Les coordinations : production de subjectivités ou nouvelles institutions?

Si une réaction, plutôt pessimiste, a clos le Séminaire sur les coordinations – organisateurs et public paraissant en effet déçus par le travail effectué -, je voudrais montrer que la déception ressentie est en relation avec notre façon à nous d’entendre les coordinations et non pas avec ce qui a été dit par leurs représentants.

Une première observation concerne le titre, la « production des subjectivités », sous lequel on a présenté les différentes coordinations. En laissant entendre que certains discours relèvent, à la différence d’autres, de la « subjectivité », on a repris, sans les remettre en question, les dichotomies individu/société, subjectivité/institution, privé/public, etc. que, pour la clarté de l’exposé, l’on peut reconduire à la distinction parole, expression subjective/langue, institution sociale (F. de Saussure).

Or, la théorie des Actes de langage et l’accent mis sur l' »‘énonciation » (cf. l’acte illocutoire selon Austin,1970) versus « l’énoncé », cristallisation ou chute de cet acte (d’énonciation), permet de dépasser ces oppositions en montrant que la parole, pour subjective et personnelle qu’elle soit, relève toujours de règles communes, « sociales » (cf. Searle, 1972). Ainsi le langage est toujours « public », jamais « privé » (Wittgenstein, 1961).

La façon que nous avons d’énoncer (ou mettre en forme, en scène) les coordinations sera donc différente selon que nous les considérons comme productions de subjectivité, expression d’une parole « spontanée » et en tant que mouvements « informels », ou en prenant en compte le fait que le langage qui les désigne est toujours un acte de mise en forme, un acte d’institutionnalisation.

Considérées en tant que surgissement d’une parole subjective, les coordinations sont immédiatement considérées, comparées et opposées aux syndicats qui représenteraient l’institution. C’est ainsi que, au cours du Séminaire, l’analyse a souvent consisté à dégager les similitudes et surtout les différences avec ces derniers, aboutissant à souligner les insuffisances, les tâtonnements, le manque de précisions des coordinations aussi bien dans le fonctionnement que dans la définition de leurs buts. Cependant, il est clair que l’on ne parle d’insuffisances et de manque de précisions que par rapport au modèle fourni par les institutions syndicales, alors que les coordinations sont à énoncer comme des formes, nouvelles et spontanées, certes, mais toujours formalisées, mises en forme, c’est-à-dire « institutionnalisées ». Dès lors, leur richesse commence à apparaître : l’on se rendra compte que, surgissantes et spontanées, elles n’en sont pas moins des institutions à part entière, qui présentent des caractéristiques précises. Bien différentes des syndicats, elles n’en constituent cependant pas une version encore imparfaite.

Pour le prouver, nous allons examiner successivement les différentes formes de coordinations telles qu’elles nous ont été présentées :

– les « beurs » et la « petite main » ou: la nouvelle forme d’institutionnalisation « d’être ensemble », dans le groupe et des groupes entre eux ;
– les étudiants et les formes de reconnaissance en transition ou : l’identification en tant que demande de reconnaissance ;
– les camionneurs et l’appartenance à des réseaux par les microprocesseurs ;
– les agriculteurs et la recomposition de la paysannerie. Des nouveautés se donnent alors à voir qui ne sont pas à prendre pour des insuffisances ou des imperfections : les coordinations apparaissent comme des « formes » spécifiques.

Afin de mettre en évidence cette spécificité, nous allons essayer de dégager les principales catégories de pensées qui sont apparues à l’œuvre dans les discours des coordinations ci-dessus citées.

Nous constatons que ces catégories (au sens où Benveniste -1961- emploie ces termes) sont bien différentes de celle de « l’individu » qui se pense comme étant une unité – indivisible-, monade fermée en elle-même, dont la tâche est d’agir « sur » les autres, « sur » l’environnement, et « sur » elle-même pour commencer (comme si l’inconscient ne la menait pas). Dans la mise en scène des coordinations nous voyons, au contraire, apparaître des sujets qui, loin de se penser comme des individus libres et autonomes, considèrent qu’ils sont en interdépendance réciproque: ils font usage, entre autres, des catégories de la réciprocité (la reconnaissance « de » l’autre à la place de l’action « sur » l’autre) et de la dette anthropologique ou obligation (en parallèle avec la revendication des droits).

