Les formes de la lutte

Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé « Premières thèses », dont il constitue le huitième point.

La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi.

La traduction française, réalisée par Yann Moulier , avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois.

La lutte pour la journée de travail normale par exemple nous place devant une classe ouvrière qui constitue une articulation positive du développement capitaliste, son ressort moteur, son fondement dynamique: “ La valeur de la force de travail – dit Marx – inclut également la valeur des marchandises nécessaires à la reproduction de l’ouvrier et à la propagation de la classe ouvrière. Si donc la prolongation contre nature de la journée de travail à laquelle le capital tend nécessairement en raison de son instinct déréglé à se valoriser lui-même, raccourcit la période vitale des ouvriers et, avec elle, la durée de leurs forces de travail, le remplacement plus fréquent des ouvriers usés s’impose et en même temps la somme de frais que requiert la reproduction de leur force de travail devient plus considérable… Il semblerait donc, en conséquence, que l’intérêt même du capital réclame de lui une journée de travail normale ”.[[Marx; le Capital, Livre 1,3e section, chap. X, § V, cf. pour la traduction légèrement modifiée: Éd. Soc. t. I, p. 260. Pourtant chacun sait qu’il a fallu une suite de très dures luttes ouvrières pour imposer au capital son propre intérêt. Au départ le capitaliste ne se préoccupe pas de la durée que peut avoir la force de travail individuellement. Il ne s’intéresse qu’à la quantité maximum de force de travail qu’il peut absorber dans une journée de travail. “ Après moi le déluge! telle est la devise de tout capitaliste et de toute nation capitaliste. Le capital ne s’inquiète donc pas de la santé et de la durée de la vie de l’ouvrier s’il n’y est pas contraint par la société” [[Ibidem, p. 264.. A ses débuts lorsqu’il était laissé à lui-même, le capital prolongeait la journée de travail jusqu’au maximum de ses limites normales, et puis au-delà, jusqu’aux limites de la journée naturelle, en n’y soustrayant que le peu d’heures de repos sans lesquelles la force de travail refuse catégoriquement à reprendre son service. Il obtenait une plus-value absolue, mais en même temps il grevait les coûts de reproduction de la force de travail en abrégeant sa durée de vie. Du reste cela atteignait violemment les conditions de vie mêmes des ouvriers, et ces derniers ont été les premiers à réagir. “ Dès que la classe ouvrière abasourdie par le tapage de la production fut tant soit peu revenue à elle-même, sa résistance commença, et tout d’abord dans le pays où s’implantait la grande industrie, c’est-à-dire en Angleterre. ”[[Ibidem, p. 272. La première conséquence en fut le Factory Act de 1833 d’où part l’établissement, dans l’industrie moderne, d’une journée de travail normale, ordinaire et prescrite par la loi. Avec elle commence la série de lois coercitives limitant le temps de travail. C’est au cours de la tentative ouvrière de raccourcir la durée du travail, et au cours de la résistance qu’opposent les capitalistes à l’accepter, que le niveau de la lutte de classe augmente. L’histoire interne du chartisme doit être considérée elle-même à partir des exigences de cette lutte. “ Les mouvements contre la nouvelle loi sur les pauvres et en faveur de la loi des dix heures étaient donc assez étroitement liés au chartisme ”, dit Engels.[[Marx; le Capital, Livre 1,3e section, chap. X, § V, cf. pour la traduction légèrement modifiée: Éd. Soc. t. I, p. 260. Lorsque les populations ouvrières des districts industriels du Nord-Ouest se mettent de la partie, lorsque le prolétariat du Lancashire et du Yorkshire descend dans la rue, “ le chartisme de la force morale ” s’effondre, et c’est l’appel violent à l’affrontement physique qui lui succède. C’est l’époque où un Feargus O’Connor oppose aux ouvriers qualifiés de la London Working Men’s Association, les ouvriers “ au visage mal rasé, aux mains calleuses et aux vestes en velours de coton (coutil) ”. Engels pouvait dire, surtout après les mouvements de Manchester en 1842 : “ En général tous les ouvriers d’industrie ont été dorénavant gagnés à la rébellion sous une forme ou sous une autre, contre le capital et la bourgeoisie; tous sont d’accord (sind aIle einig) sur le point suivant: en tant que working men, un titre dont ils sont fiers et dont ils s’appellent officiellement dans les assemblées chartistes, ils constituent une classe à part (eine eigne Klasse) qui a ses intérêts, ses principes et sa mentalité propre (Anschauungsweise = le point de vue) contre tous les possédants. ” Résultat: la loi sur les dix heures qui parvient à entrer en vigueur le 1er mai 1848. Mais la défaite de juin à Paris renverse le rapport de force. Toutes les fractions des classes dominantes – jusqu’en Angleterre – se retrouvent unies de nouveau. Il n’est plus nécessaire que ces messieurs des usines prennent des gants. Une rébellion ouverte des capitalistes contre la loi éclate ainsi que contre toute la législation qui avait essayé d’empêcher depuis 1833 que l’on saigne à blanc “ librement ” la force de travail. “ Ce fut une proslavery rebellion en miniature, poursuivie pendant plus de deux ans avec l’effronterie la plus cynique et la persévérance la plus terroriste, à d’autant meilleur compte que le capitaliste révolté (der rebellische Kapitalist) ne risquait que la peau de ses ouvriers. ”[[ Le Capital, Livre I, 3e section, chap. X, § 5; cf. Éd. Soc. t. I, pp. 279-280.

