Les drones : nouveau médium de guerre ?

Les drones utilisés de plus en plus abondamment, aujourd’hui dans les guerres lointaines, demain pour assurer l’ordre intérieur, offrent un exemple très révélateur de la « médiumnisation » de nos environnements médiatiques numérisés et globalisés. Ils ne peuvent voler, espionner ou détruire leurs cibles que parce que nous baignons dans un milieu d’ondes invisibles et omniprésentes, de Wall Street à l’Afghanistan. Le type de comportement qu’ils induisent de la part de leurs opérateurs militaires illustre une fusion parfaite entre le monde du spectacle propre au jeu vidéo et la réalité charnelle tristement effective de corps lointains déchiquetés, en une simulation qui confond absolument la carte et le territoire. Et c’est parce qu’elles ont été envoûtées par la sorcellerie capitaliste du mantra de la Croissance qu’universités et communautés en mal de financement accueillent à bras ouverts la recherche et le développement de ces nouvelles armes de destruction, qui commencent déjà à se retourner contre ceux qui les produisent.
Entre la voûte des réseaux d’ondes qui sifflent silencieusement par-dessus nos têtes et la puissance de voults-joysticks qui tuent à distance par la sinistre magie d’un click, les drones ressemblent terriblement à ces objets devenus « choses » surnaturelles que mettaient en scène la Twilight Zone et autres récits d’horreur. Les réactions de rejet qu’ils suscitent ici ou là, par exemple parmi les manifestants d’Occupy Wall Street, suggèrent à la fois les pouvoirs de résistances qui peuvent contre-occuper nos sphères médiatiques, et certaines faiblesses de ces résistances, puisque l’opposition aux drones baigne finalement dans le même bain médiatique-médiumnique qui permet à ceux-ci de voler dans les airs. Des montagnes de l’Afghanistan aux universités et aux régions désindustrialisées nord-américaines, l’article qui suit présente un cas d’école des entrecroisements multiples d’envoûtements médiatiques qui trament aujourd’hui nos réalités quotidiennes. (Y. C.)
Alors qu’ils n’ont aucune qualification, aucun espoir de faire carrière, ni même d’intégrer le marché du travail, les deux jeunes Américains de la série Two men and a half découvrent que le recrutement au sein de l’armée est le seul moyen de mettre en application leurs compétences qui se limitent aux jeux vidéos. Être pilote de drone est peut-être pour eux la seule occasion d’être « tout ce qu’ils peuvent être » (« Be all you can be »), comme l’exhorte le fameux slogan de l’armée. Grâce à la technologie avancée dont dispose l’armée, et grâce à la proximité que celle-ci entretient avec le mode de vie des jeunes, l’officier de recrutement est en mesure de leur proposer un métier en lien direct avec leurs compétences : « it’s exactly like a video game, yet we blow up real people ». Comme le souligne R. Allen, « le jeu est une fenêtre sur la manière dont l’armée se regarde et comment elle tente de diffuser sa campagne culturelle ». La série en question nous propose justement d’aller à l’encontre de l’imaginaire collectif dominant, en révélant une nouvelle tendance observée dans le recrutement de l’armée américaine, tendance liée à la technologie des véhicules non habités (Unmanned aerial vehicles) de façon générale, et à celle des drones en particulier. Car ce recrutement ne cible pas les jeunes issus de quartiers défavorisés auxquels on offrirait une alternative à la criminalité ou au chômage, il vise plutôt la classe moyenne et surtout un « habitus » de jeu.
En effet, le métier de pilote à distance (« pilot-from-afar ») est en plein essor dans l’armée américaine. C’est une carrière dont l’avenir s’avère particulièrement prometteur avec les UAV, que ce soit pour le pilotage des drones ou pour le traitement et la gestion des données recueillies par ces mêmes drones. Dans une société de plus en plus militarisée, où l’armée a investi depuis longtemps dans le marché et la création des jeux vidéo, cette « récupération » par l’armée de la jeunesse américaine grâce au jeu vidéo n’est pas étonnante. La guerre y est présentée comme le moyen de poursuivre une vie de jeu, la technologie intervenant pour rendre la tâche de la guerre aussi facile qu’un jeu vidéo domestique : on peut jouer-tuer sans risquer sa propre vie.
Cette similitude entre la gestion d’un drone et les jeux vidéo influencerait, selon les études, la perception même de l’ennemi, car ce type d’arme ”déshumanise” les victimes et les acteurs de la violence, en affaiblissant en même temps les barrières psychologiques mises en place contre l’acte de tuer ». La guerre devient ainsi un spectacle, « renfermant une contradiction entre la réalité virtuelle de l’élimination via des images médiatisées et la mort violente des êtres humains réels ».
Révolution dans les affaires militaires ou jeu mortel, moyen efficace d’intégration au marché du travail ou d’absorption du surplus du capital, les drones ravivent le sentiment anti-guerre et cristallisent la colère d’une nouvelle contestation américaine et internationale. En suivant les contestations anti-drones des associations des droits de l’Homme du Pakistan aux États-Unis et l’action des Occupiers d’une part, et en s’intéressant aux jeux de concurrence visant à attirer les investissements liés à la technologie des drones au Dakota du Nord d’autre part, cet article s’attache à répondre à la question de C. Nordstrom, une question simple et directe : « Où se situe l’étude de la guerre ? ». En étudiant à la fois les « lignes arrière » de la révolte et de la recherche économique, mais aussi la « ligne de front », celle qui se trouve au bout de la ligne de tir du drone, cet article vise à montrer que l’étude de la guerre dépasse l’espace même de la guerre.

