Les Britanniques à Calais

La solidarité européenne
à l’échelle locale dans une ville frontière

En découvrant la ville de Calais et le camp en octobre 2015, ce qui me marque en premier, outre la taille du camp, c’est l’effervescence qui agite le lieu : on y construit de toutes parts. J’y reviens tous les mois et à chaque fois le camp a changé de visage, que ce soit dû aux nouveaux bâtiments ou aux destructions. À force de discussions avec des associatifs, des exilés et des chercheurs présents depuis plus longtemps que moi, je retrace petit à petit l’histoire du lieu. Un point en particulier m’intéresse : ceux qu’on appelle « les Anglais », et qui participent à changer le paysage du camp tout en créant une dynamique de solidarité forte. Cette masse désignée par les acteurs historiques comme un groupe homogène a découvert Calais en même temps que moi, au moment d’une prise de conscience européenne d’un véritable défi de solidarité et d’hospitalité envers les migrants. Il est difficile de comprendre qui ils sont, comment ils fonctionnent, tant leurs initiatives sont spontanées et individuelles. Progressivement, pourtant, une organisation se met en place et je commence à faire des entretiens et des observations ethnographiques, auprès des Britanniques, des associatifs, des exilés et des Calaisiens pour tenter d’appréhender ce phénomène de solidarité venue d’outre-manche et dont l’impact sur le lieu comme sur la manière de concevoir et de mettre en place l’aide est énorme.

Une frontière britannique en France depuis 2003

Héritière des accords du Touquet de février 2003, la situation calaisienne est d’emblée créée par une logique frontalière peu ordinaire : celle d’une frontière délocalisée qui place la ville de Calais en quelque sorte en marge de la frontière étatique française et au cœur d’une situation de véritable frontière britannique. Cet accord fait de Calais une question tout aussi britannique que française, comme en témoigne la campagne médiatique à l’initiative de The Independent en mai 2009, lorsque celui-ci se révolte contre le projet de construction d’un centre de rétention de migrants dans le port de Calais – centre qui serait sous le contrôle britannique tout en étant sur le territoire français et permettrait ainsi aux autorités de contourner les difficultés que posent pour la France et le Royaume-Uni les dispositions légales qui les empêchent de renvoyer les demandeurs d’asile dans leur pays d’origine1 – et qui obtient ainsi l’abandon du projet. Cependant, si cette question calaisienne est certainement présente dans les mémoires britanniques, elle ne provoque pas l’engouement que présente la situation actuelle.

Un engagement mineur des Britanniques
auprès des migrants avant 2015

À l’époque, la présence britannique à Calais auprès des exilés est mineure par rapport à aujourd’hui : certains membres du collectif « No Border » qui ouvre des squats dans la ville en 2009, notamment la Maison des Femmes reprise ensuite par le gouvernement, sont britanniques. Cependant, avec le durcissement de la politique de répression par le gouvernement au Royaume-Uni, ces militants mettent la priorité sur la contestation chez eux et quittent progressivement Calais à partir de 2013.

En outre, certains membres présents de Médecins du Monde sont britanniques, et à partir de 2013-2014, des étudiants de la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l’Université de Londres viennent de temps en temps proposer des échanges musicaux dans les campements et participent parfois à la sensibilisation à la question des migrants2. Cependant, l’ensemble de la solidarité qui se tisse auprès des exilés reste, jusqu’en août 2015, le fruit du travail d’associations françaises locales, comme l’Auberge des Migrants ou Salam, et d’associations nationales historiquement implantées : le Secours Catholique et Médecins du Monde.

