Les agenceurs de peuples

Je suis un Agenceur de Peuples Virtuels

La deuxième moitié du deuxième millénaire a vu l’essor du populisme comme nouvelle forme dominante de la politique. La politique représentative institutionnelle s’est effondrée. Elle était en survie artificielle depuis plusieurs siècles déjà. Elle n’avait depuis si longtemps fait qu’habiller de couleurs superficielles changeantes la gestion monotone d’une entourloupe perpétuée. Les peuples avaient fini par prendre leurs représentants à leur propre ruse. La volonté souveraine du peuple avait en effet toujours été invoquée comme un leurre, pour rendre massivement acceptable le pouvoir réel des dirigeants qui prétendaient parler en son nom. Le Peuple était une fiction de la gouvernementalité. Mais à force de l’invoquer, son esprit avait fini par prendre corps. Oligarques et technocrates avaient malgré eux été les prophètes auto-réalisateurs de leur chute. La vieille politique de dupes était maintenant débordée et renversée par ses propres créatures sémantiques. Les Peuples vagissaient, criaient et grouillaient comme des hydres polycéphales.

Le Peuple est devenu l’Indivisible, le sujet et l’atome fondamental de la politique. Les peuples ont crû et se sont multipliés. Les Individualistes regroupés eurent beau crier au loup et mettre en garde contre les sirènes de la fusion collective. Ils disaient qu’Attention !, les peuples n’étaient jamais le Tout. Ils ne voyaient dans le sentiment de « faire peuple » qu’une illusion mégalomane de la rue et une suspension provisoire des contradictions irréductibles qui travaillent toute société en son cœur. On ne fait jamais peuple qu’avec une fraction de la société, et on ne fait jamais peuple que contre une oppression, de manière circonstancielle. Les peuples autoproclamés sont toujours les alibis d’un coup de force. Une alliance hétéroclite d’individualistes néolibéraux, machiavéliens, libertaires et anarcho-capitalistes se constitua comme un front provisoire de rationalité politique, en résistance à la fièvre populiste pandémique. Mais l’individualisme était définitivement trop compromis avec le vieux pouvoir d’État central pour être en mesure de résister à l’élan irrépressible des Peuples. Si la fiction du Peuple souverain avait pris corps, la fiction symétrique de l’Individu indépendant n’avait dès lors pour sa part pu que tomber en discrédit. Les deux fictions s’étaient prêté mutuellement renfort pendant l’ère de la politique représentative, mais la reconfiguration tactique du dispositif de pouvoir les avait disjointes. Comprenant qu’elle ne pourrait plus désormais contenir sa créature, la classe politique changea de paradigme discursif.

Le rassemblement était devenu le mot d’ordre hégémonique. L’autorité de la loi avait été renversée sur sa droite et sur sa gauche. À droite, les objections de conscience s’étaient généralisées, traçant la voie à une union réactionnaire des objecteurs. À gauche, ce sont les peuples qui objectaient leur conscience collective à l’autorité morte-vivante de la loi censée exprimer sa sacro-sainte « volonté générale ». Les populismes étaient essentiellement des illégalismes. Seul le rassemblement faisait droit. Il n’y avait maintenant presque plus un jour sans qu’on entende un appel médiatique à se rassembler, peuple radical de France, peuple Républicain, peuple de Race blanche, peuple de Gauche, peuple des Femmes, peuple des Travailleurs, peuple des Chômeurs et des Intermittents, peuple des Invisibles, peuples conscients et peuples objectifs, peuples identitaires et peuples contractuels, peuples communautaires et peuples épars, anciens peuples contre nouveaux peuples. On s’envoyait sans cesse des Peuples à la figure. Le débat politique était devenu une gigantomachie de Peuples.

Mais le rassemblement excéda très vite sa forme directe initiale. La manifestation massive n’était qu’une condensation de la réalité du peuple. Le Printemps des Peuples n’avait ainsi été qu’au début et transitoirement un réveil des populations nationales. Les insurrections et les soulèvements physiques étaient conditionnés par la forme même du pouvoir d’État vertical et oppressif auquel ils réagissaient. Avec le changement de paradigme politique, nous avons plutôt assisté à un phénomène radicalement nouveau : l’expansion des peuples virtuels. Les peuples avaient pris conscience que leur réalité excédait leur manifestation actuelle, qu’ils n’avaient pas besoin de se manifester pour exister. Vous pouvez toujours chercher les peuples, ils ne se baladent pas dans la nature comme des troupeaux errants. Ils poussent à travers nous. Ce ne sont pas seulement des fictions, ce sont des virtuels. Ce sont des cercles infernaux dont le centre est partout, la circonférence nulle part. On pouvait ainsi se rassembler sans sortir de chez soi. Le populisme paradigmatique était l’invocation au rassemblement indirect, au rassemblement solitaire et en différé.