Deux années durant les ouvriers opposèrent “ une résistance passive quoique indomptable et sans cesse renaissante ”. Puis ils se mirent à protester ouvertement “ par des meetings menaçants ” derechef dans le Lancashire et le Yorkshire. Les fabricants recommencèrent à se diviser. Entre 50 et 53 le principe “ légal ” passa dans toutes les branches d’industries. Entre 53 et 60, le merveilleux développement industriel marche de pair avec “ la renaissance physique et morale de l’ouvrier d’usine ”. Alors “ les fabricants eux-mêmes, auxquels la limitation légale et les règlements de la journée de travail avaient été arrachés pied à pied par une guerre civile d’un demi-siècle, firent ressortir avec ostentation le contraste qui existait entre leurs usines et les branches d’exploitation encore “ libres ”. “ On comprend facilement d’autre part que “ lorsque les magnats de l’industrie se furent soumis à ce qu’ils ne pouvaient empêcher et se furent réconciliés avec les résultats acquis, la force de résistance (Widerstandskraft) du capital s’affaiblit graduellement, tandis que la force d’attaque (Angriffskraft) de la classe ouvrière grandissait en même temps ”[[Ibidem, p. 290….

Marx tire alors de cette analyse des luttes ouvrières, pour la journée de travail normale, deux conclusions d’ordre pratique et politique. Premièrement, les bouleversements matériels du mode de production et des rapports sociaux, existant entre les producteurs qui lui correspondent, “ sont la première cause de cette transgression démesurée qui réclame ensuite, pour lui faire équilibre, l’intervention sociale laquelle, à son tour, limite et règle uniformément la journée de travail avec ses temps de repos légaux ”. Deuxièmement, l’histoire de la réglementation de la journée de travail démontre jusqu’à l’évidence “ que l’ouvrier isolé, l’ouvrier en tant que vendeur “ libre ” de sa force de travail, succombe sans résistance possible (widerstandslos), dès que la production capitaliste a atteint un certain degré de maturité ”. Par conséquent “ la création d’une journée de travail normale est le résultat d’une guerre civile (Bürgerkrieg) entre la classe capitaliste et la classe ouvrière… La lutte ayant commencé dans le domaine de l’industrie moderne, elle devait donc se déclarer dans la patrie même de cette industrie, l’Angleterre. Les ouvriers des usines anglaises furent les premiers champions de la classe ouvrière moderne en général ”. Il leur revient le mérite historique d’avoir été les premiers à démontrer dans les faits, c’est-à-dire par la lutte, que “ l’ouvrier sort de la production autrement qu’il y est entré ” (7). Cette différence constitue bel et bien un saut d’ordre politique. C’est le saut que le passage par la production provoque dans ce que nous pouvons appeler la composition de la classe ouvrière ou bien encore la composition de classe des ouvriers. Mais cette production est production de capital. Et qui dit production de capital dit rapport capitaliste. Et qui dit cela, dit en même temps, nous l’avons vu, rapport de classe. Rapport de classe et lutte entre des classes ennemies. Voilà pourquoi, le procès de production – en tant qu’il produit du capital – n’est pas séparable des moments de lutte de classe, bref n’est pas autonome par rapport aux mouvements de lutte des ouvriers. Sa composition, son organisation se forgent au cours de toute cette série de moments. Le développement du procès de production capitaliste ne fait qu’un avec l’histoire des mouvements de classe des ouvriers. En passer par le processus productif, cela signifie pour l’ouvrier passer par le terrain spécifique de la