Les deux tactiques du pouvoir

Le gouvernement impose son agenda de deux manières : d’une part il actionne dans l’urgence le processus électoral conduisant aux présidentielles, dont la date a été fixée unilatéralement pour le jeudi 12 décembre 2019 et d’autre part il multiplie les arrestations de manifestants, notamment de certains acteurs très importants, notamment Karim Tabou, responsable du parti de l’Union Démocratique et Sociale (non agréé par le pouvoir) et tout récemment du militant Samir Belarbi, tous deux placés en détention provisoire. Cet autoritarisme, profondément aveugle aux exigences de la société, s’exprime dans les mots du responsable de l’état major Gaïd Salah, (« les ennemis », «  la horde », etc.) adressés à celles et à ceux qui auraient simplement une opinion différente ou divergente à propos de la décision d’organiser les élections présidentielles.

Cette brutalité politique ne semble pas propice à la quête d’alternatives collectives et débattues de façon démocratique par l’ensemble des acteurs politiques, des associations et des leaders réels du mouvement social. Le régime a « réussi » le pari de  fabriquer  sa propre instance de « dialogue ». Elle est restée – malgré le nombre considérable de réunions quotidiennes menées avec 27 partis pour la plupart inconnus, et plus de 3000 participants –fidèle au postulat de base du pouvoir : organiser rapidement les élections présidentielles.

Force est de relever les multiples faux fuyants qui ont dominé ce processus de « dialogue » initié par les détenteurs du pouvoir. Il s’agissait d’aller très vite pour se conformer à la ligne tracée par celui-ci. Être dans une posture de docilité politique en éliminant la conférence nationale prévue par les membres du panel, devenue « inutile », passer outre et de façon cavalière, sans arguments plausibles, toutes les promesses fermes déclamées pourtant publiquement  par les membres du « dialogue »: libération des détenus d’opinion, pluralité d’expression dans certains médias publics et privés audiovisuels actuellement au service du pouvoir actuel, libertés individuelles et collectives d’opinion, départ du gouvernement actuel, etc.

Aucune de ces propositions n’a pu être concrétisée. La « vérité » politique unique revient en force. Le « dialogue » reprend à l’unisson le message de l’homme fort du présent, ici le chef d’état major de l’armée, en faisant de l’élection présidentielle la seule alternative pour mettre fin à la crise politique. Celle-ci est pourtant indissociable du fonctionnement du système politique actuel profondément décrédibilisé, fonctionnant à la ruse et au populisme primaire,  et dont le démantèlement est exigé depuis 7 mois par les manifestants.

Profondeur et durée du mouvement social

Le mouvement social en est à son 30ème vendredi de manifestation dans la majorité des villes d’Algérie. Il est toujours aussi imposant et constant dans ses mots d’ordre centrés sur deux attentes récurrentes : « un Etat civil et non militaire » et « pas d’élections avec la bande » (nommant le pouvoir actuel). Le mouvement social risque encore de se radicaliser face à l’absence de toute perspective sérieuse dans la prise en compte de ses revendications. Le pouvoir maintient le seul cap politique qui lui semble « juste » (élections présidentielles), en effaçant les conditions objectives de toute élection (débats libres et contradictoires, temporalité politique nécessaire pour l’élaboration des différents programmes des candidats, instauration d’un gouvernement provisoire neutre, révision de la constitution, etc.) . Le pouvoir semble avoir privilégié une élection présidentielle fictionnelle qui permet de maintenir le même système politique, par l’instrumentalisation de la peur et de la menace.

La répression rencontre ses limites dans l’étouffement et la division du mouvement social. Depuis sept mois, ce dernier est conséquent avec lui-même, et développe avec cohérence la tentative d’opérer progressivement le passage de l’assignation à une place sociale figée vers la quête de l’émancipation politique. Les slogans ne sont pas uniquement des mots abstraits mais sont passés sous silence par le pouvoir politique et la majorité des médias sous tutelle de l’Etat et les élites dominantes, qui les considèrent peu réalistes, radicaux et extrêmes. Ils sont pourtant pertinents pour indiquer la souffrance des sujets dans leur vie quotidienne dominée par le mépris et l’humiliation. Ils cherchent de façon plus globale à déconstruire une histoire politique profondément falsifiée, secrète et cachée, qui laisse dans l’ombre tous les méandres de la violence du politique. Mais la population n’oublie pas ! Elle le rappelle dans les manifestations en usant de façon incisive et précise de mots qui ont du sens à ses yeux. Rappelons les derniers slogans qu’il importe de décrypter rigoureusement : «  Pas de vote. Vous ne le ferez pas. Bedoui et Bensalah (respectivement le premier ministre et le président d’Etat actuel) doivent partir. Même si vous devez nous tirer dessus, par Dieu, on ne s’arrêtera pas » ; ou encore : « Votre crédit n’est pas suffisant pour organiser les élections ».

L’opposition entre le pouvoir réel détenu par la hiérarchie militaire et les manifestants, n’a pas pu être décryptée et objectivée dans toute sa rigueur et son autonomie. Elle a été pourtant revendiquée de façon fictive par les  « médiateurs » de la commission du dialogue. Mais la mise en scène orchestrée par ces derniers, dans une logique de duplicité avec le pouvoir, ne leur permettait pas d’accéder à une crédibilité politique. La pièce de théâtre était d’un tel parti pris au service des tenants du pouvoir, qu’il était, dès lors, impossible de répondre aux attentes du mouvement social, pour espérer engager un processus de transformation politique. Plus précisément, les conditions politiques n’ont pas pu être réunies pour autoriser une médiation avisée et libre soucieuse de redonner du sens non pas aux stratagèmes douteux et pernicieux, mobilisant une langue de bois récurrente dans le discours politique officiel, mais aux acteurs du mouvement social qui tentent de reconstruire de façon démocratique et libre une société longtemps mystifiée au profit des dominants.

Vendredi 20 Septembre: le mouvement continue

Le chef d’état major Gaïd Salah radicalise ses menaces en prononçant de nouveau un discours brutal le mardi 17 septembre 2019, qui instruit la gendarmerie nationale de bloquer pour le vendredi à Alger tous les véhicules (voitures, bus), venant des autres wilayas (préfectures) avoisinantes, en procédant à des amendes et à leurs saisies. L’objectif est d’interdire le flux des manifestants se rendant au centre ville d’Alger. Or force est de reconnaitre que la « bataille d’Alger » a été remportée par les acteurs du mouvement social. Les menaces et les intimidations ont eu un effet inverse que celui espéré par la hiérarchie militaire. La mobilisation des manifestants a dépassé les espérances des acteurs du mouvement social. La triple menace imposée par le pouvoir de fait à savoir une élection présidentielle, des arrestations des leaders et les interdiction de circuler le vendredi à Alger, a au contraire permis de donner plus d’élan et de dynamisme au « Hirak » qui s’est imposé dans plus de 40 wilayas. A Alger, la presse évoque plus d’un million de manifestants durant les marches historiques du vendredi 20 septembre 2019. Ils n’ont pas manqué de rappeler au chef d’état major que la lutte continuera jusqu’au départ de tous les symboles du système politique actuel, nommément cité parmi les acteurs qui doivent partir.

Mohamed Mebtoul

Professeur de sociologie à l’université d’Oran 2, fondateur de l’anthropologie de la santé en Algérie, il est à l’origine du Groupe de recherche en anthropologie de la santé (GRAS), devenu Unité de recherche en sciences sociales et santé. Dernier ouvrage paru : Algérie, la citoyenneté impossible ?, Koukou éditions, Alger, 2018.