Les coordinations dans les luttes sociales; l’émergence d’un modèle original de mobilisation?

Depuis[[Cet article est tiré d’un travail plus complet, réalisé dans le cadre d’une étude doctorale. Les différents points abordés ici ne seront donc qu’effleurés. les grèves étudiantes de l’hiver 1986, les coordinations n’ont jamais cessé d’être au premier plan de l’actualité sociale et économique en France. Si l’on peut dire qu’elle est un produit des années quatre-vingt, cette forme d’organisation des luttes n’est pour autant pas tout à fait nouvelle ni spécifique à notre pays. D’un point de vue historique, elle renvoie, d’une part, aux formes d’auto-organisation produites par le mouvement ouvrier et, d’autre part, aux tentatives d »‘ encadrement » du mouvement étudiant par l’extrême gauche au cours des années soixante-dix. Au plan « géographique », elle est à mettre en relation avec, par exemple, le phénomène des « cobas » en Italie.

Le développement des coordinations, au cours des années quatre-vingt, dépasse le cadre étroit de l’agitation d’extrême gauche. Il répond, semble-t-il, à des facteurs sociaux plus importants. Il prend appui sur l’importante mutation dans l’ordre de la production mais aussi du social et du culturel qu’a connue la société française depuis une vingtaine d’années : la faillite des rapports sociaux industriels, la perte de la place privilégiée qu’occupait la classe ouvrière au sein des luttes sociales, l’émergence d’un processus d’individualisation touchant nos contemporains depuis un certain nombre d’années[[Ce processus est décrit différemment selon les multiples observateurs sociaux, en termes d’autonomie, de « retour de l’acteur », d »‘émergence du sujet », d’individualisme ou d’émancipation des consciences individuelles..

C’est dans ce contexte que peuvent et doivent être interprétées ces manifestations de « distanciation » et d »‘autonomisation » d’une grande partie de la population à l’égard des institutions, syndicales et politiques ; phénomène mis en relief, entre autres, par l’apparition et le développement des « coordinations ». A l’inverse de celles-ci, les institutions syndicales et politiques sont appréhendées comme des « structures totalisantes », à l’intérieur desquelles on ne se reconnaît plus et dont les intérêts semblent à mille lieues des préoccupations individuelles. Ceci explique certainement cette recherche d’un nouveau rapport à la pratique collective et au politique.

C’est de la comparaison entre six de ces coordinations qu’il est ici question ; six coordinations qui concernent des populations différentes : les étudiants, les cheminots, les instituteurs, les salariés de la S.N.E.C.M.A et d’Air France et les infirmières, et qui se développent de 1986 à 1988.

L’une des premières leçons qui puisse être tirée de l’observation de ces nouvelles formes de lutte est que le secteur public, et en particulier le secteur public à forte production sociale – l’enseignement, la santé et dans une moindre mesure les transports – semble être leur lieu d’émergence privilégié[[Le conflit des assistantes sociales en 1991 peut lui aussi être inscrit dans ce cadre.. Ceci, à notre avis, n’est pas une coïncidence. La concentration de six conflits sociaux d’envergure, dans la seule sphère publique, au cours d’une période relativement limitée (moins de deux ans), témoigne que des raisons autres que conjoncturelles ou propres à chaque secteur ont contribué à leur essor. Il est probable que la crise du secteur public et de son idéologie en soit la raison principale. Cette crise est d’autant plus grave qu’elle ne se réduit pas à de simples critiques externes. L’État n’est plus ici simplement critiqué de l’extérieur comme il a pu l’être autrefois et comme il continuera à l’être par les chantres du libéralisme. Ces conflits sont, au contraire, révélateurs d’une crise interne, touchant « ceux qui remplissent les fonctions dites sociales » et qui sont le plus sollicités par les demandes de la population.

A travers ces mouvements de révolte et de colère, transparaît la tension vécue par des professionnels tenus d’assurer une mission devenue impossible compte tenu de l’accroissement démesuré des demandes auxquelles ils ont à faire face et du ralentissement des moyens mis à leur disposition. C’est le cas, par exemple, des instituteurs, des infirmières et des assistantes sociales qui se sentent seuls à supporter le fardeau de répondre et de remédier à la maladie, à l’échec, à l’exclusion et à la misère sociale.

Plus largement, et nous rejoignons là la thèse de P. Bourdieu, ces conflits expriment l’insatisfaction et le mécontentement des agents de l’État contre l’abaissement de la chose publique et contre la façon dont « la main droite de l’État » réduit le rayon d’action et le périmètre de la charge publique[[« Nombre de mouvements sociaux auxquels nous assistons (et assisterons) expriment la révolte de la petite noblesse d’État (assistantes sociales, professeurs, éducateurs, magistrats de base, etc.) contre la grande noblesse d’État (Énarques et décideurs publics) (…) Je pense que la main gauche de l’État a le sentiment que la main droite ne sait plus ou pis, ne veut plus vraiment ce que fait la main gauche. Une des raisons majeures du désespoir de tous ces gens tient au fait que l’État s’est retiré, ou est en train de se retirer, d’un certain nombre de secteurs de la vie sociale qui lui incombaient et dont il avait la charge(…) On aurait dû comprendre depuis longtemps que leur révolte s’étend bien au-delà des questions de salaire, même si le salaire octroyé est un indice sans équivoque de la valeur accordée au travail et aux travailleurs correspondants et que le mépris pour une fonction se marque d’abord par la rémunération plus ou moins dérisoire qui lui est accordée. », « Un entretien avec P. Bourdieu », Le Monde, 14/01/92, p.2.. Nous serions même amenés à dire qu’à travers les coordinations, la main gauche a tenté de défendre ce que la main droite était en train d’abandonner et de céder.