Ces catégories interrogent, contestent et rendent même, peut-être, obsolètes les catégories (apparemment) « fortes » de l’individu, agent (économique) et acteur (sociologique), qui se pense toujours en position de domination par rapport à soi comme aux autres.

Ainsi, la société que ces catégories énoncent, mettent en forme, en scène, est bien différente de celle, moderne et industrielle qui est propre à des individus libres et indépendants tels que nous nous croyons.

Le mode de fonctionnement des coordinations montre justement le passage qui est en train de s’opérer, de la société moderne-industrielle, propre à un individu qui se veut libre et indépendant, à la société où des sujets (toujours au pluriel, F. Jacques, 1982) se découvrent en interdépendance réciproque, société qui sera donc à définir comme communicationnelle et écologique.

Ainsi les coordinations montrent, on le verra, que :

– il n’est pas exact de penser en terme d’identité stable, rejointe une fois pour toutes : ce que nous rencontrons, ce sont des processus qui prennent des formes différentes, celles que nous allons examiner dans un moment.
– il n’y a pas de sens à stigmatiser le rôle des médias qui « détourneraient les mouvements », – par exemple celui des beurs. En fait, les médias fonctionnent comme le miroir indispensable, mieux, on le verra, comme « tiers », contribuant, par cela même, à créer l’identité du mouvement.

En conséquence, il n’y a pas de sens à parler en termes de « stratégie de communication »: il s’agit de spectacle, de « monstration » (M. Maffesoli, 1988) au présent, d’identité comme demande de reconnaissance qui se construit en se regardant faire et au moment où l’on « fait » : toujours au présent donc.

– Il n’est pas évident dé continuer à projeter dans le futur, l’énonciation se faisant toujours au présent (Benveniste, 1966). Le présent n’est pas à confondre avec l’instabilité, c’est le seul temps qui est à notre disposition, le temps de l’énonciation et celle-ci, en effet, ne peut se faire qu’au présent, le futur comme le passé n’existant, dit Benveniste, que par rapport au « point axial du présent » (1966).

– Il est inutile de s’interroger sur un supposé « échec de la délégation » : celle-ci est à mettre en relation avec une mise en forme différente de la « représentativité » démocratique qui est maintenant personnalisée, mouvante et localisée, proche. Les coordinations, formes éphémères, formes proxémiques, sont en fait de nouvelles formes instituées qui ne peuvent plus reposer sur la délégation telle que nous l’entendons.

En conclusion, il faut constater que les catégories de pensée, que nous employons encore habituellement, sont insuffisantes pour définir les nouvelles mises en forme qui se montrent à l’œuvre dans les coordinations, qui- les induisent et sont à leur tour en relation avec une mise en forme différente de la société.

Cette autre société est déjà là. Le succès des discours écologistes, par exemple, le dit, bien que de façon fort insatisfaisante, et le refus de la politique politicienne, ayant recours toujours aux mêmes paramètres, le confirme. Tout se passe comme si l’on continuait de mettre en scène un monde qui n’est déjà plus là en essayant, pour résoudre les difficultés, de les bricoler au lieu de poser autrement les problèmes, j’entends, au lieu d’essayer de les penser, les énoncer par des catégories différentes.

Et si c’était, en effet, non pas le discours[[« Discours » est à entendre ici en tant qu »‘acte » (d’énonciation). des coordinations qui est insuffisant, imprécis mais l’emploi des catégories « malheureuses », qui ne permettent pas de le prendre en compte ?

Et si nous continuions d’énoncer un monde régi par des catégories inaptes à décrire une société telle qu’elle se manifeste déjà en avant-première dans le discours des coordinations ?

C’est pourquoi je trouve que le Séminaire, loin de terminer son premier trimestre dans la morosité, devait se réjouir : les propos qui se sont tenus sont tout à fait nouveaux, tout à fait percutants, et s’ils ont pu se tenir, ce n’est pas par hasard.

La coordination de Beurs et la « petite main »

La première génération d’émigrants

Si l’on entend les représentants de cette coordination au moyen des catégories propres à la première génération d’émigrants, catégories que nous employons encore habituellement dans nos analyses et qui ont été à l’œuvre, par exemple, dans la construction de la personnalité ouvrière, il est certain que leurs propos – leurs actions[[Cf. Austin « Dire, c’est faire » (1970). – nous paraissent décevants car flous et tâtonnants. Mais si nous nous servons d’autres catégories, différentes, celles-ci nous permettent d’entendre peut-être les jeunes beurs de la deuxième génération.