Une économie de frontière en renouvellement

Si leur mobilisation auprès des exilés à Calais est peu visible avant 2015, les Britanniques sont par ailleurs indispensables à l’économie de la ville. En effet, Calais est non seulement un lieu de transit favorisé par les Anglais vacanciers en France mais aussi une ville qui subsiste notamment grâce à ce tourisme venu d’outre-manche : beaucoup d’Anglais viennent passer le week-end dans les bars calaisiens parce que l’alcool y est bien moins cher qu’en Angleterre – et, à une époque, les cigarettes aussi. C’est ce tourisme passé que déplorent les commerces, hôtels et services de restauration qui attribuent la chute du nombre de visites britanniques à l’emballement médiatique autour du camp de Calais ; la ville serait ainsi beaucoup moins attractive. Cependant, certains commerçants calaisiens avec qui j’ai effectué des entretiens semi-directifs analysent qu’avec la hausse des prix des cigarettes et de l’alcool, ainsi que la fin du duty free sur les Ferrys entre la France et l’Angleterre, les Anglais préfèrent maintenant aller en Belgique, ce qui cause de grandes difficultés économiques pour Calais.

Il est en ce sens intéressant de remarquer que la mobilisation anglo-saxonne en faveur des migrants en 2015 va contribuer à faire naître une nouvelle économie à Calais : les volontaires britanniques, et plus largement tous les internationaux, prennent la place des touristes vus comme absents. Certains lieux, comme l’Auberge de Jeunesse, sont considérés à juste titre comme des business en plein essor grâce à cette présence britannique renouvelée : Les clients sont majoritairement britanniques, que ce soient des écoliers anglais en voyage de classe pour une visite culturelle ou les bénévoles qui ont besoin de se loger lors de leurs allers retours entre la ville où ils vivent et Calais où ils viennent donner du temps.

Il est en tout cas essentiel de noter que si l’extra-territorialisation de la frontière britannique est constitutive de la situation calaisienne, l’existence de cette frontière est également source d’un certain dynamisme économique pour une ville au cœur des échanges transfrontaliers de marchandises et de personnes.

La naissance d’une forte mobilisation en septembre 2015

Dans une logique d’extra-territorialisation de l’accueil migratoire, l’État français engage en mars 2015 un dialogue avec les associations calaisiennes pour organiser le déplacement des campements vers une zone dite alors non expulsable, à 7 km du centre-ville et à proximité du Centre Jules Ferry, qui est géré indirectement par l’État. Les exilés sont alors délogés des différents squats et campements et sont installés dans la Lande, selon le vocabulaire officiel de la Sous-Préfecture et de la mairie, ce qui les éloigne du cœur de la ville et des permanences de solidarité des différentes associations qui viennent en aide aux migrants. C’est en ce sens que j’emploierai ici le mot « camp » pour désigner ce lieu et signifier ainsi l’inscription de la situation calaisienne dans une dynamique mondiale généralisée d’encampement3.

En août 2015, cinq mois plus tard, avec l’arrivée importante de migrants en Europe comme dans la Calaisie, et avec l’ouverture d’un débat médiatique et politique sur la question migratoire à l’échelle européenne, différentes grandes ONG comme Médecins Sans Frontières viennent faire des repérages à Calais avant de s’y installer. Dans le même temps, plusieurs Britanniques commencent à se mobiliser sur les réseaux sociaux et à venir voir le camp.

Dans ce contexte européen de prise de conscience de la situation migratoire, la publication de la photo d’Aylan le 3 septembre 2015 fait figure de tournant dans la mobilisation britannique : à partir de la semaine suivante, des Britanniques venus de régions diverses arrivent à Calais soit de manière individuelle pour distribuer des vêtements directement à l’entrée du camp, soit en groupe déposer du matériel de construction, voire construire eux-mêmes.

Entre septembre et décembre 2015, la mobilisation britannique se développe majoritairement grâce aux réseaux sociaux comme Facebook et s’organise, tant bien que mal, de manière plutôt erratique, en fonction des disponibilités de chacun et des lieux d’habitation : propositions de covoiturage, questions et renseignements se multiplient sur les groupes Facebook dédiés. Par ailleurs, une mobilisation de bouche-à-oreille se met en œuvre : les Britanniques qui sont venus jusqu’à Calais et rentrés en Angleterre racontent leur visite à leurs amis, familles et collègues qui se déplacent alors. Il faut cependant noter que cette mobilisation s’ancre a priori chez des personnes déjà sensibilisées aux questions sociales et humanitaires, par culture politique ou religieuse.