Lorsque l’on examine, à un autre niveau, la population des secteurs dans lesquels se développent les coordinations, on s’aperçoit que ces dernières concernent indistinctement des populations assez, voire très syndicalisées comme les salariés de la S.N.E.C.M.A, d’Air France, les cheminots, les instituteurs et des populations peu syndicalisées : les étudiants et les infirmières. Dans certains cas, comme à la S.N.C.F. ou à Air France, on peut considérer que c’est par un « trop-plein de syndicalisme » que les membres de ces secteurs ont recours aux coordinations. On se souvient, à ce propos, des 14 grèves de 24 heures à la S.N.C.F. pour la seule année 1986 et du rejet, par les salariés d’Air France, des grèves intersyndicales de 1987. Dans d’autres secteurs, c’est autant la faiblesse de la syndicalisation (étudiants, infirmières) que le peu de préoccupation des syndicats vis-à-vis des revendications spécifiques de certaines professions (infirmières) qui poussera les membres de celles-ci à entrer dans les coordinations. Dans d’autres encore, l’émergence des coordinations répond à l’absence des organisations syndicales sur le terrain de la mobilisation (instituteurs, S.N.E.C.M.A.) .

Notons, par contre, que le milieu infirmier se distingue de tous les autres car il s’agit d’un milieu non seulement sans aucune tradition syndicale mais surtout sans aucun passé de lutte.

La population qui s’investit dans les coordinations est une population jeune. Les plus jeunes ont 20, 25 ans, les plus vieux, 30, 35 ans. C’est ce que révèlent l’ensemble des études et enquêtes qui ont été menées sur ces formes de lutte[[Pour la S.N.E.C.M.A., P. Rozenblatt, Compromis d’entreprise, médiation syndicale et dynamique sociale, G.I.P., Paris, 15 février 1989, pp. 8-9 ; pour la S.N.C.F., G. Ribeill, « Les coordinations cheminotes », 4 p. dact. Journées annuelles de la Société Française de Sociologie, 28 et 29 septembre 1989, p. 2 ; pour les instituteurs, B. Geay, « Espace social et « coordinations », le mouvement des instituteurs de l’hiver 1987″, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 86-87, mars 1991, pp. 23-24 ; pour les infirmières, D. Kergoat, F. Imbert, H. Le Doaré, D. Sénotier, Les infirmières et leur coordination, GEDISST, 1989, n. 45.. Mais ce premier constat en appelle un second. Les coordinations sont, dans leur majorité, animées par les acteurs les plus âgés, appartenant à la classe d’âge des 30-35 ans, et qui sont, généralement, des militants. Dans la plupart de ces conflits, les jeunes de 20, 25 ans constituent les « grévistes actifs » mais ce ne sont pas eux qui animent les structures d’auto-organisation. Le rôle tenu par les militants au sein des coordinations confirme ainsi l’idée qu’il n’y a pas de génération spontanée en matière d’auto-organisation des luttes.

Si les coordinations sont le lieu de rencontre entre deux classes d’âge que rien a priori ne rapproche, elles sont aussi le lieu de l’émergence de conflits de générations. En effet, lorsque l’on constate, dans un premier temps, que ces mouvements sont, dans leur ensemble, des mouvements de « jeunes », c’est pour remarquer, dans un second temps, que les « anciens », soit n’ont pas participé à ces conflits soit y ont participé mais de manière différente; sous les bannières des organisations syndicales, par exemple. Le constat dressé par B. Geay à propos de la double concordance entre anciens et nouveaux recrutés et entre syndicats et coordinations, vaut donc pour la quasi-totalité de ces mouvements[[B. Geay, « Espace social et « coordinations », le mouvement des instituteurs de l’hiver 1987″, art. cit., p. 8..

La jeunesse des acteurs des coordinations est donc incontestable mais de quels « jeunes » s’agit-il ? Ce ne sont ni ceux qui empruntent les filières nobles de notre système d’éducation ni ceux des cités défavorisées en périphérie de nos agglomérations. C’est une jeunesse issue des classes moyennes pour qui le diplôme est le plus souvent la seule chance de promotion sociale. D’où sa colère lorsqu’un gouvernement veut modifier ses critères d’attribution.

C’est une « jeunesse » désillusionnée », déçue par sa place et son rôle dans l’activité productive ; désillusion qui va de pair avec la frustration sociale causée par la non-reconnaissance de ses qualifications, le manque de considération sociale à son égard (ou à l’égard des professions qu’elle exerce). Ce sont des « jeunes », enfin, qui se distinguent de leurs aînés dans le rapport qui les noue au travail. Travail pour lequel ils ne veulent plus sacrifier leur bonheur personnel.

Les secteurs dans lesquels ces conflits éclatent se caractérisent par une transformation des groupes qui les constituent.

Cette modification résulte de deux facteurs : la transformation des politiques et/ou des filières de recrutement et donc de la population salariée ; l’évolution, vers le haut ou vers le bas, de l’origine sociale, du niveau d’études ou des deux à la fois de la population concernée. Cette évolution sociologique n’est pas sans influence sur l’engagement des acteurs dans les luttes en question.