De quoi les drones sont-ils le nom ?
La « guerre juste » contestée

Utilisés en tant qu’avions espions commandités pour des missions de surveillance durant la guerre de Bosnie et celle du Kosovo dans les années 1990, puis en Irak dans les années 2000, c’est en Afghanistan que les drones commencent à effectuer des tirs de missiles et c’est au Nord Waziristân, région de Pakistan, que les tirs deviennent systématiques. Promus au rang d’« armes de protection des civils » grâce à leur technologie avancée qui permet d’éliminer des terroristes présumés sans dégâts collatéraux, ils deviennent l’arme par excellence de la « guerre juste » menée par le gouvernement Obama contre le terrorisme. À tel point que les ordres autorisant les attaques de drones ciblant des « nominés » – des terroristes présumés – de la « Kill List » sont personnellement supervisés par le Président Obama lui-même.
Les drones deviennent l’instrument de la construction et la perpétuation du fantasme américain de la « guerre juste ». Pourtant, la contestation de cette politique des drones se fait de plus en plus virulente, que ce soit par des dénonciations dans la presse, des manifestations ou des publications de livres, ravivant ainsi des débats et des divisions profondes au sein de la société américaine. Du Pakistan aux États-Unis, des associations de droits de l’Homme, des associations de journalistes, des associations anti-guerre ou encore les Nations-Unies ont, dès les premières attaques perpétrées par des drones, souligné combien l’argument de la « protection de civils » n’est qu’un effet de jeu de catégorisation. Car ces attaques tuent en moyenne dix civils pour un terroriste présumé. Ce chiffre serait dissimulé dans les rapports du gouvernement américain grâce au recours de la catégorie controversée de « militant » qui s’étend à tout homme âgé de plus de 18 ans se trouvant à proximité de la bataille ou du tir.
La violation de la souveraineté des États par ces attaques ciblées visant de présumés terroristes dans des pays avec lesquels les États-Unis ne sont pas en guerre constitue un autre argument des anti-drones. Ainsi, la conceptualisation de l’AfPak – continuum afghano-pakistanais – permet d’étendre l’espace de la guerre contre le terrorisme au-delà des frontières de l’Afghanistan et de systématiser les attaques de drones opérant sur le « lieu le plus dangereux du monde », le Nord Waziristân, région tribale du Pakistan. La forte présence du réseau taliban afghan des Haqqani et d’autres groupes liés à Al-Qaida dans cette zone tribale ne justifie en rien la violation de la souveraineté du Pakistan, « allié majeur hors OTAN » des États-Unis. G. Dorronsoro souligne toutefois l’implication du Pakistan dans le décisionnel de ces attaques, fait que de récents rapports révèlent également. Selon l’auteur, comprendre le rôle du Pakistan dans la stratégie des États-Unis nécessite de saisir la complexité des rapports de force régionaux et globaux en jeu, mais aussi d’analyser le caractère « multi-site » de la politique américaine ayant recours aux drones. En effet, non seulement les États-Unis opèrent des frappes depuis le Pakistan, mais ils dirigent également des attaques contre des ennemis internes du Pakistan concentrés dans les zones ciblées. Et les enjeux sont aussi chinois et iraniens. De plus, l’adoption de cette nouvelle technologie guerrière d’attaques télécommandées à distance n’empêche nullement le combat de proximité ou l’éventuel retour du « nucléarisme ».
Ces attaques de drones franchissent une étape supplémentaire dans la façon de mener la guerre en éliminant aussi des citoyens – « terroristes » – américains présents sur un territoire étranger, et cela au péril des vies locales. Est ainsi directement visé par ces critiques, le Pakistan dont la collaboration avec les États-Unis se fait au détriment de certains citoyens pakistanais. Cette collaboration entre les deux États permettant l’élimination de leurs propres citoyens ne fait que renforcer la légitimité de la contestation. Pour G. Dorronsoro, il est ironique de voir que « le gouvernement américain finance un gouvernement qui soutient une guérilla responsable de la mort de centaines de militaires américains depuis 2001 ».
Enfin, la critique la plus récurrente vise l’utilisation abusive du pouvoir exécutif par le Président Obama, vu que l’ordre intimant aux drones de tirer est directement donné par celui qui, avant son investiture, dénonçait la détention des prisonniers à Guantanamo et qui élimine maintenant des suspects sans respecter leur droit à la vie et leur droit de se défendre devant un tribunal.
Pour résumer, au-delà de ces dénonciations s’appuyant sur des éléments juridiques forts, les associations s’alarment de l’utilisation des drones qui pénètrent, surveillent et interviennent sur différents territoires, brouillant les limites spatiales mais aussi les limites temporelles de la guerre. L’intensification de ces attaques aériennes pendant le printemps 2012, censée aller de pair avec le retrait progressif de l’armée américaine d’Afghanistan, ne semble avoir pour effet que de prolonger la guerre. Les drones seraient les principaux protagonistes de cette « longue guerre ».

