Les fantômes de nos interphones métaphysiques

La première page du numéro de Multitudes que vous tenez entre vos mains, juste après sa couverture et son rabat, met en scène un interphone. S’y côtoient Gilles Deleuze et Salman Rushdie, Philip K. Dick et Simone de Beauvoir, Malevitch et Lévi-Strauss, Charlie Chaplin et Mehdi Ben Barka, Joseph Anton et Leila Alaoui, Wittgenstein et une inconnue du 13 novembre, un anonyme de 2015 et Georges Perec, etc. Cette pièce s’appelle « Nous sommes encore là». Comme s’il fallait appuyer sur le bouton de notre choix pour que l’une ou l’autre de ces figures plus ou moins mystérieuses nous ouvre sa porte, nous permettant de prendre l’ascenseur pour la retrouver et avoir le plaisir de converser avec elle, face à face. Sauf que ces noms et figures ne sont que des fantômes. Mais des fantômes qui habitent mounir fatmi et qui potentiellement nous hantent, non pour nous effrayer mais pour nous pousser à résister et créer.

 

«Nous sommes encore là» pour vous, disent les fantômes de l’interphone

La plupart des personnages de cet interphone métaphysique sont morts et enterrés, mais vivent en 2016 au travers de leurs œuvres, films ou surtout textes, qu’il nous appartient de retrouver pour réengager un dialogue avec eux. Certains noms, ajoutés dans la version ici présentée de Nous sommes encore là, sont nés de l’actualité toute récente. Ainsi l’inconnue du 13 novembre ou l’anonyme de 2015, mémoires vives de celles et ceux assassinés par les terroristes voire des bombes et des drones de toutes origines, non seulement à Paris, mais aussi à Bagdad, Alep, Beyrouth, Bamako, Charm el Cheik, Bruxelles et tant de villes d’Orient et d’Occident.

Autre malheureuse étrangeté de Nous sommes encore là : pas loin des sonnettes de Michel Foucault ou de John Howard Griffin, apparaît le nom de l’artiste franco-marocaine Leila Alaoui, mitraillée à Ouagadougou au Burkina Faso, à la terrasse du Café Capuccino le vendredi 15 janvier 2016. Elle est morte le lundi suivant, alors que son rapatriement vers la France traînait pour « raisons administratives ». Le fantôme de son amie Leila est pour mounir l’un des plus douloureux mais paradoxalement l’un des plus essentiels à porter et à ranimer pour faire face sans tricher au chaos des temps présents. Car il participait régulièrement à des manifestations où ses films ou ses dispositifs côtoyaient les photos ou les vidéos de la jeune femme de 33 ans. Ainsi entre le 22 janvier et le 16 mai 2016 dans deux villes du Danemark, au sein d’une expo collective dénommée Marchands de rêves

Enfin, deux des boutons de l’œuvre permettent d’interpeller mentalement un être de chair devenu fantôme malgré lui pour échapper aux assassins : Salman Rushdie, ou le double virtuel que ce même Rushdie s’est créé pour continuer à nourrir la presse de sa plume : Joseph Anton – jeu de prénoms entre Joseph Conrad et Anton Tchekhov.

 

Salman Rushie dort, Griffin devient noir et Ben Barka disparaît

Au risque permanent de la censure, mounir fatmi réincarne ses fantômes. Approchez-vous de Salman Rushdie, qui dort doucement dans la vidéo Sleep al naïm tel le poète John Giorno dans le film Sleep d’Andy Warhol en 1963. Aucun appel. Aucune protestation. Aucune provocation. Juste une pièce pouvant susciter de l’empathie avec un homme modélisé en 3D, les yeux fermés, la respiration tranquille. On ne le perçoit que « par fragments: le visage, la main, le torse – aucune partie intime n’y est dévoilée». Il semble un « rêveur», un « gisant », dans un « état entre-deux». Rien de choquant. Chacun reste libre de son interprétation. Et pourtant Sleep al naïm a été censuré en octobre 2012 par l’Institut du Monde Arabe, qui l’avait commandé, puis en 2015 par le centre d’art de la Villa Tamaris à La Seyne-sur-Mer qui devait présenter la pièce dans le cadre d’une exposition collective titrée C’est la nuit.

Le directeur de la Villa Tamaris a eu peur des suites de l’attentat de Charlie Hebdo. Il n’avait reçu aucune menace. Mais il a demandé à l’artiste de changer l’œuvre pour une autre, censée être moins dangereuse. Et mounir a refusé de céder. Il n’a pas abandonné son frère en hérésie Salman Rushdie ainsi que son double Joseph Anton. Il n’a pas voulu, à l’instar de ce directeur d’un centre d’art, lâcher ses rêves de liberté pour éviter le cauchemar terroriste… ou plutôt se donner l’illusion de l’éviter.

Qu’il réveille la mémoire de John Howard Griffin, blanc né au Texas qui a vécu « dans la peau d’un noir » entre le 28 octobre 1959 et le 17 août 1960 avant d’en faire un livre, ou qu’il interroge l’assassinat de Ben Barka en 1965, immense faille dans la mémoire collective de tous les Marocains, mounir fatmi suggère des hypothèses, mais n’en impose aucune.