A la S.N.E.C.M.A. et à Air France, par exemple, les jeunes mécaniciens, qui ont été embauchés au début des années quatre-vingt et qui ont été déçus par la situation professionnelle qui leur a été réservée dans ces deux entreprises, constituent la force de frappe des grèves de 1988.

A la S.N.C.F., les « nouveaux cheminots » jouent un rôle moteur dans la grève de 1986. On dénomme par « nouveaux cheminots », tous ceux qui ont été embauchés
dans l’entreprise à partir des années soixante-dix, après que la filière traditionnelle de recrutement à partir de l’exode rural se soit épuisée[[A ce sujet, G. Ribeill, Les cheminots, Paris, Ed. La Découverte, collect. Repères, 1984.. De fait, une nouvelle population entre dans la profession: jeune, plus urbaine, mieux scolarisée et déjà socialisée.

En 1987, lors du conflit des maîtres-directeurs, les instituteurs nouvellement recrutés se mobilisent aussi en masse sous les bannières de la coordination. Ils se distinguent des instituteurs les plus anciens par leur origine bourgeoise, leur niveau d’études plus élevé ainsi que par leur détachement vis-à-vis d’une profession qu’ils considèrent comme dévalorisée et parfois comme dévalorisante.

Chez les infirmières, au contraire, cette double évolution sociologique – élévation de l’origine sociale et du niveau d’études – s’avère être différente voire inversée. L’évolution sociale des infirmières se déplace, en effet, au sein des classes moyennes, des catégories indépendantes – artisans, commerçants – vers les professions intermédiaires. Les caractéristiques scolaires des postulantes infirmières se modifient, elles aussi, puisque au cours de la décennie quatre-vingt, on assiste à une diminution sensible des postulantes munies de baccalauréats généraux au profit de celles munies de baccalauréats techniques. Au cours de la même période, les effectifs des élèves infirmiers tendent à régresser de manière significative ; ils passent de 47.237 en 1980 à 38.818 en 1987. Ces données, concernant l’évolution de la morphologie de cette catégorie professionnelle, permettent de comprendre l’indignation des infirmières devant le décret Barzach de 1987. En effet, l’accès à une profession d’acteurs moins dotés scolairement ou dotés de titres scolaires moins glorieux, au cours d’une période de baisse sensible des postulants, entraîne généralement un sentiment de dévalorisation sociale pour les membres qui la composent. Le slogan : « Notre profession n’est pas une poubelle », scandé lors de la manifestation contre le décret Barzach du 25 mars 1988, résume parfaitement cette peur de la dépréciation sociale de la profession.

Chez les étudiants, enfin, cette évolution sociologique ne concerne pas tant la morphologie de ce groupe social que sa croissance. De 1960 à 1981, la population étudiante a en effet quadruplé. De fait, la massification de l’enseignement supérieur et le problème de dévaluation des diplômes qui en découle peuvent être considérés comme les thèmes majeurs du conflit de 1986.

Ainsi, deux facteurs apparaissent comme importants à prendre en considération pour comprendre les coordinations. Le facteur générationnel et le facteur professionnel. Générationnel car ces mouvements sont des mouvements de « jeunes »; ceux-ci réunissent en effet des acteurs jeunes en âge mais aussi nouvellement recrutés. Professionnel au sens où la question de la profession – le problème des débouchés, de la promotion professionnelle, de la défense des professions, de la reconnaissance professionnelle – est au centre des préoccupations des grévistes.

Parmi toutes les raisons avancées par les acteurs des conflits pour expliquer leur engagement dans les coordinations, il est possible de dégager quelques constantes. Nous en avons relevé cinq :

La nouveauté et l’aspect performant des coordinations matérialisés par la garantie de l’unité lors de la lutte, la capacité à mobiliser largement, à attirer les médias, etc.
L’efficacité des coordinations par rapport à l’inefficacité syndicale. Nombreux sont en effet les grévistes à déclarer qu’ils ont été amenés à se doter d’une structure de coordination parce que le syndicat ne remplissait pas son rôle.
La désunion syndicale. C’est certainement l’argument le plus fréquemment avancé par les acteurs des conflits. Il est banal de le mentionner tant il paraît évident.
La référence aux coordinations précédentes, c’est-à-dire l’impact que chacun des mouvements va avoir sur le suivant. Les témoignages recueillis – ainsi que les différents propos des grévistes que l’on a pu lire dans la presse – indiquent combien les cheminots et les instituteurs ont été influencés par la lutte des étudiants, les grévistes d’Air France par ceux de la S.N.E.C.M.A. qui leur ont rendu visite par deux fois, les infirmières par la coordination des infirmières anesthésistes créée un an avant leur mouvement, etc.
Les coordinations elles-mêmes ; à savoir qu’elles représentent, comme l’écrit T. Negri, la condition même par laquelle la lutte s’engage[[T. Negri, « Gauche et coordinations ouvrières », Lignes, n° S, février 1989..