La résistance anti-guerre
et anti-drone parmi les Occupiers

Le développement d’un sentiment anti-guerre et anti-drone doit beaucoup au mouvement Occupy. Très vite, le lien entre le déficit économique des États-Unis et les deux guerres menées en Irak et en Afghanistan s’invite dans les discussions des Occupiers sous l’impulsion des groupes anti-guerre. C’est toutefois suite à l’expulsion/délocalisation de leur mouvement, que des Occupiers se sont véritablement engagés dans le mouvement anti-guerre et anti-drone de manière systématique. La mobilisation anti-OTAN à Chicago en mai 2012 a été une façon de marquer le retour du mouvement Occupy sous la bannière anti-guerre et anti-drone.
Républicains ou démocrates, simples héritiers d’une tendance de vote, les jeunes découvrent, en intégrant le mouvement Occupy à New York, des possibilités et des horizons différents dont la réalisation engage leur propre action. Leurs réflexions et leurs interrogations in situ se rapportent au concept de site événementiel où tout est possible à condition d’une subjectivation de l’acteur invité à dépasser sa connaissance propre du site événementiel. En effet, en quête de « théorie » pour comprendre le monde, les participants explorent le marxisme et l’anarchisme (ou les deux à la fois) et sont amenés à réfléchir au rôle joué par la politique américaine dans le monde. Moira, jeune femme de 27 ans, déclare ne pas vraiment savoir si elle est marxiste ou anarchiste, ou si elle va s’inventer autre chose ; elle sait toutefois qu’« une fois qu’on a compris que ce sont les États-Unis qui mènent la guerre au monde, on a besoin de faire quelque chose ». C’est ainsi qu’elle a intégré le mouvement anti-guerre dans la continuité du mouvement Occupy. Car dans son processus de (des)-identification, Moira – comme bien d’autre – attribue à la politique des États-Unis dans le monde une volonté impérialiste.
Caleb Maubin, Occupier, membre de l’International Action Center et de Workers Party, souligne justement dans un entretien accordé à Press TV le 31 mai 2012, combien la logique du contre-terrorisme facilitée par les drones visant surtout à profiter au capital, est actuellement remise en cause par la société américaine. Il soutient que « les populations ne sont pas des terroristes. Obama ne promeut pas un contre-terrorisme. Les banquiers font de l’argent et de la richesse en s’appuyant sur la souffrance humaine, sur le dos des Américains. Les gens partout dans le monde combattent l’impérialisme. Même si on ne tue plus, on fait davantage souffrir le peuple américain puisque les drones dans «la longue guerre» et les drones à la maison sont «payés» par les Américains ».
En dénonçant les intérêts économiques, voire les intérêts de classe, à l’œuvre dans cette politique de guerre impérialiste, ce discours pointe aussi du doigt les conditions d’exploitation et la souffrance communes du peuple américain et des peuples ciblés. La frontière entre la guerre et la paix semble ainsi se brouiller. Se ralliant souvent à des organisations marxistes, beaucoup de ces jeunes se réclament aussi d’une proximité avec les classes ouvrières où qu’elles se trouvent dans le monde. Le drone, instrument d’« entretien de la guerre mondiale » et de « meurtres de civils innocents », devient dans ce discours un symbole d’oppression des classes ouvrières partout dans le monde. Mais ce n’est pas tout.