lutte de classe contre le capitaliste. C’est donc de ce terrain de lutte que l’ouvrier “ sort autre qu’il n’y était entré ”. Cela pour débarrasser tout de suite le terrain de toutes les illusions technologiques qui vont la tête en bas en essayant de réduire le procès de production au procès de travail, c’est-à-dire à un rapport du travailleur à l’instrument en tant que tel de son travail, comme s’il s’agissait d’un rapport éternel de l’homme avec un méchant don de la nature. Cela pour ne pas tomber également dans le piège des processus de réification, qui commencent toujours par des pleurs idéologiques en faveur de la vie réelle de celui qui est devant la machine, contre la réduction de l’ouvrier à une chose inerte, pour finir invariablement par une cure mystique proposée à la conscience de classe de cet ouvrier comme s’il s’agissait pour l’homme moderne de retrouver son âme. Comme d’habitude il faut renverser totalement la façon de voir. Le point de vue pour qui la lutte ouvrière n’est qu’un moment – fût-il même impossible à éliminer – du processus productif, est le point de vue du capitaliste individuel. Du point de vue ouvrier, qui ne peut plus être dans la production celui de l’ouvrier individuel, c’est de nouveau exactement le contraire : le procès de production se révèle n’être qu’un moment – impossible à éliminer lui aussi – de la lutte ouvrière. C’est-à-dire qu’il se manifeste comme le terrain le plus favorable tactiquement au déroulement de la lutte ouvrière.

Il y a lutte de classe avant le commencement même de l’acte de production: sur le marché du travail, où vendeurs et acheteurs de la force de travail s’opposent par leurs intérêts opposés, concluent un contrat, où chacun montre déjà les armes auxquelles il aura recours dans le futur. Mais sur ce terrain c’est le patron qui a l’avantage: l’argent est de son côté, tout comme les moyens de production, les conditions de la production, tout le capital en soi. De l’autre côté, il n’y a que la simple liberté obligée à vendre une marchandise, la seule capable d’assurer à l’ouvrier sa survie. Cette marchandise que l’ouvrier possède est bien sûr le but de l’échange, ainsi donc le principe qui le meut, la condition de toutes les autres conditions de production, et préside donc en tant que telle à l’ensemble du processus. C’est-à-dire qu’il est vrai que la force de travail constitue le fondement prioritaire du mécanisme de la production capitaliste dans son ensemble, mais il est également vrai que lors de son acte d’achat/vente, l’ouvrier ne possède pas la force d’imposer cette priorité au capitaliste; le rapport de force lui est défavorable, et les armes sur lesquelles il peut compter sur-le-champ sont moins puissantes. Ce n’est pas la volonté de lutte, ni la conscience de devoir la mener qui font défaut; ce qui lui manque, c’est les moyens matériels adéquats pour lui assurer la victoire. Ce n’est pas un hasard si l’histoire héroïque des révoltes prolétariennes n’est que l’histoire de sanglantes défaites ouvrières. Mais cela, plutôt cela aussi, c’est l’école de la lutte de classe: de cela aussi il y a à apprendre. L’ouvrier avancé de la gigantesque industrie moderne doit savoir choisir parmi ses propres ancêtres ceux que Marx appelait déjà “ les pères de la classe ouvrière actuelle ” : le vogelfreie Proletarier, le labouring poor, le prolétariat qui travaille parce qu’il est à la fois pauvre et libre. Mais il y a aussi lutte de classe après que l’acte de production s’est terminé: dans les phases de distribution du revenu, lorsqu’il s’agit de répartir le fruit du travail ouvrier parmi les classes que la