La première génération s’identifiait à la classe ouvrière et à sa force de travail, parlait en termes de travail, de salaire rémunérant le travail et de statut afférant au travail. Elle s’exprimait en termes de droits à revendiquer et de garanties à obtenir pour se protéger (protéger la force de travail) de l’exploitation et de l’aliénation qui en étaient la conséquence. La deuxième génération, au contraire, parle en termes de reconnaissance qui n’est pas seulement d’ordre matériel, car elle ne concerne plus une force de travail qui, impossible aujourd’hui à vendre, ne peut même pas être exploitée. La reconnaissance qu’elle réclame est celle d’un groupe maghrébin, musulman, qui veut s’exprimer en tant que groupe reconnu, institué, c’est-à-dire étant à même de se désigner de façon institutionnelle.

Un déplacement s’opère donc car la notion de formation de classe ouvrière, notion de ralliement pour toute la première génération, est remplacée maintenant par la formation d’un groupe à la recherche de ce que nous appelons son identité ou, mieux, à la recherche d’un espace autonome, à l’instar des protestants et des juifs.

La deuxième génération de Beurs

Ainsi, des catégories de pensées fondamentalement différentes sont à l’œuvre dans ce cas.

Les catégories qui sous-tendent les discours de la première génération s’identifiant à la classe ouvrière et s’exprimant en termes de force de travail, de salaire et de revendications liées à celui-ci, sont les catégories que nous avons appelées « fortes », telles en priorité la catégorie de l’individu possesseur de sa vie, de ses biens, et de sa force de travail, ainsi que la catégorie de l’action « sur l’autre, que cet autre soit constitué par les autres individus, chacun enfermé en lui-même – indivisé – et en conflit avec des individus également « indivisés », ou que l’autre soit représenté par l’environnement – on disait la nature -, opposé au sujet, nature-objet qu’il s’agissait de transformer pour la soumettre. L’action « sur » l’autre, quel qu’il soit, se configure ainsi comme action de maîtrise, de domination de tout ce qui échappe à l’individu.

Au contraire, la demande de reconnaissance de la deuxième génération est régie par la catégorie de la réciprocité: il s’agit de faire « avec » l’autre et non pas d’agir « sur » celui-ci. La défense des droits de l’individu se double ici de la conscience des obligations « envers » les autres.

Ainsi, ce que montre le déplacement de la notion de classe ouvrière (dans laquelle se reconnaissait la première génération d’émigrés) à celle de formation d’un groupe à la recherche d’un espace autonome (auquel s’identifient les jeunes Beurs de la deuxième génération), ce que montre ce déplacement, c’est surtout, de notre point de vue, un changement de catégories. Mais le passage de la catégorie de l’action « sur » l’autre à la catégorie de la reconnaissance « par » l’autre ne signifie pas pour autant retour à des catégories traditionnelles. Au contraire, la reconnaissance est à entendre en relation avec les théories les plus actuelles. La théorie de la communication, par exemple, met bien en évidence que l’affirmation selon laquelle l’émetteur envoie un message « sur » le récepteur n’est pas exacte, puisque le message n’existe que si le récepteur le reçoit et s’il le « reconnaît ». Qui fait le message n’est donc pas l’émetteur mais, bien plutôt, le récepteur, même si celui-ci n’émet pas et reconnaît seulement.

Mettre en évidence la catégorie de la réciprocité permet ainsi d’entendre la demande de reconnaissance des Beurs dans sa spécificité, indépendamment du discours syndical où l’action « sur » l’autre, propre à la cause ouvrière de la première génération, constituait le maître-mot. En effet, les catégories de l’individu « métabolisant » la nature et agissant « sur » les autres, amènent à cliver activité et inactivité, cette dernière définie comme paresse et inefficacité.

Au contraire, les catégories de la réciprocité interrogent le clivage activité/inactivité et posent la question de savoir ce qu’il en est de l’activité dont seule une partie, bien minoritaire, de notre société peut se réclamer, surtout quand on est un jeune Beur. Elles posent ensuite la question de savoir ce qu’il en est de sa propre identité lorsque celle ci est toujours accrochée à la notion de travail, surtout salarié.

Ainsi, lorsque de l’activité et de l’inactivité, notions abstraites, l’on passe aux notions bien plus concrètes d’actif et inactif, la question de l’identité se pose alors, nécessairement, de façon très particulière.