L’aide apportée est majoritairement une aide d’urgence avec des distributions de vêtements, de nourritures puis des constructions. Les personnes présentes sur le camp sont alors en électrons libres, sans rattachement particulier à une association, et les initiatives sont avant tout individuelles. On assiste à une effervescence sur le lieu due à la présence de Britanniques enthousiastes et optimistes, notamment le week-end. À titre d’illustration, en novembre 2015, MSF, qui est actif en semaine, cesse systématiquement ses activités le week-end à cause du nombre de personnes. Un membre de l’ONG qualifie de « foire » le camp pendant le week-end.

Les volontaires qui se mobilisent à partir de septembre 2015 sont certes en majorité britanniques mais ils font partie des « Internationaux », comme les associatifs calaisiens les désignent, constitués de Belges, Allemands, Autrichiens, Hollandais et Américains. Hommes ou femmes, ils ont entre 17 et 65 ans environ, et certains sont même venus avec leurs enfants. On peut distinguer trois catégories de volontaires : ceux qui viennent donner du temps quelques jours, selon leur disponibilité, et qui restent à l’hôtel, à l’auberge de jeunesse ou louent des appartements, ceux qui viennent et restent, participant progressivement à un management des associations composées au fur et à mesure, ceux qui s’installent directement dans le camp.

L’appropriation du camp4 et l’occupation du lieu

Les Britanniques, comme la majeure partie des volontaires qui ne sont ni des professionnels de l’humanitaire, ni des Calaisiens, s’approprient le lieu dans une logique urbaine particulière : en habitant le camp ou en le rendant habitable.

Ceux qui dorment dans le camp à l’automne 2015 – en majorité des Syriens, Soudanais, Érythréens, Éthiopiens, Afghans, Iraniens, Koweïtiens et Kurdes d’Irak – se trouvent dans une situation d’attente : attente d’un passage vers l’Angleterre pour ceux qui parlent anglais ou qui ont de la famille de l’autre côté de la Manche, de l’obtention du droit d’asile pour ceux qui en ont fait la demande en France, d’un logement ou d’un travail pour ceux qui ont obtenu le statut de réfugié, de la fin de la période d’expulsion potentielle, en Italie ou en Grèce notamment, pour ceux qui ont été « dublinés ». Ils sont rejoints par certains acteurs du lieu qui décident de s’établir dans le camp par solidarité ; des Britanniques, notamment, s’installent en caravane sur le lieu, revendiquant ainsi une appartenance au lieu. En parallèle, les volontaires internationaux qui ne dorment pas dans le camp construisent des lieux de vie destinés aux exilés. La mobilisation britannique s’encampe donc avec ces derniers, tout en cherchant à s’extraire de la logique d’un camp-dortoir pour promouvoir une autre manière d’habiter le lieu, qui ressemble à la construction d’une urbanité.

Cela va à contre-pied de certaines dynamiques d’occupation et d’appropriation par les autres acteurs du lieu. Les CRS, par exemple, revendiquent la mainmise de l’État sur le camp et déploient des stratégies pour rendre visible l’autorité étatique. Ils effectuent des contrôles aléatoires à la sortie du lieu et des rondes, toujours en groupe, dans les artères principales du camp en rendant lisible le pouvoir répressif qu’ils peuvent exercer par le port de l’uniforme de combat (voire de masques sanitaires en décembre 2015). Par ailleurs, ils se positionnent de manière à mettre en valeur les limites du camp qu’ils encadrent, renforçant le quadrillage de la zone par une logique d’enfermement des encampés, rendue manifeste par la construction des grilles le long de la rocade puis la destruction de la bande des 100 mètres qui va constituer le « No Man’s Land », etc.

En outre, le port du gilet fluo par les salariés de la Vie Active leur permet de marquer leur légitimité à être présent sur le lieu tout en les démarquant de ceux qui vivent dans le camp. L’association mandatée par l’État patrouille et contrôle les zones qui lui sont acquises : le Centre Jules Ferry d’abord, puis les tentes bleues construites dans la zone nord à destination des migrants « déplacés » à cause de la construction du camp d’État des 1500, et enfin ce même camp de conteneurs une fois la construction achevée. La logique est moins de marquer une appropriation du camp qu’une occupation légitime de certains lieux considérés comme une propriété.