société reconnaît. Tout le monde sait que les lois pompeuses de distribution sont faites au secret du laboratoire de la production et que c’est du rapport de force qui s’y établit entre les deux classes, dont dépendent ceux qui, parmi tous les citoyens de l’État, recevront plus, ou moins. Chacun sait que le premier vrai pays du socialisme ça été le royaume de la distribution et que les rêveurs avec leurs utopies, tout d’abord, les réformistes avec leur réalisme, enfin tous les “ chefs bien-aimés ” qui sont malheureusement liés au mouvement ouvrier, y ont toujours vu la réalisation de l’harmonie sociale, la fin des luttes entre classes et la paix éternelle parmi les hommes lorsqu’on aura assuré un juste profit aux capitalistes, un juste salaire aux ouvriers, un État équitable envers les citoyens, et un juste traitement aux fonctionnaires. Là aussi le rapport est défavorable au parti des ouvriers. Lorsqu’il s’agit de distribuer ce qui a été produit, la puissance que confère la distribution est déjà entièrement entre les mains de ceux qui ont exercé le commandement sur la production. Et nous avons vu qu’il n’y a pas de commandement sur la production en dehors de celui qu’exerce le capital. La dictature globale de ce dernier, la concentration de son pouvoir politique dans l’appareil d’État ne recouvre pas autre chose qu’une extension à la société du commandement capitaliste exercé sur la production de capital. Plus le rapport spécifique de production capitaliste s’empare, partout où il est, du rapport social en général, plus le pouvoir despotique du capital sur l’ensemble de la société se complète. Contester ce pouvoir au niveau de la distribution c’est là le travers ridicule où tombent habituellement les utopies réformistes : elles veulent le capital sans capitalisme. La vérité amère c’est qu’il s’est accumulé en aval de la production une quantité gigantesque de commandement dictatorial entre les mains des patrons: non seulement l’argent, les outils de travail, mais également la condition qui conditionne tout, la force de travail qui était indépendante en elle-même au départ, mais qui est maintenant devenue une composante interne du capital, un de ses moments, même si c’est un moment variable. Il ne s’agit plus du capital en soi, mais d’un capital qui s’est d’autant plus déployé qu’il impose au processus sa forme à l’exclusion de toute autre depuis l’échange qu’il conclut contre de la force de travail, en passant par la production de plus-value, et la distribution des revenus jusqu’à la consommation du produit, si l’on veut; et ces moments se réinvestissent à leur tour dans la continuité unifiée de cet appareil toujours plus unilatéralement oppressif qu’est le pouvoir politique de l’État, et non plus seulement dans le pouvoir médiateur des différents modes particuliers de gouvernement public. Ajoutez en face de cette puissance victorieuse du capital, toute la suite de défaites de la classe ouvrière qui a été régulièrement abandonnée à elle-même par l’ensemble des partis historiques qui ont surgi en son nom, et vous aurez la situation actuelle. Si l’on se place du point de vue de ces partis, on en tire la conclusion que la classe ouvrière n’existe plus du tout; si l’on se place du point de vue de la classe ouvrière on en tire la conclusion qu’elle n’a plus de partis à elle. Si le parti considère que le point de vue ouvrier a fait faillite, les ouvriers considèrent que c’est le point de vue du parti qui a fait faillite. Pourtant il n’y a pas de processus révolutionnaire possible sans classe et parti à la fois. Tel est aujourd’hui notre: hic Rhodus, hic salta !