L’identité spectacle

La question concerne d’abord les moyens par lesquels celle-ci peut se faire. Encore une fois, les catégories « fortes » de l’individu ne nous permettent pas de comprendre comment, aujourd’hui, le processus d’identité peut se faire en évacuant les notions de classe ouvrière, d’exploitation, de force de travail et d’aliénation qui avaient été si importantes pour la formation de la génération précédente. En effet, l’identité ne se forme plus par des concepts jugés universels, indépassables, elle se forme maintenant, au contraire, au présent et se constitue en la faisant, en « se disant », par la « monstration », à travers la médiation télévisuelle. Ainsi, je n’agis pas sur l’autre, je lui demande reconnaissance et la TV, tiers agissant, assure la médiation. Le « tiers » n’est plus constitué par les institutions ad hoc mais par les médias, dont l’institution télévisuelle, c’est-à-dire par le regard de l’autre, ce tiers, qui coupe le rapport duel entre moi et l’autre.

Si nous consentons à nous défaire des modèles qui, opérants jusqu’il y a quelques années, ne le sont plus au présent, alors nous pouvons comprendre que le processus d’identité puisse se poser autrement. De même, lorsque nous passons des moyens de formation de l’identité au contenu de celle-ci, nous observons qu’elle n’apparaît plus comme quelque chose de stable, à constituer à travers une vie stable, une vie au travail, envisagée comme une situation conquise une fois pour toutes, pour toute la durée de la vie et rémunérée par le salaire, (jusqu’au moment de la retraite), et par la pension, (ensuite, jusqu’à la mort). A la notion d’identité stable se substitue la notion d’identification, ‘processus toujours en train de se faire et heureusement jamais advenu, en relation avec une activité qui ne peut plus être identifiée au travail ni surtout aux postes de travail rémunérés par quelques moyens que ce soit, salaire ou autres.

Les médias, la TV surtout, dans ce cas, aident cette recherche, la servent et montrent qu’elle est « ponctuelle », c’est-à-dire se fait toujours au présent. A la différence des syndicats qui travaillent en vue du futur, les coordinations œuvrent donc au présent. La mise en évidence de nouvelles catégories permet de comprendre que leur action n’est pas, pour autant, floue mais nécessairement mobile, créant, c’est-à-dire institutionnalisant, un espace au moment même où elles l’investissent, quitte à le désinvestir par la suite pour en créer un autre. Cela se fait par, ou sous, le regard d’un tiers, à travers le média, grâce auquel cet espace peut être reconnu.

La petite main dont la TV a fait un symbole n’est pas produite par une quelconque ruse médiatique voulue, par exemple, par SOS Racisme. Médiatisée, elle fonctionne comme un emblème de ralliement au-delà (ce qui est important), de tout nationalisme, de toute conception religieuse. Elle dit que tu es mon frère, que je te reconnais, et que tu existes à travers les yeux de milliers d’autres hommes et femmes, les spectateurs qui te regardent,- qui vibrent au même moment: qu’ils te rejettent ou t’approuvent, cela revient au même. Tu existes et tu es beur : un frère, un ennemi, ça n’a pas d’importance, cela revient au même ; ce qui est important c’est que tu sois, quoi qu’il arrive ensuite. Les médias font que, dans ce contexte, « dire », « énoncer » sa propre identité signifie la « faire », à savoir la faire reconnaître, en un mot, la constituer en tant que processus toujours en devenir.

La coordination des étudiants et les formes de reconnaissance « en transition »

Nous retrouvons également des catégories de pensées différentes de celles qui sont employées par l’individu actif, agissant sur les autres et revendiquant ses droits, dans le discours des coordinations des étudiants.

Être ensemble

En effet, quand un de leurs représentants dit, par exemple, que ce qui est intéressant pour les étudiants c’est de (se) montrer qu’ils sont étudiants, c’est-à-dire se mettre en scène, se désigner en tant que tels en relation avec l’Université, lieu destiné cependant à une permanence de quelques années seulement, quand ils veulent donc signifier qu’ils « sont ensemble » et tiennent à le rester, les catégories que nous avons dénommées de la réciprocité sont à l’œuvre, différentes de celles qui promeuvent l’action « sur » les autres. Les coordinations se représentent ainsi comme des corporations, « faisant corps » autour de certains intérêts, de certaines actions, par exemple, le retrait de la loi Devaquet. Ainsi, elles n’ont pas à se fonder sur un programme défini à l’avance de façon formelle.