Médecins du Monde et Médecins Sans Frontières, qui eux aussi portent un gilet qui les rend reconnaissables, affichent deux stratégies résolument différentes : la première a installé sa clinique à l’intérieur du bidonville, la deuxième a installé la sienne à l’extérieur, à côté du centre Jules Ferry. Ce sont deux logiques distinctes de revendication d’occupation et d’appartenance par rapport au lieu. La première se manifeste comme une appartenance à l’espace du camp, la deuxième comme une mise à l’écart choisie et un refus de s’approprier le lieu – ce qui est confirmé par la politique menée à Grande-Synthe par MSF.

La construction des places fortes britanniques

On peut distinguer deux tendances dans l’enthousiasme du construire.

La première vise à compléter les manques des services humanitaires (des ONG et de l’État). Ainsi, le Women and Children Center et le Baloo Youth Center s’adressent aux femmes et enfants exclus des tentes chauffées de Jules Ferry qui n’accueillent pas les familles mais uniquement les femmes seules avec enfants. En outre Les Kitchens, Ashram Kitchen and Kitchen 4 Calais, puis, plus récemment, le Kids Restaurant de la Jungle Books, viennent fournir une alternative à la distribution de repas de la Vie Active, qui est insuffisante (1 000 repas par jour pour 6 000 personnes dans le camp environ). Certains Britanniques tiennent aussi un centre de vaccination d’urgence.

La deuxième tendance vise à investir le lieu sur le mode du lieu de vie. Deux places fortes britanniques illustrent en ce sens la dynamique à l’œuvre : Le Dôme, où se multiplient les initiatives de spectacles, concerts et activités artistiques en tout genre – et qui sera brûlé lors de la destruction de la zone sud – et la Jungle Books qui est constituée de plusieurs salles de cours pour les adultes et les enfants, ainsi que d’une bibliothèque – avec des ordinateurs connectés à Internet.

Ce qu’il y a d’intéressant dans ces initiatives britanniques, c’est qu’elles offrent une continuité avec la logique des constructions tenues par les exilés – lieux de culte, écoles, restaurants, boutiques, salons de coiffure et boîte de nuit. Les places fortes britanniques, construites sur le même mode que tous les bâtiments – selon là où il y a de la place – forment un continuum dans le camp, en résonance avec une matrice urbaine qui ne répond à aucune forme d’aménagement contrôlé. Il y a des hauts lieux dans ce camp qui contribuent à lui donner la forme d’une ville. Ils obtiennent une sorte de reconnaissance légitime suite à la décision du juge en mars 2016 d’interdire leur destruction lors du « démantèlement de la zone sud ». Cette effervescence initiale du construire est progressivement remplacée par une volonté du maintenir, face à la prise de conscience de l’imminence perpétuelle de la destruction.

En effet, dans ce camp – bidonville en mutation permanente – les deux constituantes majeures sont la construction et la destruction ; ce qui positionne le début de ville dans une position paradoxale entre l’éphémère des constructions et la pérennisation par ces constructions d’un camp non voulu.

Un espace en tension

Ce faire-ville n’est pas commun à tous ceux qui sont présents dans le camp de Calais : si beaucoup de Français et de Britanniques rejoignent certains exilés dans cette dynamique, cela n’est pas valable pour les autres qui souhaitent seulement dormir quelque part la journée avant de tenter de passer la frontière la nuit. En ce sens, quand les Britanniques traversent la frontière pour venir à Calais installer le camp, les exilés cherchent à le quitter pour traverser cette même frontière. La frontière étatique qui n’existe en tant que fermeture que pour les migrants se reproduit de manière moins tracée mais tout aussi visible dans le camp. Ainsi, on peut se demander s’il n’y a pas un certain malaise éprouvé par la plupart des Britanniques face aux migrants, lié à un rapport de pouvoir qui se cherche. D’un côté, il y a une forme de dominance exercée par les volontaires britanniques dans les lieux qu’ils ont construits : le matériel de spectacle du Dôme par exemple est mis sous clefs par les Britanniques et les exilés souhaitant l’utiliser doivent demander la permission. De l’autre côté, dans ce même Dôme, les volontaires n’ont pas le dernier mot : quand l’heure de la prière est annoncée par un homme de la mosquée d’à côté, tout le monde s’arrête, les bénévoles se taisent et les personnes participant à l’activité se dispersent s’ils ne vont pas à la prière. Le camp comme espace de frontières est en perpétuelle négociation : il n’appartient distinctivement à personne en particulier et différents groupes y exercent un pouvoir en concurrence ou en discussion.