La grande rivalité entre peuples virtuels était une rivalité pour le titre de peuple. Quel peuple était le Peuple réel ? Chaque peuple cherchait à démystifier les autres, à réduire les autres à des interprétations falsifiées de lui-même. Certains peuples étaient des créatures du ressentiment, d’autres des chimères hybrides, d’autres encore de purs idéaux. Les Peuples tournaient au tourniquet de la virtualité, comme dans une centrifugeuse qui ne conserverait que la chair substantielle de l’Unique Peuple en personne. Races, Classes, Sexes, Genres et Communautés s’affrontaient comme des personnages tragicomiques sur la scène d’un théâtre total.

Les populismes traditionalistes et identitaires accusaient les populismes judéo-marxistes d’éthérer le peuple et de le déraciner, de ventiler l’identité et de la rendre vulnérable à tous les remplacements : on était blanc et de racine chrétienne avant d’être ouvrier ; un ouvrier blanc et un ouvrier immigré n’avaient pas de solidarité organique, mais seulement une convergence d’intérêt circonstanciée, qui pourrait se défaire au gré des changements de circonstances.

Les populismes néo-marxistes accusaient les populismes néo-identitaires de réifier haineusement les luttes de classes en conflits raciaux et sexistes : ni les Noirs ni les Femmes n’étaient des Peuples réels, seules les Classes sociales pouvaient être objectivées et conscientisées en tant que point de vue collectif.

Les populismes postcoloniaux accusaient les populismes marxistes orthodoxes d’archaïsme industriel : les ouvriers n’existaient plus en tant que Classe, et la Race était niée dans l’assujettissement forcé des lumpenprolétaires immigrés au bon prolétariat-zombie de l’ère industrielle révolue.

Les populismes néo-spontex, nomadistes et néo-mystiques accusaient les populismes souverainistes de territorialiser les peuples, ils accusaient les populismes identitaires de substantialiser la réalité essentiellement énergétique des peuples, et ils renvoyaient finalement dos-à-dos les populismes de droite traditionaliste et de gauche néo-marxiste, en montrant qu’à chaque fois les peuples y perdaient leur errance rhizomatique essentielle.

Dans la « lutte des classes », le dynamisme de la lutte était trahi par l’ossature rigide des classes qui l’enserrait. Il fallait penser la lutte comme fondamentale. Les peuples étaient plutôt des élans et des souffles, des esprits immortels qui balayaient les terres et en soulevaient la poussière comme des vents chauds, des sirocos et des zéphyrs qui soufflaient par poussées soudaines et par bourrasques. Les populismes rivaux se renvoyaient en général les uns aux autres l’accusation de dresser une image mythique du peuple. Il n’y avait guère que les populismes anarcho-syndicalistes néo-soreliens pour revendiquer le caractère mythique du peuple comme un dynamisme actif et positif, comme un élément moteur de son insurrection.

Chacun d’entre nous était désormais traversé par des populations multiples, déchiré entre plusieurs peuples virtuels. Il y avait des individus-oxymorons implosifs, à l’identité impossible, à cheval entre des Peuples incompossibles, ouvriers postindustriels, travailleurs immatériels, immigrés refoulés, homosexuels réactionnaires, salariés embourgeoisés, nationaux-zombies, putes évangélistes. Les peuples étaient des souffrances. Ils étaient la Passion collective des individus.

 

Les peuples n’ont pas besoin de populisme, mais d’agencement

Les populismes cassent tous les agencements entre peuples virtuels. En tant qu’Agenceur, je suis un adversaire interne du populisme, son vampire et son transducteur.

Je travaille de chez moi. Je ne me soulève pas avec les foules rassemblées sur les places publiques et dans les avenues des grandes villes insurgées comme autrefois, à Puerta Del Sol, Tahrir, Habib-Bourguiba, Wall Street. Je ne sors pour ainsi dire jamais. Et pourtant, je suis synchronisé avec la minute du monde. Je me tiens à chaque instant au croisement de flux colossaux, de données numériques, d’images, d’idées et de mots d’ordre qui passent par mes antennes et par les circuits de mes appareils digitaux.

Je ne travaille pas dans l’apparence. La dichotomie du réel et de l’imaginaire appartient au passé. Il n’y a pas de mouvement populaire purement spontané, il est toujours réfléchi dans l’image qu’il produit de lui-même, dans ses reflets à distance et ses simulacres. La rivalité des peuples est en même temps une rivalité pour la visibilité. Leur régime virtuel d’existence est essentiellement un régime médiatique. Même les groupes qui se réclament des traditions les plus archaïques transforment ces traditions en spectacles. Les néo-jihadistes utilisent les signes de l’Islam comme attracteurs scopiques. La violence même ne compte pas si elle ne sait devenir téléspectacle et hypnose.