Cela signifierait fonctionner selon un modèle figé et donc de façon bureaucratique, à l’instar des appareils d’État. D’autre part, cela signifierait adhérer à un projet, c’est-à-dire vivre dans un temps conçu comme une ligne droite, avec une flèche à l’un de ses bouts, indiquant le futur.

Le temps présent

Les corporations n’agissent pas en vue d’un « projet », mais en faisant un « trajet » (Berque) dans un temps qui est toujours le présent, succession d’instants « naissants » et donc jamais tout à fait cristallisés. Benveniste explique qu’il n’y a qu’un temps: le temps de l’énonciation qui est, de toutes façons, toujours le présent : le passé et le futur ne sont que deux axes en relation avec ce point, axial, du présent. Dire que les coordinations sont « éphémères », cela signifie seulement manifester que l’énonciation se fait toujours au présent, où tout est éphémère. Cela permet d’attribuer aux coordinations une forme différente mais non moins forte, non moins prégnante que celle qu’assument les syndicats, lesquels vivent dans et pour le futur, le temps à venir et, ce n’est pas un hasard, jamais advenu.

La TV, le « tiers »

De même les coordinations, sans programmes, sans futur, éphémères, n’ont pas à se fonder, nous l’avons vu, sur des notions comme celle de classes sociales, et de force de travail. Ce sont des lieux de connexion entre singularités, n’en proposant pas une, définie, mais s’affirmant à travers des processus sans fin.

On a vu que les coordinations se constituent par ou sous le regard des médias, la TV en l’occurrence. Le regard de la TV est indispensable: se posant en tiers entre les coordinations et la société, elle évite tout état fusionnel, car elle coupe, justement, la fusion, le magma et permet, du coup, au mouvement étudiant d’exister. En effet, il n’y a pas d’existence sans séparation, sans coupure de ce dont on vient. Si l’on stigmatise la télévision en tant que phénomène de médiatisation comme l’on dit, son rôle est cependant essentiel, le tiers étant essentiel à l’établissement de la relation afin qu’elle cesse d’être uniquement duale, fusionnelle. Une nouvelle forme de citoyenneté apparaît ainsi, qui cesse de relever d’instances nationales, étatiques, et se définit plutôt par la mise en commun d’intérêts particuliers sous le regard, c’est essentiel, du tiers, les médias. Le médiateur est là, dont l’appellation correspond, pour une fois, à la fonction.

Encore une fois, l’emploi de catégories autres que les catégories « fortes » permet de comprendre qu’il ne s’agit pas, pour les coordinations, d’incapacité à se comporter comme un syndicat. Si les syndicats, dont elles se distinguent nécessairement, fonctionnent comme des formes bureaucratiques, selon des programmes définis, au moyen de revendications formellement établies, et dans un temps dirigé vers le futur, au contraire, les coordinations ne peuvent se constituer qu’au présent, par des actions ponctuelles, « faisant corps » autour d’intérêts précis et immédiats.

L’échec de la délégation ?

C’est ainsi que le système de représentation par délégation n’a pas beaucoup de sens pour les coordinations. N’ayant pas un programme défini, les coordinations étudiantes ne sont pas censées restituer la parole d’un groupe, elles ne peuvent que la reprendre à leur compte et parler donc, toujours, en tant que sujets personnellement concernés : il ne s’agit pas d’être des porte-parole. Les coordinations « font corps » autour d’actions ponctuelles et seule la référence aux institutions syndicales les fait apparaître comme informelles, alors qu’il s’agit toujours de mise en forme, quoique différente de celle à laquelle l’emploi de catégories « fortes » nous a habitués.

Il n’est donc pas question, comme on l’a fait, de parler, pour les coordinations étudiantes, d »‘échec » de la délégation. Le mode de fonctionnement de la représentation étudiante est, au contraire, à entendre (à la lumière de catégories autres que ces catégories fortes), comme critique et mise en question de la délégation démocratique, sans que pour autant, on ait trouvé, déjà, un mode défini de fonctionnement.

La coordination des camionneurs et l’appartenance à des réseaux

La crise du secteur public de la santé, de l’enseignement, des transports, a favorisé le surgissement des différents mouvements des infirmières, des étudiants, ainsi que des camionneurs, mouvements très divers mais dont le dénominateur commun est constitué par une même demande de reconnaissance, que les syndicats – aptes traditionnellement à se charger de revendications d’ordre surtout salarial -, se montrent manifestement incapables de prendre en compte.