Le camp à la marge de la ville et de l’activité

C’est sans doute cette tension qui conduit les Britanniques ne vivant pas sur le camp à progressivement délocaliser certaines de leurs activités à l’extérieur du lieu et centraliser l’organisation de l’aide dans les « Warehouse » (hangars, entrepôts). La frontière franco-britannique est dédoublée dans les consciences britanniques par un tracé invisible d’une délimitation de la Jungle, qui est considéré comme un lieu à part, en marge non seulement de la mobilisation mais de la ville de Calais. En témoignent les panneaux affichés dans la Warehouse de l’Auberge des Migrants qui explicitent un certain nombre de règles ou recommandations à respecter dans le lieu « Jungle », comme l’absence de tenue « tight » lors de travail dans le camp, ou pendant le ramadan, de questions sur le respect du jeûne.

Il est fondamental de percevoir que l’essentiel de la mobilisation anglaise va s’organiser dans un triptyque Ville – Camp – Hangar après une effervescence initiale sur le lieu même du camp. En effet, un des enjeux majeurs de la mobilisation britannique est qu’elle va s’ancrer dans la durée en se polarisant. En outre, si l’on voit émerger dans l’espace-camp un continuum constitué de toutes les initiatives britanniques, françaises et internationales, il s’agit dans le temps de la mobilisation d’une superposition de projets réalisés sans consensus global.

Un engagement qui se confirme dans la durée

À l’ébullition initiale de constructions et de distributions en tout ce sens et directement sur le camp vient se substituer une organisation forte qui rassemble les initiatives dans des lieux clairement distincts qui servent à chaque fois à centraliser la main-d’œuvre. Si les circuits sont bien différenciés, leur point commun est qu’ils se sont lancés précisément grâce à la présence de volontaires indépendants, volatiles, sur place pour une courte durée, et faisant du touche à tout (le matin dans la Warehouse de l’Auberge des Migrants, l’après-midi dans la Jungle Books, créée par une enseignante non-affiliée à une association en particulier). C’est précisément cette main-d’œuvre bénévole et ponctuelle, parfois sans compétence particulière qui est progressivement centralisée et dont le désir de participer à une œuvre collective de solidaritéest rationalisé dans une perspective de productivité.

Un certain nombre de Britanniques vont en effet prendre la décision de rester sur place à Calais, pour un temps indéterminé, d’autres de revenir souvent et pour des périodes de plus en plus longues. Ils deviennent alors les piliers des circuits de solidarité auxquels ils participent et inscrivent l’engagement britannique dans le temps du bidonville. C’est là sans doute le tournant majeur de l’année 2016 : l’émergence d’une polarisation de l’aide qui vient organiser le désordre des mobilisations et des engagements individuels. Un changement s’opère en tout cas dans le rapport au lieu-camp : les volontaires ont moins de contact avec le bidonville et s’engagent généralement directement auprès des associations britanniques grâce à Facebook.

Cette puissance organisationnelle est manifeste chez deux associations britanniques en particulier, HelpRefugees (liée à l’Auberge des Migrants) et Care4Calais, qui vont progressivement centraliser la demande bénévole et la mettre au service d’une quasi machine humanitaire.