Demandons-nous alors: où ? à quel endroit ? à quel moment les ouvriers, à eux tous seuls, sont-ils plus forts que le capitaliste ? Pouvons-nous établir comme loi générale qu’ici et maintenant la classe ouvrière est toujours plus forte que le capital ? Nous ne pouvons le faire que si nous découvrons concrètement l’endroit et le moment où le rapport de force entre les deux classes penche toujours du côté des ouvriers. Mais une société capitaliste peut-elle exister de fait si elle est placée sous la domination exclusive du capital qui subordonne tout à lui-même ? Non seulement elle le peut, mais elle doit le faire dans les faits. L’existence du capital repose sur l’existence d’un tel point. La production de capital a pour point de départ la classe ouvrière d’un côté, et le capitaliste de l’autre. Si les forces de travail individuelles ne devenaient pas d’abord ensemble une force associée sous un pouvoir unifié, elles ne pourraient pas faire valoir, sur une échelle sociale, le caractère particulier de la marchandise force de travail en général, c’est-à-dire ne pourraient pas transformer le travail abstrait en travail concret, et par conséquent réaliser la valeur d’usage de la force de travail dont la consommation effective constitue le secret du procès de réalisation de la valeur en tant que ce dernier est un procès de production de plus-value et, partant, de capital. Les ouvriers sont achetés sur le marché comme force de travail individuelle, mais c’est en tant que force de travail sociale qu’ils doivent permettre le fonctionnement du processus productif. Certes le rapport d’achat/vente est déjà un rapport social, mais c’est un rapport social qui se présente sous les traits de deux possesseurs de marchandise, isolés, et sans aucune autre caractéristique spécifique. Ce n’est pas la généralité de ce rapport social qui définit l’acte d’achat/vente; sa caractéristique tout à fait particulière, c’est plutôt d’être déjà un rapport de classes ; caractéristique si déterminée que c’est la première fois qu’elle apparaît au sein d’un rapport social. Le passage à la production – à la production capitaliste bien entendu – est le signe d’un processus de socialisation forcée du rapport de classes. Après ce passage il n’y aura pas plus de place que pour un rapport de classes social à tous les stades du cycle de développement global du capital depuis la circulation initiale jusqu’à la distribution finale. Après ce passage, l’échange d’achat/vente de la force de travail n’aura plus lui-même, comme protagonistes, les figures simples de deux possesseurs de marchandises isolés sur le marché, mais deux grands agrégats sociaux disposant chacun d’une relative organisation qui a été institutionalisée pour la conclusion de contrats collectifs. C’est dans ces conditions que le capital – en tant qu’il est un rapport de production et par conséquent en tant qu’il est un rapport de classes, – subit au cours de son développement en spirale, un processus de socialisation indéfini. Chaque fois qu’il traverse un moment d’affrontement aigu entre les deux classes, bref chaque fois que le rapport de classes réapparaît en plein jour comme ressort moteur du processus dans son ensemble, il en résulte un saut effectué dans le degré de socialisation. Socialisation qui reproduit à son tour, et sous une forme considérablement élargie, le rapport de classes lui-même. Ce qui caractérise historiquement la marchandise force de travail, c’est sa capacité de valoriser plus de valeur qu’elle n’en possède. Ceci fait à la fois sa force et son malheur : sa force, parce que la valorisation de la valeur et donc la production de capital repose entre les mains de la force de travail ; son malheur, parce que c’est le capital qui détient la valeur de la force de travail et donc la vie même de l’ouvrier. D’où cette contradiction cuisante: en tant que classe les ouvriers représentent une force politique gigantesque, la plus offensive qui soit apparue dans une société humaine; mais en tant qu’individus isolés ils confèrent à la misère tout d’abord, puis à la subordination, enfin à l’exploitation systématiquement, leurs traits extrêmes. Voilà pourquoi ceux qui considèrent la classe comme une somme d’individus, n’ont jamais rien compris à la classe ouvrière. Mais quelle est la caractéristique historique particulière du capital qui correspond à tout cela et qui s’y oppose ? Nous répondrons justement: une capacité de socialiser le rapport social à un degré toujours supérieur à celui qu’il a atteint. Si le capital en soi, séparé de la force de travail, est déjà un rapport social, en tant qu’il se dresse en face de la force de travail, l’acte par lequel il introduit celle-ci dans le procès de production ainsi que le procès de production qui l’incorpore au capital, mettent à la disposition du capital lui-même, un pouvoir de socialisation dynamique, qui va beaucoup plus loin que le niveau statique du rapport social en général. A partir