Mais l’Agencement est un travail imperceptible. Il est difficile de le quantifier, ses effets sont toujours différés. Ils semblent émaner à la surface hypervisible du réseau comme des fantômes, effaçant sous leur surgissement spectral tout le travail souterrain d’agencement dont ils sont les produits. Imaginez un instrument de musique pour lequel la partition d’une étrange symphonie ne serait faite que de silences. Je travaille à placer des silences dans les failles et les jointures des systèmes que je pénètre, comme un habile boucher glisse la lame de son couteau dans les interstices des articulations.

Je ne suis pourtant pas un hacker. Je capte, j’intercepte et je relance, mais je ne sabote pas, je ne bloque rien. Mon travail consiste au contraire à connecter. Je ralentis une machine de langage pour la mettre en phase avec une autre, j’accélère des colères et des indignations, je coordonne des vitesses de conscience collective. Je relaie des angoisses locales pour les rendre virales, j’amplifie des appels inchoatifs en revendications contagieuses. Je rends visibles de petites humiliations quotidiennes et des violences symboliques invisibles, je re-signifie des stigmates en fiertés, négros, pédés, clodos, romanichels, sorcières à poils et en burqa, hystériques, gouines, viragos, salopes, putains. « Nous sommes tous des putes domestiques », « nous sommes toutes des négro-prolos dangereuses », j’assemble en énoncés des briques de réalité. Je détourne des énergies potentielles aveugles pour les brancher sur de vieilles structures signifiantes obsolètes, qu’elles revitalisent. Je donne forme à des forces.

L’une de mes techniques spéciales consiste à convertir en contrastes et en intensités les incompossibilités entre Peuples. J’ouvre les Peuples comme des fruits déhiscents, j’y cherche les fêlures. Puis je fais passer des influx discontinus entre les organes de ces corps virtuels. C’est une opération très délicate, très méticuleuse. Je me penche sur les Peuples comme le biologiste sur des protozoaires au microscope. Certains peuples se ressemblent, et au microscope se retirent chacun dans des mondes incommunicables. D’autres peuples semblent s’opposer, et révèlent à l’analyse leurs voisinages.

L’Agencement a ses faux jumeaux. Il y a en effet plusieurs manières de trahir l’Agencement. On peut le radiographier en Structures. Il en sort un Peuple squelettique. On peut aussi ensevelir les peuples sous l’Universel. Il faut au contraire que l’Agencement se fasse dans les plus petites différences et dans les singularités. Ce sont les éléments transindividuels des peuples, ses « molécules plébéiennes », comme on dit dans mon jargon biopolitique : une endurance d’opprimés, une discipline vitale, une manière de bricoler avec le pouvoir, une stylisation de la misère, comme la beauté cruelle des cicatrices. La plèbe n’est pas elle-même un peuple. Mais il y a de la plèbe dans tous les peuples. Je cherche la plèbe comme un virologue. Je molécularise les masses. J’essaime les peuples. Je vois des circulations sanguines éphémères entre la bouche d’un Genre, le larynx d’un Individu, le poumon d’une Classe, le vagin d’une Reine, l’anus d’une Race.

Je ne suis pas un chevalier anonyme. La logique de l’Agencement est à l’opposé du fantasme narcissique de puissance et de vertu des pseudo-Anonymes. L’Agencement me précède. Il est déjà là, virtuellement, parmi nous. Il tisse sa toile invisible d’un mot à un autre, d’un événement à une image, d’une émotion collective à l’autre, métastable. Il suffit de le cristalliser. L’Agencement a quelque chose de mystique. Je le surnomme souvent « Immaculée Conception ». Je suis un accoucheur de virtualités.

Je ne travaille pour aucun organisme. Il doit y avoir une multitude d’autres Agenceurs dispersés dans le réseau. Mais les Agenceurs ne se connaissent pas. L’anonymat est la règle d’or de notre travail. D’ailleurs, les Agenceurs conscients n’ont pas le monopole de l’Agencement. Il est notre surprise, jamais notre œuvre. Je dis « je », mais c’est par commodité et par habitude. En réalité, « ça » s’agence, ça se connecte. Les agencements prennent selon des vitesses de coagulation qui dépassent toujours toute programmation consciente. On ne peut jamais automatiser un Agenceur. Les Agenceurs sont des précurseurs sombres. Nous savons notre impuissance. Nous souffrons avec les peuples. Nous savons que nous ne nous rassemblerons jamais en cohortes. Nous cherchons seulement la logique secrète de notre temps. Nous cherchons à nous fondre et à nous oublier. Multiplier les Agenceurs.

Bisson Frédéric

Philosophe, a écrit sur la culture pop, les musiques expérimentales ou le cinéma « bis ». Il vient de publier un essai théorique sur la sexualité, True Blood. Politique de la différence (PUF, 2015).