L’exemple de l’Auberge des Migrants – Help Refugees

La « Warehouse » de « l’Auberge » s’est profondément transformée depuis fin 2015, à l’image des mutations de l’association elle-même. À l’origine, c’est une petite association française calaisienne, conviviale et fondée sur le relationnel. Elle accepte en 2015 que les volontaires britanniques se rattachent à elle pour mener à bien leurs actions et gérer les dons énormes qu’elle reçoit de toutes parts. Depuis, en lien avec Help Refugees (une campagne en ligne pour des dons pour Calais, devenue association et qui vise à venir en aide aux associations qui travaillent auprès des migrants en Europe), elle gère et brasse un grand nombre de volontaires venus aider les migrants à Calais.

Au début de l’automne 2015, le travail des volontaires est sans mémoire : les gens viennent, innovent et repartent sans laisser de trace de leurs découvertes. Progressivement, les personnes qui restent deviennent des points de référence et ils organisent la mémoire du travail effectué, contribuant ainsi à élaborer un processus gigantesque d’aide humanitaire.

L’association concentre et organise l’afflux bénévole : à l’auberge de jeunesse, un panneau indique comment venir à la Warehouse, qui contacter. L’Auberge des Migrants fournit des bottes à ceux qui en ont besoin et des logements pour ceux qui souhaitent rester longtemps. C’est l’enthousiasme qui prime comme moteur organisationnel : tous les volontaires sont valorisés dans les discours ; l’idée est que le fait d’être là plutôt qu’autre part est un bien en soi. C’est ce que j’appelle la théorie des petites mains : toutes les formes d’aides sont considérées comme bonnes à prendre. « Tu as un véhicule à proposer pour quelque jour ? Tu es génial » / « tu es là pour le week-end, c’est super » / « Tu as apporté des dons de vêtements avec toi, c’est parfait… »

L’organisation de l’aide se fait en fonction de cette dynamique de volontaires de passage, avec une rationalisation technique progressive qui met en place une forme de productivité. On pourrait parler d’une taylorisation du travail de la collecte avec la multiplication au fur et à mesure du temps des étapes d’organisation des services. La collecte de vêtements par exemple est constituée d’au moins 5 stands différents, dans une séparation qui s’apparente au travail à la chaîne. Il y a au minimum trois étapes de tri – adulte/enfant, femme/homme, tailles – effectués par des équipes différentes. Les articles non désirés sont par ailleurs rentabilisés au profit de l’association : les vêtements vintage sont revendus en festival et les habits sales ou déchirés sont vendus à des organismes de recyclage. Par ailleurs, dès le matin, il y a une répartition des volontaires dans les différents services (collecte, distribution, construction, cuisine, transport…). Cette répartition s’effectue sur la base du volontariat (à mains levées) et de la compétence (« qui sait faire…. ? »). L’idée que l’Auberge des Migrants est une usine à volontaires est courante et sans vouloir forcer le trait, les concepts généraux du travail à l’ère capitaliste sont utiles pour penser la manière dont s’organise l’association.

Cependant, il y a aussi un lien sensible avec l’attitude « cool » affichée par de nombreuses start-up. À la Warehouse, la convivialité est de mise avec un travail en musique, les pauses-café ou thés, la cuisine et la distribution du repas du midi pour les volontaires. En outre, la journée commence avec un échauffement d’une vingtaine de minutes pour la mise en forme. C’est que les Britanniques revendiquent une logique informelle de l’association qui refuserait une hiérarchie. L’indépendance des volontaires reste un aspect primordial : le seul engagement pris est celui de la signature d’un papier d’assurance pour la durée du séjouret les gens sont entièrement libres de leurs actions. La Warehouse est à elle seule un lieu de passage désordonné selon les envies et les disponibilités des gens.