de ce moment-là, le degré qu’atteint le processus de socialisation, au sein du rapport de production capitaliste, dépassera toujours celui qu’atteint ce même processus au sein du rapport social en général. Même si ces deux rapports tendent à coïncider, il y a lieu de croire que cette superposition ne se produira jamais. Il demeurera toujours un écart entre le capital en tant que rapport de production et le capital en tant que société capitaliste. La socialisation de la production sera toujours en avance sur l’organisation de la société. La marge historique qui sépare ces deux moments constitue l’une des formidables formes de domination politique que le capital a bien utilisée en sa faveur. Mais ceci ne constitue pas l’élément positif de la contradiction, l’élément positif c’est bien plutôt celui qui voit en la force de travail sociale la médiation nécessaire à la socialisation du capital. En effet le capital ne comporte pas et ne peut pas comporter directement son pouvoir de socialisation, il le fait porter et doit le faire porter par la force de travail. Il est vrai que cette dernière ne pourrait à elle seule se charger de ce fardeau, et que ce n’est qu’en tant qu’elle se trouve socialisée par le capital qu’elle peut ensuite provoquer tous les processus de socialisation capitaliste, mais cela ne suffit pas pour la subordonner au processus; ce qu’il faut en revanche c’est la mettre au cœur de ce dernier, en faire le moteur vital par où toute action sociale, de quelque ordre qu’elle soit, doit passer nécessairement. Ainsi ce qui paraissait être la puissance éternelle du capital se présente désormais comme étroitement soumise à la nécessité d’emprunter quotidiennement ce passage. Derechef, ce qui apparaît du point de vue capitaliste, se présente de façon toute différente du point de vue ouvrier. Tout comme la force de travail, dans les lois du mouvement de la société capitaliste, ne peut pas ne pas produire plus qu’elle n’a coûté, le capital conformément à ces mêmes lois ne peut pas ne pas dépasser les limites que la société impose elle-même à ses processus de socialisation. Mais pour sauter par-dessus ces limites, pour briser la résistance passive, bref pour aller vraiment au-delà, voilà que le capital n’a plus seulement besoin de cette médiation vivante, de cette articulation dynamique que seule la force de travail est à même de lui offrir et d’exercer dans le processus productif; il faut désormais quelque chose de nouveau, quelque chose de différent et de plus précieux : il lui faut l’arme offensive de la lutte ouvrière tournée contre lui de façon menaçante.

Ce n’est pas seulement dans le Capital de Marx, c’est dans l’histoire même du développement capitaliste que la lutte pour la journée de travail normale, précède, conditionne et provoque nécessairement une modification de la forme que prend la plus-value, “ une révolution dans le mode de production ”. Une fois que la durée normale de la journée de travail a acquis force de loi, l’accroissement de plus-value doit venir nécessairement d’un raccourcissement du temps de travail nécessaire, autrement dit la diminution du temps de travail nécessaire ne doit pas venir d’un accroissement de la plus-value. Non seulement on a une diminution de la valeur de la force de travail et une augmentation de la force productive du travail, mais la valeur de la force de travail diminue grâce à l’augmentation de la force productive du travail. On a alors le départ d’une réaction en chaîne de révolutions du procès de travail; et à travers celles-ci le développement de l’histoire “ spécifiquement capitaliste ” de la production de la plus-value relative. La lutte ouvrière a donc imposé au capital son propre intérêt, ou bien le capital s’est imposé à lui-même par l’intermédiaire de la lutte ouvrière, son propre intérêt. Ce n’est pas là justement un fait exceptionnel dans l’histoire du développement capitaliste. Il y a là moins un modèle de lutte qu’un modèle de la façon dont la lutte se termine, et qui se reproduira sous des formes variées à différents stades de ce développement. En effet il ne faut pas confondre les formes de la lutte, avec l’utilisation en tant que telle de la lutte qu’en tire le parti le plus fort des deux à ce moment-là. Lorsque les ouvriers luttent, c’est pour battre le patron et non pas pour développer le capital. Si leur victoire – ainsi que la défaite qui est alors celle du capitaliste – devient ensuite la victoire future du capital, cela ne dépend – dans le modèle que nous sommes en train d’examiner – ni d’erreurs commises par les mouvements revendicatifs subjectifs des ouvriers, ni de la nature diabolique qui semble être celle de l’initiative de leur ennemi dans ce cadre précis. II s’agit d’un mécanisme entièrement objectif qui place en fait dans la partie variable du capital, dans le capital comme travail vivant c’est-à-dire dans la force de travail en tant qu’elle est du capital, le ferment actif de