Les « réseaux » et la recomposition de la force de travail

Les coordinations des camionneurs mettent particulièrement en évidence que la demande de reconnaissance se fait à travers des processus d’un type particulier. Ne s’agissant plus d’identification à une classe, ouvrière en l’occurrence, qui était à la fois un groupe d’appartenance et de référence pour toute la durée de la vie, c’est de réseaux que l’on fait maintenant partie, ce qui suppose un phénomène d’atomisation – cf. les étudiants et leur coordination « éphémère »-, en l’absence donc de la conscience d’une identité collective.

Comme beaucoup d’autres, la coordination des camionneurs se donne pour tâche de « coordonner » les différents lieux, les différents mouvements. Elle fonctionne en tant que comité de liaison entre les membres de la même profession, tout en présentant un caractère inter-catégoriel. La coordination des camionneurs met en évidence, plus que d’autres, la recomposition de la force de travail : celle-ci ne comprend pas, actuellement, beaucoup de salariés, mais plutôt des petits patrons, anciens salariés ayant acheté leur camion. Ces petits patrons, très individualistes, ne sont pas souvent syndiqués et votent plutôt a droite. Les problèmes d’ordre purement matériel existent mais ne sont pas, pour autant, pris en compte. La distribution des tâches est laissée dans le flou, bien souvent, et doit rester informelle : tout cela permet le maintien d’une situation « déréglée », peu de camionneurs étant, en effet, en règle devant la loi.

Reconnaissance de la profession

Qu’exigent-ils, ces camionneurs ? La reconnaissance de la profession.

Ils oeuvrent à ce que leurs représentants puissent jouer un rôle dans les négociations. En France, la demande de retrait du permis à points en fournit la justification et constitue le point de départ du mouvement, de même que, en Italie, le contentieux avec les douaniers avait constitué le point de ralliement et que, pour revenir aux étudiants, la demande de retrait de la loi Devaquet avait donné lieu au surgissement du mouvement de 86: il s’agit toujours de faire corps autour d’actions ponctuelles. L’emploi des catégories de l’action « sur », propres à un individu, (indivisé), enfermé en lui-même est inapte à prendre en compte ces exigences de reconnaissance qui ne sont pas à considérer sous le mode des revendications classiques. La différence, en effet, est grande entre revendications d’ordre surtout matériel et demande de reconnaissance d’ordre, surtout, immatériel. D’autres catégories, différentes des catégories « fortes », sont nécessaires pour rendre compte du caractère immatériel du travail auquel les coordinations de camionneurs sont confrontées, encore plus que les autres. L’on a bien dit qu’il ne s’agit pas tant, ici, de transport que de circulation et des flux de marchandises, s’adaptant à la vitesse de circulation du capital. Ces mêmes catégories, différentes, sont à l’œuvre dans le choix des moyens de contact employés par la profession, comme la C.B., le fax, etc. relevant d’une catégorie comme celle de la reconnaissance qui s’avère donc indispensable.

La coordination des agriculteurs et la recomposition de la paysannerie

Les paysans et les catégories « fortes »

En ce qui concerne les mouvements paysans, il est évident que, pensés par des catégories « fortes », ils sont, à la limite, incompréhensibles. Selon celles-ci, en effet, les paysans seraient toujours les mêmes. La paysannerie serait toujours constituée, en majorité, par une masse désespérée, allant vers sa disparition, vers la mort. L’emploi des catégories habituelles amènerait ainsi à dessiner un paysage classique, quasiment inchangé, les vieux stéréotypes subsistant. Les agriculteurs – selon la classification de l’INSEE – opposés aux urbains, seraient toujours plus ou moins rétrogrades, passéistes, constituant une classe plus ou moins uniforme, enfermée en elle-même, définie comme classe-objet dont la subjectivité se formerait à partir de son objectivation (cf. P. Bourdieu, 1977).