En ce qui concerne les syndiqués, ce sont les erreurs, faites le plus souvent à l’intérieur du giron syndical, mais surtout la volonté de les dépasser, qui conduisent un certain nombre d’entre eux à entrer dans les coordinations. Ainsi, dans les cas maintes fois répétés d’absence des organisations syndicales sur le terrain de la mobilisation, ils ressentent presque comme une obligation la nécessité d’entrer dans la lutte. Leur engagement dans les coordinations donne naissance à deux situations distinctes : la première où le politique prend le pas sur le syndical: Il s’agit du syndiqué qui, une fois entré dans la coordination, privilégie son appartenance à celle-ci sur celle de son organisation syndicale. Et la seconde où l’aspect syndical prédomine.

Au plan revendicatif, le thème et le terme le plus avancé par les acteurs des conflits est celui du ras-le-bol. A lui seul, ce terme de « ras-le-bol » regroupe tous les motifs de mécontentement exprimés. Il articule autour de lui aussi bien des revendications quantitatives (augmentation de salaires, d’effectifs) que des revendications qualitatives (statut, retrait de projet de loi, etc.). Résultats d’une profonde exaspération, ces luttes s’apparentent donc plus à des mouvements de révolte et de colère qu’à des luttes revendicatives traditionnelles. Par contre, elles semblent se distinguer des mouvements d’auto-organisation des années soixante-dix au sens où elles ne sont ni porteuses d’une idéologie de la contestation ni d’un projet politique particulier.

Leur contenu n’en est pas moins radical. D’une part, parce que leurs revendications sont, pour les acteurs des conflits, autant de questions posées à l’État et au reste de la société: quelle politique de santé doit-on mettre en oeuvre? Quelle formation dispenser et pourquoi faire ? Doit-on, et pourquoi, emmener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat ? Quelle politique sociale doit-on adopter ? D’autre part, parce que leurs revendications, tant salariales que statutaires, si elles étaient reconnues et prises en compte, bouleverseraient les hiérarchies salariales et remettraient en cause le système de classification et de rémunération.

L’analyse de la façon dont se sont constituées les coordinations montre que dans tous les cas, ce sont des syndicalistes voire des politiques qui les ont mises sur pied. Ces syndicalistes appartiennent soit à des tendances minoritaires et oppositionnelles à leur direction syndicale, soit à des unions départementales se situant à la gauche syndicale de leur organisation. Ces « professionnels » de l’activité syndicale et politique, entrés dans le militantisme au cours des années soixante-dix, sont effectivement les mieux placés, de par leur habitus militant, pour proposer ce type de structure d’organisation des luttes.

Toutes les coordinations ne se développent pas de la même façon. Ainsi, il est nécessaire de distinguer celles qui émergent dans des entreprises comme la S.N.E.C.M.A. ou Air France, groupées sur quelques sites et celles concernant des secteurs disséminés géographiquement: les étudiants, les cheminots, les instituteurs et les infirmières.

A la S.N.E.C.M.A. et à Air France, les petits groupes jouent un rôle important dans la popularisation de la grève et dans la constitution de la coordination. On peut entendre par petits groupes les collectifs d’atelier, les divers comités qui se créent dans chacun des deux conflits, les petits réseaux d’amitié. Ces regroupements sont, dans la plupart des cas, des regroupements de fait ; ils correspondent à la division de ces entreprises en services, secteurs et ateliers. Mais ils peuvent aussi être le produit d’autres contingences comme l’amitié ou l’ancienneté dans l’entreprise. Préexistants à l’action collective, ils vont permettre son extension et sa forme. De plus, ils ont une fonction déterminante au cours des luttes elles-mêmes, et pas seulement à leur démarrage.

La question de l’élargissement de la lutte et de la popularisation des coordinations se pose de façon tout à fait différente pour les secteurs disséminés géographiquement. Si la notion de « collectif » est déterminante pour comprendre le développement des formes d’auto-organisation dans des entreprises comme la S.N.E.C.M.A. ou Air France, celle de « réseau » l’est tout autant pour ce qui est de ce même développement dans le milieu des instituteurs, des cheminots et des infirmières. Par réseau, il faut entendre tout aussi bien le réseau militant que celui fondé sur les contacts personnels. Paradoxalement, malgré la faiblesse des moyens mis en oeuvre, c’est le principe de la « chine » qui assure le succès de ces mobilisations.

Une hypothèse forte est que l’on peut corréler ces deux modes de diffusion ou de mobilisation au rapport que ces professions nouent au travail. En ce sens, le collectif constitue, pour les grévistes de la S.N.E.C.M.A. et d’Air France, une sorte de réappropriation par une communauté de travail de son identité agissante vis-à-vis de la gestion taylorienne de ses activités. Par contre, le réseau correspond au phénomène d’atomisation sociale et professionnelle (cheminots, instituteurs) ou d’absence d’identité collective (infirmières) prédominant dans ces milieux.

Lorsque l’on se propose de bâtir un idéal-type d’une coordination et que l’on compare ensuite les coordinations réellement existantes à ce dernier, celles-ci se répartissent en deux groupes distincts. Le premier comprend les coordinations étudiantes, instituteurs et infirmières dont le fonctionnement est très formalisé. Le second : les cheminots, la S.N.E.C.M.A. et Air France dont le fonctionnement est beaucoup plus simple. Diverses raisons telles que les résistances syndicales, les difficultés d’ordre matériel, la courte durée des conflits expliquent le fonctionnement chaotique et peu formalisé des coordinations du second groupe. Une de ces raisons semble néanmoins plus importante que les autres. Les coordinations dont le fonctionnement a été le plus fruste ont éclos dans des entreprises ou dans des secteurs moyennement ou fortement syndicalisés. Les catégories professionnelles qui les composent (cheminots, ouvriers professionnels) portent avec elles une histoire – et une culture – ouvrière et syndicale marquée par une adhésion de toujours au syndicalisme traditionnel et dominant (dont la figure de proue est la C.G.T.). On peut donc légitimement penser que c’est sur la prégnance du modèle syndical traditionnel que vont buter ces formes nouvelles d’action.