l’ensemble du processus, qui devient ensuite “ l’élément négatif de la contradiction ”, cette inquiétude en soi, que nous ne voyons plus, comme par hasard, s’exprimer dans le concept de prolétariat, mais venir coïncider, se confondre et ne faire plus qu’un avec la réalité même de la lutte ouvrière. En ce sens on peut dire qu’il n’y a jamais de défaites ni de victoires décisives dans la lutte de classes moderne. Lorsque les ouvriers remportent une victoire partielle, ils s’aperçoivent après coup qu’ils l’ont remportée pour le compte du capital. Lorsque les capitalistes provoque la classe ouvrière dans un affrontement ouvert, pour battre son mouvement politique sur le terrain, ils payent après coup leur succès momentané par de longues périodes de passivité par lesquelles le travail vivant riposte dans les mécanismes économiques. Les lois de mouvement de la société capitaliste ne permettent pas qu’une classe élimine l’autre. Tant que le capital existe, les deux classes doivent coexister toutes les deux en son sein et doivent se combattre. Le point de vue ouvrier part du principe que, lorsqu’il y a eu lutte, celle-ci n’a jamais été inutile. Une terrible défaite, qui ne fait plier le mouvement qu’un moment pour le faire resurgir plus fort, vaut mieux que tous les renoncements opportunistes pour garder le rapport de force intact durant des décennies qui le font croupir dans l’immobilisme, c’est-à-dire dans le réformisme. Il ne faut pas oublier cependant que dans certains cas déterminés, le refus de se battre correspond et peut correspondre du côté ouvrier à une forme de lutte. Cela lorsque l’on peut voir à l’œil nu que la médiation ouvrière va se faire dans l’intérêt capitaliste, qu’elle revêt un caractère trop urgent et indispensable pour les besoins immédiats du capital, et que, de plus, elle ne peut pas, à ce moment précis, être prise en main directement par les ouvriers, mais doit être abandonnée de force aux mains de ses faux représentants. C’est alors que les ouvriers répondent spontanément, en masse, à la demande qui se fait jour du côté capitaliste pour qu’ils prennent l’initiative, par une passivité à l’égard de la lutte, et même par le refus passif de la lutte. Il est possible de déceler généralement dans cette forme de réponse particulière, un nouveau type de contradiction, la nouvelle modalité sous laquelle se présente le processus historique permanent de séparation de la force de travail d’avec le capital, qui se manifeste désormais à travers la médiation que constitue la séparation des ouvriers d’avec “ leurs ” organisations: à savoir la contradiction entre la classe ouvrière et le mouvement ouvrier. Certes c’est là une analyse qui n’est pas facile d’accepter: quantité d’expériences historiques concrètes en démontrent aisément le bien-fondé, mais toute la tradition du marxisme vulgaire – c’est d’ailleurs la seule tradition de pensée que le point de vue ouvrier ait sur le dos! – la nie férocement. Au reste nous ne pouvons guère partir d’une réfutation des différents stades de cette tradition ou de ses divers avatars. On n’en tirerait rien, et les nécessités de la polémique émousseraient l’impact des nouvelles hypothèses. C’est sur celles-ci en revanche qu’il faut avant tout travailler, en procédant à une articulation des prémisses théoriques qui les fondent, et à une unification des conséquences pratiques les plus ultimes qui en découlent. Ces conséquences revêtent une importance décisive pour les prémisses. C’est en fonction du plus grand dommage qu’il est possible de causer au patron, que l’on procède du côté ouvrier au choix d’une forme de lutte. C’est en fonction des armes que celle-ci peut procurer pour combattre le capital que l’on choisit, du point de vue ouvrier, la forme que revêtira la science. Les formes de la lutte ne sont pas plus que celles de la science données une fois pour toutes. Il est probable que le matérialisme historique – cette tentative de reconstruire l’ensemble de l’histoire de la société humaine à partir du principe de la lutte de classe – a constitué pour Marx le moyen de renverser pratiquement dans la science la thèse idéologique bourgeoise d’une histoire éternelle du capital, et de lui opposer pour les besoins de la lutte l’alternative de l’histoire jusqu’alors subalterne des classes exploitées. Il reste que considérer encore le matérialisme historique comme la forme moderne de la science ouvrière, cela revient à vouloir se mettre à écrire cette science de l’avenir avec la plume d’oie de l’écrivain médiéval. Pour nous, chaque bouleversement, qui fait époque dans l’histoire des luttes ouvrières, amène le point de vue ouvrier à se poser le problème d’un changement de forme de sa science. A la racine de toutes les difficultés du marxime actuel, il y a le fait que ce changement ne s’est pas produit après le plus grand bouleversement pratique que les ouvriers aient provoqué dans le monde contemporain. Il nous faudra revenir là-dessus.