« Ma pièce Face au Silence, explique-t-il, juxtapose des éléments pour nourrir la réflexion sur cet assassinat, sans jamais y apporter de réponses définitives. D’abord, une grande photo en noir et blanc, avec dans la même voiture le roi Hassan II et Mehdi Ben Barka, qui avait été son professeur de mathématiques. Ensuite un film expérimental : devant la Brasserie Lipp où il a été enlevé, j’y apparais seul, en 2002, puis en 2014, signifiant par ces deux plans le silence sur l’affaire, qui depuis douze ans n’a pas avancé d’un iota. Enfin, j’y ajoute deux ingrédients : d’une part un plan de la CIA sur la dissolution des corps dans l’acide ; d’autre part, sur une table ronde, la figurine d’un torero tenant le drapeau du Maroc plutôt qu’une cape rouge. Résultat : le 7 octobre 2014, pour l’inauguration du Musée Mohammed VI, dont l’œuvre était une pièce maîtresse, Face au Silence a été enlevée. Le dispositif a certes été installé une semaine plus tard, mais sans la vidéo et avec des gardes pour empêcher qu’on en prenne des photos. Il n’y avait pas de lecteur Blue Ray disponible, paraît-il… Des amis sont venus pour proposer leur propre lecteur. Et puis, au contraire d’autres artistes de l’expo, j’ai gueulé, j’ai communiqué sur l’affaire, des médias en ont parlé, et finalement, la vidéo fonctionnait le 22 octobre. »

 

Mille façons de jouer avec des fantômes qui sont aussi les nôtres

Lorsqu’il présente en 2004 Save Manhattan à New York, reconstitution de Manhattan avant le 11 septembre avec deux Corans en guise de Twin Towers et des bouquins sur l’événement pour remplacer les autres immeubles alentour, l’artiste se met à dos, et des adeptes de l’Islam radical, et les gardiens de l’orthodoxie états-unienne… Car dans l’ombre de l’architecture, réinventée non sans humour, se cachent les fantômes de victimes.

Fatmi joue avec ses fantômes qui sont aussi les nôtres. Il les ressort de l’oubli et les rhabille au goût du jour pour qu’ils nous parlent de notre présent et nous accompagnent dans notre confrontation à l’histoire en marche. Il transforme les spectres de l’interphone comme tous ceux qu’il réincarne en alliés spirituels des laissés pour compte de cette même histoire.

Des bandes de cassettes VHS qui se perdent dans les méandres de l’information aux machines des temps modernes alimentées par les roues coupantes de temps anciens, c’est à une reprise en main de notre devenir que nous invite donc l’artiste.

Il pleure dans la boue avec un jockey sans cheval. Il échoue à se réapproprier l’Histoire en tapant avec un marteau sur les touches d’une vieille machine à écrire. Il écrit : « Est-ce qu’ils se ressemblent, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? » en calligraphie dans un crâne dur. Il joue au DJ avec des versets du Coran. Il crée mille variations à partir d’un Rubik’s Cube aux airs de Mecque, véritable Casse-tête pour musulman modéré, qui à l’occasion transcende un centre commercial ou salit de pétrole les doigts d’un apprenti logicien. Il se réapproprie la fiction du film Casablanca, qui n’a jamais rien montré que les décors d’Hollywood. Il installe des drapeaux sur des balais-brosses et suggère ainsi de nouveaux lessivages de Printemps arabes. Il colle des tapis de prière sur des skates ou des barrières de sauts d’obstacle. Il jongle avec des livres de penseurs dans une jungle à la Claude Lévi-Strauss.

Invités à notre table dans un monde pourtant terrifiant, les fantômes de mounir fatmi ne sont pas tristes, mais jubilatoires. Il en est ainsi des saint Côme et saint Damien de Lumière aveuglante, deux frères d’origine arabe qui sauvent un diacre (blanc) en lui greffant la jambe (noire) d’un Maure, réinvention d’un tableau de Fra Angelico, La Guérison du diacre justinien, dans une atmosphère de laboratoire de 2016 ou pourquoi pas de 2020 ou 2030.

Ces spectres décalés, romantiques, révoltés, poétiques ou blagueurs hantent l’icône de ce numéro de Multitudes. S’appuyer sur eux pour penser ? Pour créer ? Rendre active leur mémoire en nos têtes et en nos mains ? S’inspirer de la philosophie de Deleuze, se décaler le regard grâce à la science-fiction empathique de Philip K. Dick ou découvrir l’autre via des portraits aussi magnifiques que sauvages de la franco-marocaine Leila Alaoui ? C’est une autre façon de combattre l’obscurantisme, sans se cacher derrière quelque état d’urgence. Par la création plutôt que la réaction, par l’éloge des citoyens du monde plutôt que par l’idiote déchéance de nationalité. Les fantômes de mounir intriguent. Ils choquent. Leur présence, visible ou sous-jacente, prend encore plus de sens lorsque l’on découvre le titre des œuvres qu’ils habitent. Ils font réfléchir sans imposer leur loi. Ils nous aident à réinventer le réel comme fiction.

Kyrou Ariel

A publié récemment L’emploi est mort, vive le travail (avec B. Stiegler, Mille et une nuits, 2015), Ceci n’est pas un blasphème (Inculte, 2015), Google God, Big Brother n’existe pas, il est partout (Inculte, 2010), ABC Dick (Inculte, 2009), Paranofictions (Climats, 2007) et Techno Rebelle (Denoel, 2002). Directeur associé de la société Moderne Multimedias, il est le rédacteur en chef du site Culture Mobile (www.culturemobile.net). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.