L’ensemble de ces six coordinations possèdent toutefois un trait commun: celui de la recherche constante de l’unité.

On a beaucoup glosé sur l’aspect corporatiste des mouvements de coordination. Sur l’ensemble des six conflits, quatre sont effectivement de type catégoriel et deux, uniquement, de type intercatégoriel. L’aspect intercatégoriel des conflits de la S.N.E.C.M.A. et d’Air France se comprend par le fait que les salariés de ces deux entreprises sont les héritiers d’une longue tradition de lutte fondée sur  »intercatégoriel et représenté par le mouvement ouvrier. A l’inverse, le « catégorialisme » des mouvements des cheminots et des infirmières – seuls ces deux mouvements sont véritablement taxés de corporatisme – est explicable, à notre avis, par la situation de ces deux professions, immergées dans un enchevêtrement de relations sociales complexes. Le secteur de la santé et la S.N.C.F. sont, en effet, deux secteurs où cohabitent une multitude de professions différentes avec des intérêts spécifiques et parfois antagonistes. De fait, il est possible de croire, pour ce qui concerne les infirmières, que leur lutte pour l’affirmation de leur identité professionnelle passait inéluctablement par la différenciation avec les autres catégories du personnel soignant[[« Le nom de profession dont les agents sont dotés, le titre qu’on leur donne, est l’une des rétributions positives ou négatives (au même titre que le salaire) en tant que marque distinctive qui reçoit sa valeur de sa position dans un système de titres organisé hiérarchiquement et qui contribue par là à la détermination des positions relatives entre les agents et les groupes », P. Bourdieu, « Espace social et genèse des classes », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 52/53, juin 1984, p. 8.. D’autre part, et dans les deux cas, la prise de conscience d’appartenir à une communauté professionnelle explique plus, selon nous, l’aspect catégoriel de ces mouvements que le corporatisme appréhendé comme un égoïsme groupal.

Quoi qu’il en soit, deux raisons sont principalement invoquées par les grévistes de ces deux conflits pour justifier l’aspect catégoriel de leur lutte : la peur de
l’effacement des revendications propres à leur catégorie dans l’intercatégoriel d’une part, et la différence au niveau des rythmes de mobilisation d’autre part.

Animées par des stratégies diverses, les coordinations diffèrent aussi les unes des autres sur les motifs d’une éventuelle participation à des négociations. Si, pour la coordination nationale intercatégorie des cheminots (C.N.I.C.) et pour la coordination de la S.N.E.C.M.A., cette participation a pour but de contrôler les syndicats par les représentants de la base, la coordination infirmière entend, elle, y participer pour représenter les infirmières alors que la coordination d’Air France souhaite y être présente pour informer les grévistes du déroulement des négociations.

Concrètement, seule la coordination infirmière participera réellement à des négociations. L’État, en effet, de 1986 à 1988, jouera, vis-à-vis des mouvements coordonnés, la stricte carte de la reconnaissance syndicale.
Le refus de l’État de négocier avec les coordinations pose, à notre avis, le problème du (non-)rapport que celui-ci entretient avec la société civile et les communautés professionnelles et du mode de représentation de celles-ci ; problème dont le thème récurrent est celui de la citoyenneté. Ce thème de la citoyenneté sera d’ailleurs mis en exergue par une coordination particulière : celle des assistantes sociales. Lors de leur lutte en 1991, ces dernières, devant le refus de l’État de prendre leurs revendications en considération, exprimeront leur indignation par le slogan suivant: « Professionnels autant que citoyens, les assistants sociaux sont traités comme des chiens ». De fait, les coordinations témoignent, comme l’a montré D. Kergoat et son équipe à propos de la coordination infirmière, de la difficulté, pour ne pas dire de l’impossibilité, de bâtir un rapport avec l’État lorsque l’on n’est pas une structure institutionnelle[[D. Kergoat, F. Imbert, H. Le Doare, D. Senotier, Les infirmières et leur coordination, 1988-1989, GEDISST, novembre 1989..

Plusieurs constats doivent être tirés, en dernier lieu, du rapport à double sens, syndicats/coordinations, coordinations/syndicats. Le jugement des syndicats sur les coordinations, d’une part, doit être considéré avec prudence. Les organisations syndicales ne constituent pas des blocs homogènes face au phénomène des coordinations. Si, plus on remonte dans la structure pyramidale des syndicats et plus les jugements portés sur les coordinations se montrent critiques pour ne pas dire résolument hostiles, il n’existe pas de points de vue semblables selon la place des militants au sein de ces organisations ou entre les sections locales, fédérales et unions départementales. Dans tous les conflits, existe une dualité de fait entre les militants syndicaux qui participent aux coordinations et leurs structures syndicales. Un bon nombre d’entre eux se retrouveront d’ailleurs en porte-à-faux, étant parfois obligés de choisir entre deux politiques divergentes ou entre l’adhésion aux actions promues par leur organisation et celles impulsées par les structures d’auto-organisation. Il est donc difficile pour ne pas dire impossible de déterminer « l’attitude moyenne » de telle organisation syndicale vis-à-vis de telle coordination.