Beaucoup de ces jeunes se déclarent anti-drones sans pour autant se reconnaître dans ces discours marxistes anti-impérialistes. Thomas, 33 ans au chômage, pourtant fier du capitalisme américain qu’il considère comme étant aux fondements des États-Unis, se positionne contre un « capitalisme de guerre » et souhaite un développement capitaliste « positif » – non financier – et paisible pour les États-Unis. Il voit dans les drones le symptôme du problème d’identité dont souffrent les gouvernements américains successifs depuis des décennies, incapables de construire leur image si elle n’est pas fondée sur le conflit et la guerre. « Aujourd’hui, ce sont les drones. Hier et peut-être demain, le nucléaire ». Il remarque aussi l’ambiguïté du retrait progressif des forces armées de l’AfPak car « dès que l’armée américaine se retire, les drones attaquent […]. Et puis, l’armée revient [aux États-Unis], mais les drones aussi… pour nous surveiller ». La nouvelle législation autorise en effet depuis le 14 février 2012 le vol de drones au-dessus du territoire américain pour des objectifs publicitaires et commerciaux et, depuis le 14 mai 2012, les drones peuvent également être utilisés par la police.
Pro-guerre ou anti-guerre, capitalistes ou anticapitalistes, beaucoup des Occupiers sont anti-drones, jugeant que cette technologie fait de la guerre un laboratoire et que cette nouvelle technologie va surtout être utilisée par la police en tant que moyen de surveillance de la population. Réutiliser des armes développées pour la surveillance et l’anéantissement de l’ennemi dans un contexte de guerre, et les consacrer ensuite à la surveillance des citoyens aux États-Unis brouille encore un peu plus la distinction censée s’établir entre zones de conflit et zones de paix. Pour Moira, « c’est une guerre menée pour la technologie que je dois, moi, payer. Alors que je n’ai même pas l’argent pour mon loyer ! Je dois payer pour qu’on tue à l’autre bout de la Terre, et je dois aussi payer pour me faire surveiller ici ! ». La problématique de la continuité de la guerre est aussi alimentée par le fait que le mouvement est à la fois surveillé par les médias au moyen de l’Occucopter et par la police par le biais de caméras, d’infiltrations, etc. Cette surveillance pousse les Occupiers à s’interroger sur leur liberté de réunion. Ils craignent la criminalisation de leur mouvement et l’atteinte à leur vie personnelle qui ne manqueraient pas d’advenir si le drone devenait un instrument quotidien de surveillance aux mains des médias et de la police.
Moira insiste qu’« on ne peut pas se taire une fois qu’on a découvert que sa vie et la vie des autres est un lieu d’expérimentation pour une technologie dont le but est de faire des profits ». Bien plus qu’une mise en accusation de la politique impérialiste des États-Unis ou qu’une dénonciation de la condition d’exploitation des agresseurs et des agressés, on assiste donc à une prise de conscience que la vie – ou la mort, ailleurs – est un site d’expérimentation pour le processus de destruction créatrice que met en œuvre la technologie capitaliste à la recherche de nouveaux marchés.
Si, pour G. Dorronsoro, l’utilisation des drones par la police s’inscrit dans un processus de généralisation des procédés de sécurité dans les pays démocratiques en général et n’est pas porteuse d’objectifs politico-économiques, son avis n’est pas partagé par les Occupiers interviewés. Car si les drones comptent parmi les armes de destruction les moins coûteuses de l’armée américaine, le poids qu’ils représentent pour le contribuable est énorme. Et il pèse d’autant plus que la police s’intéresse maintenant à ce marché du drone. Michael, membre de l’International Action Center, se révolte de voir ces trillions dépensés de cette manière, que ce soit pour une politique de la mort à l’extérieur des frontières, ou que ce soit pour la surveillance sur le territoire des États-Unis, alors que ces trillions pourraient être investis dans une politique de vie. « Les victimes les plus inoffensives de la guerre impérialiste sont au centre de l’Empire : ce sont les sans-abri, les patients jamais traités, le personnel médical épuisé, les jeunes perdus. La taxe « Robin Hood » s’impose : faut taxer les financiers. Il est temps qu’ils paient pour tout ce qu’ils nous ont pris ! »