En revanche, il serait erroné de croire que dans les faits cette absence de hiérarchie se vérifie, notamment parce qu’au fil du temps une distinction s’est opérée entre ceux qui sont là depuis longtemps, les initiés en somme, et ceux qui débarquent, avec une démarcation qui se fait entre ceux qui connaissent la réalité de la situation et ceux qui ne savent pas. De fait, les volontaires se politisent généralement sur place, face au choc de la rencontre avec une misère et une précarité énorme, ainsi qu’avec une vulnérabilité extrême à la violence de l’État. Ils sont pourtant exclus des grandes dynamiques d’information et ignorent parfois tout de la politique française et des accords du Touquet, de l’histoire de l’association dans laquelle ils travaillent, de la tenue de réunions inter-associatives… Certains sont tenus à l’écart du lieu-camp : la « visite » en est réservée à ceux qui restent au moins une semaine ; l’idée est qu’ils sont plus utiles à travailler au Hangar. C’est en ce sens qu’on peut observer une concentration du pouvoir au sein de la Warehouse, et par rapport au camp : le hangar devient un centre de décision important qui organise toutes les actions qui vont y être menées.

Cette centralisation a pour effet de contribuer à opérer une distinction des espaces qui fait du camp le lieu en marge du pouvoir de décision. En outre, la main mise sur les dons destinés aux migrants confère un statut important à la Warehouse comme espace de stockage qui, interdit aux exilés, devient le cœur battant de l’organisation de l’aide apportée au migrant – qui se pense alors dans un rapport de solidarité indirecte. À la distribution directe d’origine, les Britanniques ont substitué la collecte et le tri, en vue d’une distribution contrôlée. Il en est de même pour les constructions d’habitations – conçues et préconstruites dans le hangar etc. Cela a pour effet une présence moins marquée des Anglo-Saxons dans le bidonville et le développement d’un réseau de sociabilité en dehors de la Jungle. Le soir, on va boire un verre en ville plutôt que dans le camp.

Cette conception et mise en place de l’aide comme management de petites mains, ajoutée à la forte présence des acteurs institutionnels et des ONG, a très largement bousculé la manière de faire historique des associations dont la solidarité est fondée sur un rapport relationnel de proximité.

Une coprésence associative marquée
par la difficulté du faire-ensemble

Un des enjeux majeurs que pose l’arrivée des Britanniques à Calais est sans doute le travail collectif ou en commun des « Anglais » et des associatifs historiques, en lien avec les ONG. Au fil du temps, les volontaires présents dans le bidonville ont appris à se connaître mais les autres évoquent de nombreuses difficultés, liées tout d’abord à la barrière des langues mais aussi à des ignorances respectives des questions politiques dans chacun des pays. Ainsi, la manifestation que constituait l’arrivée du convoi à Douvres n’a été que très peu relayée par les associations françaises. À l’inverse, les Britanniques souvent très demandeurs d’actions nouvelles à effectuer ne se soucient pas nécessairement de savoir s’il y a déjà des choses en place. Là où les deux nationalités se rejoignent, c’est sans doute sur la question des mineurs isolés, question de droit qui fait un socle commun pour contester dans une même logique l’État français et l’État britannique, qui ne respectent ni l’un ni l’autre les conventions internationales. En ce sens, la cabane juridique est un lieu de travail en commun des deux nationalités, qui se rejoignent dans un processus général de judiciarisation du travail humanitaire.

Cette présence britannique est un enjeu fort pour le camp de Calais parce qu’elle propose des nouvelles formes d’aide et de dynamiques d’engagement qui renouvellent entièrement la situation de frontière particulière de Calais. Elle contribue à renouveler le paysage urbain mais aussi social de cette ville et son impact s’étend aux autres villes marquées par l’existence de camps ou campements comme Norrent-Fontes, Grande-Synthe, Cherbourg… La mobilisation britannique interroge aussi une manière française de pratiquer et penser la solidarité, et l’oblige à s’engager au-delà de ses frontières.

1 « The Calais Guantanamo », The Independent, samedi 1er mai 2009.

2 Passeurs d’hospitalité, blog, billet du 14 novembre 2014.

3 Michel Agier (dir), Un monde de camps, Seuil, 2014.

4 Michel Agier, Anthropologie de la ville, PUF, 2015.

Trépanier Madeleine

est une étudiante en master d'Anthropologie à l'EHESS. Elle écrit son mémoire sur la présence britannique à Calais, sous la direction de Michel Agier.