D’autre part, aucun élément ne peut être retenu pour étayer la thèse de l’anti-syndicalisme des coordinations. Tout d’abord, parce que de nombreux syndicalistes composent les coordinations. Ensuite, parce que ces dernières utilisent les organisations syndicales lors des conflits. Ainsi, il est plus juste de parler de méfiance à l’égard du syndicalisme, de contestation du syndicalisme que d’anti-syndicalisme.

Il est à noter, enfin, que les mouvements de coordination ont peu d’incidences sur les organisations syndicales à l’issue des conflits. Lors des votes aux élections professionnelles suivant chacun de ceux-ci, aucune d’entre elles ne progresse ni ne régresse de façon significative. On ne relève, de même, aucun mouvement d’adhésion syndicale conséquent à leur suite.

De cette comparaison, il ressort que le phénomène des coordinations peut être appréhendé à travers deux approches distinctes. La première, la plus évidente et aussi la plus médiatique, aborde les coordinations à travers le thème de la « crise du syndicalisme ». La seconde renvoie ce phénomène à d’autres thèmes, et notamment à ceux de la profession, du marché de la reproduction sociale, du travail, de l’organisation du travail, etc.

Commençons par la première. La toile de fond sur laquelle surgissent les coordinations, au cours des années quatre-vingt, est celle de la crise du syndicalisme. Dans ce cadre, celles-ci sont considérées soit comme un simple symptôme de cette crise soit comme une alternative au dysfonctionnement syndical sur le terrain des luttes.

Ce dysfonctionnement syndical est double. Il affecte tout d’abord son système de représentation : la distance entre les salariés et leurs organisations représentatives ne cesse de croître ; ensuite, sa fonction organisationnelle celle-ci est jugée inefficace, inadaptée et sans portée par bon nombre d’acteurs sociaux.

De fait, pour pallier cette insuffisance syndicale et ce déficit de la fonction organisationnelle des syndicats sur le terrain des luttes, les coordinations ont recours à des pratiques de mobilisation, d’organisation, de représentation et d’action inédites ou redécouvertes. Parmi elles, deux sont intéressantes à observer. Il s’agit de l’instrumentalisation des syndicats par les coordinations d’une part, et de l’utilisation des médias comme instrument de lutte d’autre part.

Cette instrumentalisation, dans le premier cas, prend plusieurs formes. Une forme « limitative » où les syndicats voient non seulement leur rôle réduit par les collectifs des grévistes mais aussi leurs décisions et actions subordonnées à celles des coordinations. Une forme technique puisque les moyens techniques et logistiques des syndicats sont utilisés par les structures d’auto-organisation. Une forme juridique, les coordinations faisant appel aux syndicats pour couvrir leur grève sur le plan légal. Une forme pratique, enfin, les grévistes utilisant le savoir-faire et l’expérience syndicale lors des négociations, par exemple.

L’exemple des coordinations confirme donc parfaitement l’idée, théorisée par certains économistes et sociologues, d’un processus d’instrumentalisation des
organisations syndicales[[Cf. P. Rosanvallon, La question syndicale, Paris, Ed. Calmann-Lévy, 1988.. Lors de ces conflits, les syndicats sont effectivement considérés et utilisés comme des « taxis » dont on se sert lorsque l’on en a besoin et que l’on abandonne une fois la mission accomplie. L’absence de mouvement d’adhésion syndicale significatif une fois les luttes achevées en est une preuve éclatante.

Dans le même ordre d’idées, on ne peut manquer d’être étonné, lorsque l’on travaille sur les coordinations, du rôle important attribué aux médias par les acteurs de ces mouvements. Ceci est, somme toute, un phénomène assez original qui doit tout autant à la transformation de l’espace politique qu’à la place déterminante tenue, aujourd’hui, par les médias dans le jeu politique[[A ce sujet, P. Champagne, Faire l’opinion, Paris, Ed. de Minuit, 1990..

Toutes les coordinations, à partir de la coordination étudiante, mettent l’accent, avec plus ou moins de réussite, sur la médiatisation de leur mouvement. Trois raisons, au moins, expliquent selon nous, cette importance accordée aux médias.

La première est d’ordre instrumental. Les coordinations ne sont pas des syndicats. Elles ne disposent pas des moyens techniques et logistiques de ces derniers. Pour se faire connaître à l’intérieur – propagation – comme à l’extérieur – popularisation – des secteurs desquels elles surgissent, elles doivent avoir recours à d’autres techniques et doivent passer par d’autres canaux que ceux empruntés par les syndicats. Les plus efficaces sont les médias.

La deuxième raison témoigne de la prise de conscience par les acteurs sociaux de la force et de la puissance des médias dans nos sociétés contemporaines et de l’idée selon laquelle tout phénomène médiatisé acquiert de cette force et de cette puissance. Ceci équivaut à dire qu’aujourd’hui, pour être reconnu et entendu, un phénomène social comme un mouvement de grève doit être médiatisé et par conséquent médiatique.

La troisième et dernière raison correspond au désir des grévistes de se donner une image et de donner à voir à l’opinion publique, une image d’eux-mêmes. Car, et c’est un élément commun à la quasi-totalité de ces mouvements, les coordinations, durant les conflits, se soucient sans cesse de l’opinion publique et cherchent son soutien sans discontinuer.