En attendant les drones :

la vie dans la Prairie, la mort dans les zones tribales
Loin de New York, au Dakota du nord, on fait tout pour « faire venir le capital dans le rural ». Les drones, l’arme technologique la plus avancée du moment, sont perçus comme le moyen de stimuler la croissance de la région. D’où les protestations des habitants de Grand Forks du Dakota du Nord contre la fermeture de la base militaire dans leur région et les demandes pour sa reconversion en base d’expérimentation des UAV. La concurrence régionale est importante : la région de Cavalier County, près du Canada, tente elle aussi de réhabiliter une ancienne base militaire datant de la Guerre froide pour accueillir les drones.
La Prairie n’est pas le seul territoire où on tente d’attirer les militaires et leurs investissements : l’université a aussi cette même velléité entrepreneuriale. Visant une synergie du militaire et du privé, l’Université du Dakota du Nord a mis en place le premier diplôme universitaire de « Unmanned Aircraft Systems Operations ». Si l’université dispense une partie de ses cours sur la base, il n’y a pas de programme unique d’entraînement UAV. Les militaires préférant recevoir un entraînement séparé et différent, dispensé au sein de la base militaire, l’université propose donc essentiellement un programme d’entraînement pour des pilotes civils. Ce diplôme de pilotage de drones répond à un imaginaire d’ascension sociale rapide. Des jeunes de 18 à 20 ans, issus de classes moyennes urbaines, viennent de tous les coins des États-Unis et du monde, ce qui est rare pour une aussi petite université. Si certains de ces jeunes gens seront ensuite employés par des sociétés militaires privées, la majorité vise le marché civil, considérant le pilotage des drones comme un secteur en plein essor comparable à celui de l’informatique dans les années 1980.
Localement, la tendance « anti-drone » trouve peu d’écho. Les drones représentent le potentiel de croissance de la Prairie. Le développement du complexe militaro-industriel-universitaire est considéré comme indispensable. La « politique des drones » (la surveillance des groupes ou d’individus, l’élimination de vies à distance) parait dissociée de la politique de survie et de développement de la Prairie.
Mais de la prairie du Dakota du Nord aux zones tribales de Waziristân du Nord, des « lignes arrière » aux « lignes de front », la réalité est très différente. Si les drones créent des emplois salariés dans le Dakota, leurs attaques dans les zones tribales produisent des « terroristes » et des révoltés. La survie de la Prairie a pour conséquence la mort ou le soulèvement dans les zones tribales. En effet, A. Gopal révèle dans une enquête menée auprès de 42 combattants talibans que douze d’entre eux avaient eu des membres de leur famille tués dans des attaques aériennes, et que six avaient rejoint les insurgés après de telles attaques. G. Dorronsoro compte parmi les chercheurs qui dénoncent l’échec de la politique américaine contre le terrorisme, incapable de se protéger contre les attaques terroristes et ayant au contraire créé une nouvelle génération de révoltés ou « terroristes ».
Du déclenchement du tir de drone dans le Dakota du Nord, jusqu’à l’atteinte de ce même tir dans le Waziristân du Nord, la distance géographique est considérable. L’analyse multi-site de la politique des drones proposée par G. Dorronsoro permet de comprendre le décisionnel et les enjeux régionaux. Le concept du « mode guerrier » (mode of warfare) proposé par C. Lutz permet d’aller au-delà de l’approche technocratique ou de l’organisation militaire d’une époque pour comprendre les « caractéristiques sociales auxquelles mène tout type de “war making”, (pratique de guerre) ». Les drones s’inscrivent dans le « mode guerrier » établi après la guerre froide quand les États-Unis sont devenus le puissant propagateur d’une doctrine néolibérale qui prône une intensification du travail et des ressources spécialement dédiées à des fins militaires. Dans ce processus de militarisation, les conflits entre secteurs, mais aussi la compétition – surtout dans son aspect néolibéral – sont inévitables. Comme le sont d’ailleurs les conflits au sein d’une société.
Si les villes entrent en compétition les unes avec les autres pour attirer des capitaux, les universités font de même. En développant et en renforçant une technologie nouvelle, en créant une économie de la connaissance prospère, les universités participent de ce fait au prolongement de la guerre et à la surveillance de la population. La militarisation par le biais du jeu qui s’observe depuis deux décennies permet à l’armée de récupérer une partie de la jeunesse, et à l’université de développer un nouveau champ.

Karatsioli Barbara

docteure en anthropologie sociale de l’EHESS en 2009, ATER à l’IEP, enseigne actuellement à l’Université Paris 8 et travaille sur différents projets de recherche autour des problématiques de l’État, de la ville et du conflit. Elle a publié « Escalating for Peace in Cyprus: Roads to Peace through Scales of Conflict », dans Michael Lidauer and Thomas Roither (eds.), Peace, Conflict and Identity, 2010, p. 39-49.