes si cultivées sont déjà calmement parties avec leur grand relativisme et cette intelligence « main fine » qui n’aime pas le ressassement et la vulgarité. Le marché est une fatalité, bien fâcheuse certes, mais il est encore bien plus fâcheux et prétentieux de croire que vous pouvez envisager une alternative à partir de votre puériculture.

Alors vous vous dites dans votre solitude : « Oui mais l’art, qu’est-ce que c’est ? Si ce n’est pas une alternative au déterminisme qui nous vient de la nature, de l’ADN, de notre éducation et de «l’asphyxiante culture» dans laquelle nous sentons que nous n’entrons pas entiers. Nous sommes toujours obligés de laisser une partie de nous pour faire partie du tout. » Alors un subconscient collectif vous dit : « Mais le marché de l’art, ce n’est pas l’art. C’est juste un moyen extraordinaire, pour ceux qui savent s’y comporter ou qui ont l’ambition suffisante pour répondre aux diktats d’un système, de profiter d’une offre pharaonique contenue dans les marchés. »

« Vous vous rendez compte qu’en quelques années, depuis qu’il n’y a plus de réelle alternative politique dans le monde, depuis la chute du mur de Berlin et surtout depuis une vingtaine d’années, nous pouvons vendre des produits de luxe, voitures, champagne, yachts, haute couture et art contemporain à un Russe ? Vous vous rendez compte du marché que représente l’ancien bloc soviétique ? Vous êtes-vous déjà habitués au fait qu’on peut vendre de l’art aux Chinois ? On pourra même en vendre aux Africains, ce continent tribal. Et plus incroyable encore, vous n’êtes pas sans savoir les grands marchés ouverts dans les pays arabes. Même dans les endroits les plus soucieux de la loi de la charia, on ouvre des pistes de ski, des stades de football et des foires d’art contemporain somptueuses. »

Un artiste digne de ce nom ne peut pas faire face à la commande. Il peut, s’il est bien conseillé, passer toute sa carrière sans avoir à chercher un amateur. Ses œuvres sont achetées avant d’être produites, les listes d’attente sont infinies, le marché est infini. Et les pays qui n’entrent pas dans le marché, comme la Corée du Nord, sont malgré tout subjugués par les potentialités du luxe et du beau mondialisé. À la manière de Staline qui regardait des films d’Hollywood, ils achètent tout ce qu’ils interdisent à leur peuple.

Tant que l’art fera partie du luxe, c’est-à-dire tant qu’il organisera sa rareté par l’effet de sa spéculation intellectuelle, il vivra une croissance infinie. Pour cela, il ne faut pas qu’il y ait d’inflation, c’est-à-dire qu’il faut respecter un certain numerus clausus d’artistes et d’œuvres.

Le Wall Street de nos désirs et nos désillusions, c’est justement l’organisation de cette inflation, c’est – dans la continuité de Beuys – affirmer que chacun d’entre nous est capable d’être un artiste. Pour ce faire, il faut s’appuyer à la fois sur les principes actifs de l’art et sur son trajet réel et sur son trajet rêvé (cf. www.wernermoron.be).

Nous allons bombarder le réel qui nous est fait de tous les réels qui vivent logés en nous pour en faire Le Wall Street de nos désirs et de nos désillusions, une bourse de nos valeurs inscrites dans une symbolique, jouée à la hausse et à la baisse dans un jeu qui va faire monter votre désir et donc armer une révolution dans le sens des saisons.

 

Moron Werner

Artiste plasticien multiforme – pédagogue – commissaire d’exposition – coordinateur d’événements artistiques et culturels. Pendant une quinzaine d’années, il a exposé dans toute la Belgique, en Europe (Allemagne, France, Italie, Espagne, Hollande, Bulgarie, Pologne,..) et ailleurs (New-York, Kyoto, Belem, Dakar, Istanbul). À partir de l’an 2000, il s’est consacré à faire le tour de ce qu’il appelle « le biotope » de l’art. Son blog est accessible sur http://chroniques.wernermoron.be et son site sur www.wernermoron.be.