Ce rôle primordial accordé aux médias conduit les protagonistes des coordinations à adopter un rapport instrumental avec eux, de la même façon qu’avec les organisations syndicales. Cette instrumentalisation prend la forme d’une intégration des médias comme outil de lutte. Ces derniers servent indistinctement à informer l’opinion publique des revendications portées par les grévistes ainsi que du déroulement des mouvements au jour le jour mais sont aussi un moyen de propagande au sein du groupe mobilisé. Concrètement, cet usage instrumental se matérialise, dans certains de ces conflits, par la constitution d’un certain nombre de structures, de type commissions « médias » ou « relations publiques », qui ont pour charge, non pas uniquement d’informer les médias sur l’état des mouvements mais, et là se trouve la nouveauté, de faire pression sur eux pour maximiser la place accordée aux mouvements dans l’information.

Les coordinations, nous l’avons écrit précédemment, expriment plus, à notre avis, une contestation du syndicalisme qu’un rejet du syndicalisme. Cette contestation du syndicalisme revêt plusieurs formes, plus ou moins construites et plus ou moins limitées. Il est possible d’en distinguer deux.

La première, la moins construite, est repérable dans le discours tenu par les nombreux jeunes non-syndiqués qui se mobilisent dans les coordinations. Discours à l’intérieur duquel ceux-ci considèrent les organisations syndicales comme des appareils dont ils se sentent éloignés et dans lesquels ils ne veulent pas entrer ; discours au sein duquel, de plus, les syndicats sont jugés à l’aune de leur stricte efficacité. Cette première forme de contestation nous semble être plus de l’ordre de la « grogne » que de la critique idéologique rationnelle. Tout d’abord, parce que ces critiques à l’égard des organisations syndicales sont rarement étayées idéologiquement ; ce ne sont pas des critiques du type anarcho-syndicaliste, par exemple, qui condamnent les organisations syndicales actuelles pour leurs « dérives bureaucratiques ». Ensuite, parce que cette « grogne » ne trouve aucune transcription matérielle puisque, outre le fait que ces jeunes non-syndiqués entrent dans des structures qu’ils n’ont pas construites – puisque bâties en grande partie par des syndiqués -, leur implication et leur engagement dans celles-ci demeurent limités. Enfin, parce que leur discours est teinté d’une certaine ambiguïté ; ceux-ci rejetant les organisations syndicales et leur préférant des nouvelles structures tout en reprochant aux premières « de ne rien faire ».

La seconde est plus construite et entre dans le débat contemporain sur la crise du syndicalisme et la recomposition syndicale. C’est une contestation portée principalement par les syndicalistes et les anciens syndicalistes qui animent les coordinations. Ces derniers tirent le constat de l’inadéquation du cadre syndical actuel par rapport aux attentes sociales des salariés et de la nécessité de repenser voire de recomposer le syndicalisme dans lequel ils se meuvent.

Cette incapacité des organisations syndicales à répondre aux attentes des salariés a entraîné ces syndicalistes à réactiver des structures de lutte telles que les coordinations. Mais celles-ci ne constituent pas, pour autant et selon eux, le modèle alternatif idéal devant résoudre les problèmes posés par la crise du syndicalisme. Les coordinations ne sont que des outils de lutte ponctuels bâtis pour faire face à des objectifs limités. Il est donc indispensable, pour ces syndicalistes, de dépasser la forme coordination pour construire un « cadre d’unité d’action permanent. »

Seule la coordination infirmière n’entre pas dans ce modèle. Comme le postule D. Kergoat dans son rapport, la coordination des infirmières ne correspond pas « au refus d’une structuration solide, mais au constat qu’aucune des structures qui existent ne conviennent et à la volonté d’en inventer de nouvelles.[[D. Kergoat, op.cit., p. 56. » Son évolution et sa transformation en syndicat intercatégoriel d’un côté – le C.R.C. (Coordonner Rassembler Construire) – et en syndicats catégoriels autonomes de l’autre – Le C.N.I. (Coordination Nationale Infirmière) et l’U.P. (Union Professionnelle) -, n’infirme pas cette idée. En effet, le problème de maintenir la coordination sur le long terme et de la concevoir comme modèle alternatif aux organisations syndicales existantes, s’est posé quasiment d’emblée, en tout cas bien avant sa scission en trois structures distinctes.

On ne saurait réduire, comme nous l’avons annoncé plus haut, les coordinations à de simples symptômes témoignant de la crise du syndicalisme. L’émergence des coordinations est constitutive d’autres dimensions qui renvoient aux thèmes adjacents de la profession, de l’organisation du travail et du repositionnement social.

Le phénomène des coordinations révèle, par exemple, l’existence au sein de la population salariée entrée en lutte, d’un sentiment relativement fort de frustration sociale. Celui-ci a de multiples causes telles que : l’absence ou l’obsolescence de l’utilité, tant individuelle que sociale, du travail, le blocage des perspectives professionnelles, la dévalorisation sociale liée à la dépréciation de la profession ou au désajustement entre titres possédés et postes attribués, etc.