Dans cette masse homogène et désespérée, résignée ou révoltée, émergerait le peloton d’agriculteurs à la pointe du progrès (cf. l’agriculture extensive) et le groupe des autres, les tenants de l’agriculture alternative (cf. l’agriculture de proximité), cette dichotomie reproduisant le clivage entre la ville et la campagne, le rural et l’urbain, le paysan et l’ouvrier. Dans ce sens, les termes mêmes d’agriculture alternative ou parallèle sont significatifs et donnent à entendre qu’il ne s’agit pas de nouvelles formes d’agriculture, ayant des caractéristiques spécifiques, mais de formes mineures, « alternatives », par rapport à une forme principale qui resterait prioritaire, dessinant un paysage qui resterait, répétons-le, inchangé. L’emploi des catégories « fortes » amène, en effet, à exalter uniquement la technologie, censée devenir le moyen pour dominer la nature (cf. l’action « sur » les autres, individus ou environnement) et à parler toujours en termes de progrès et donc de futur, en dévalorisant le passé. Cela permet d’attribuer un statut prioritaire à l’agriculture d’entreprise qui serait moderne, efficace, alors que toute autre forme est dévalorisée et serait traditionnelle ou utopique.

Les paysans et les catégories actuelles

Pensée, au contraire, par d’autres catégories, la question change et le paysage se recompose autrement. Dans ce cas, par exemple, il n’est plus question de prendre globalement la paysannerie comme une classe allant vers le déclin ni de définir l’agriculture – appelons-la de proximité – comme « alternative ». En ce qui concerne cette dernière, les catégories de la réciprocité et de la reconnaissance, mettant en évidence l’interdépendance du sujet et de l’objet, de l’homme et de son environnement, permettent de lui redonner sa spécificité. Elles désignent l’agriculture dite parallèle comme une forme entière et non plus seulement alternative par rapport à l’autre qui seule est censée avoir les moyens d’agir sur l’objet et donc de le dominer, alors que l’agriculture alternative, en en étant privée, ne serait pas efficace et ne pourrait se développer. Ainsi, la recomposition du paysage se ferait uniquement en faveur de l’agriculture extensive par un refus de la « vieille paysannerie » et par la non-reconnaissance de toute autre forme d’agriculture, considérée comme mineure, alternative, par rapport à l’agriculture moderne, industrielle.

En guise de conclusion

Nous n’avons fait, ici, que reprendre le plus fidèlement possible, espérons-le, les propos entendus lors de la présentation des coordinations, en essayant de démontrer que l’emploi d’autres catégories que celles qui visent à une complétude imaginaire, permet d’entendre autrement ces discours. Nous avons dénommé « fortes » ces catégories par rapport à d’autres, plus actuelles, aptes, selon nous, à prendre en compte l’interdépendance, la réciprocité, et ne posant plus, nécessairement, les problèmes en termes de maîtrise et de domination. Ces catégories amènent ainsi à découvrir, en parallèle avec les droits, les obligations de sujets qui sont toujours en interdépendance, situés toujours dans un contexte qu’il s’agit de prendre en compte et non plus, seulement, de soumettre.

L’emploi de ces catégories met en forme et permet, en même temps, de reconnaître une société différente qui est déjà là, sans que nous nous en apercevions : dans ce contexte, l’originalité et la spécificité des coordinations ne font plus doute. D’où l’originalité, me semble-t-il, d’un séminaire qui a su leur donner la parole. Celle-ci n’est cependant pas à entendre seulement comme « production de subjectivités ». Nous n’employons pas les termes de subjectivité et d’objectivité car, rappelons-le, il y a toujours objectivation, c’est-à-dire institutionnalisation, la subjectivité la plus subjective s’exprimant toujours dans un langage qui est toujours institué, public et jamais seulement privé, puisqu’il advient au moyen des règles de la langue qui sont toujours communes, « sociales » (Saussure), « publiques » (Wittgenstein). Ce pourquoi les coordinations, pour mouvantes qu’elles soient, constituent, disions-nous, des « formes », c.a.d. des institutions, à part entière, quoique naissantes et spontanées.

Bibliographie

– AUSTIN, J. Quand dire, c’est faire. Le Seuil, 1970.
– BENVENISTE, E. Problèmes de linguistique générale. Gallimard, 1966.
– BOURDIEU, P. « La paysannerie est une classe objet » in Actes de la recherche en Sciences Humaines, 1977, n. 17-18
– JACQUES, F. Différence et subjectivité. Aubier-Montaigne, 1982.
– MAFFESOLI, M. Le Temps des Tribus. Méridiens-Klincksieck, 1988.
– SEARLE, J. Les actes de langage. Hermann, 1972
– WITTGENSTEIN, L. Tractatus logico philosophicus Gallimard, 1961.