Les coordinations peuvent être comprises, aussi, ainsi que l’a noté de son côté B. Geay, comme l’une des manifestations de la transformation de l’espace social et du marché de la reproduction sociale[[B. Geay, « Espace social et « coordinations », le mouvement des instituteurs de l’hiver 1987″, art. cit.. De fait, le malaise dans le rapport au travail que l’on peut percevoir chez les jeunes acteurs mobilisés au sein des coordinations est lié à un profond sentiment de déclassement. Celui-ci est le résultat ou la conséquence des diverses évolutions et transformations qui ont touché la structure de la composition sociale de ces professions. Ces transformations se caractérisent principalement par une élévation du niveau d’études des nouveaux entrants sur le marché du travail. D’où ce désajustement entre l’activité escomptée par ces jeunes acteurs une fois leur étude réalisée et l’activité véritablement attribuée.

Il est possible de repérer des traces de cette impression de déclassement et de ce désappointement devant l’activité offerte, dans la mise en oeuvre, par bon nombre de ces jeunes acteurs, de stratégies de reconversion. Celles-ci se matérialisent, le plus souvent, par une fuite de la profession. C’est ce dont témoigne, par exemple, le nombre élevé de démissions enregistré chez les jeunes recrues de la S.N.C.F. au début des années quatre-vingt et le « refus de l’institutorat à vie » manifestés par les nouveaux recrutés au sein de la profession d’instituteur.

Dans le même ordre d’idées, l’impossibilité de pourvoir totalement le nombre de postes offerts dans le secteur de l’enseignement comme dans celui de la santé, en pleine période de crise économique et de chômage, atteste l’image dévalorisée de ces professions et le peu d’attrait qu’elles exercent sur les franges scolarisées de la population.

L’émergence des coordinations est à mettre en relation, enfin, avec certaines questions liées aux transformations en matière d’organisation et de division du travail, depuis une dizaine d’années[[A ce sujet, P. Rozenblatt, « Vers de nouvelles formes de coopération dans le travail », cf. article suivant.. Sans développer cette problématique, rappelons simplement qu’en tant que forme de contestation de l’organisation du travail, les coordinations permettent non seulement de saisir la nature et l’ampleur de ces transformations mais aussi de dégager ce qui pourrait constituer des formes nouvelles de coopération dans le travail. A partir de l’exemple des coordinations, on peut effectivement se demander si les pratiques professionnelles autonomes, mises en place lors de ces luttes, ne peuvent pas être considérées comme un modèle alternatif de rapport au travail que les salariés grévistes opposeraient, au moment du conflit, à celui qui leur est hiérarchiquement imposé ? La forme coordination apparaît, dans ce cadre, comme une forme permettant l’instauration d’une nouvelle configuration de l’espace productif, fondé non plus sur des relations hiérarchiques de commandement, mais sur des « rapports de coopération » horizontaux et plus ouverts.

Peut-on interpréter les coordinations comme des symptômes de « la crise du syndicalisme » ? Certes, mais pas uniquement. Car, s’il est vrai qu’elles surgissent à un moment où le syndicalisme est en proie à de graves difficultés d’ordre structurel, elles ne doivent, en aucun cas, être réduites à l’expression de simples manifestations subjectives de cette crise. Tout d’abord, parce qu’à l’intérieur du champ des luttes sociales, elles expriment un « au-delà » de la seule contestation syndicale ou de la simple prise en compte du dysfonctionnement du syndicalisme ; en particulier, sous la forme d’une mise en place de pratiques alternatives au niveau des modes d’organisation. Ensuite, parce qu’elles ne se limitent pas à la seule dimension du champ syndical.

Les pratiques instaurées et développées par les coordinations peuvent-elles être considérées comme alternatives à la pratique syndicale et à son dysfonctionnement ? Certes, mais pas totalement. En premier lieu, parce qu’elles ne rompent pas complètement avec la pratique syndicale. En deuxième lieu, parce que les coordinations ne constituent pas, pour bon nombre de leurs animateurs, leaders ou sympathisants, le modèle alternatif idéal pouvant résoudre les problèmes actuels de l’action et de la mobilisation sociale. En troisième lieu, parce qu’elles sont considérées, par certains acteurs sociaux, de la même façon que les organisations syndicales, à savoir comme de simples structures instrumentales. En dernier lieu, parce que ces pratiques alternatives ne se sont pas développées dans chacune des coordinations et ont revêtu, lorsqu’elles se sont développées, des formes plus ou moins abouties.

L’émergence des coordinations témoigne-t-elle, pour les acteurs qui les composent, d’une insatisfaction dans le rapport qui les noue au travail ? Assurément. Les salariés manifestent, au travers des coordinations, leur mécontentement à l’égard de l’utilité – sociale et professionnelle – de leur travail, du statut qui leur est concédé, de l’espace professionnel qui leur est attribué et, d’une façon plus générale, de l’impossibilité qui est aujourd’hui la leur, d’accomplir correctement, en tout cas telle qu’ils la conçoivent, leur mission au sein du secteur public.

La forme coordination peut-elle être appréhendée comme une tentative alternative de remodélisation de l’espace productif et de réorganisation des rapports de travail ? Par rapport aux modèles managériaux et patronaux contemporains, certainement, mais de façon encore partielle, confuse et inachevée. Seules des études menées sur le terrain de l’éclosion des coordinations, pourraient mesurer la nature, la forme, le degré d’accomplissement de ces pratiques alternatives et, plus important, ce qu’il en reste aujourd’hui, dans la quotidienneté du travail et dans les rapports sociaux d’entreprise. Ces études demeurent donc à accomplir.