Les Gilets jaunes, l’Europe et la planète

Une revue intitulée Multitudes ne pouvait rester indifférente au mouvement des Gilets jaunes (GJ). Outre des interventions de quelques-unes et quelques-uns d’entre nous sur le terrain, nous en avons abondamment et passionnément discuté en interne. Avec des sensibilités et des analyses contradictoires, comme si ces multitudes non représentées auparavant transformaient en débats pluralistes toute discussion lui faisant place. Nous avons décidé de rendre compte du regard d’un observateur bienveillant sur le terrain (Luc Gwiazdzinzki), tout en confrontant ce mouvement à deux autres grands courants de transformation actuels : construction de l’Europe (Yann Moulier Boutang) et décolonisation (Élara Bertho).

Le mouvement des Gilets jaunes, qui focalise nos débats et notre attention médiatique depuis bientôt trois mois, incarne des revendications qu’il est essentiel de soutenir et d’accompagner, en tant qu’elles résistent aux maltraitances sociales et aux surexploitations économiques infligées par le néolibéralisme. Le premier mérite des GJ est d’avoir coagulé un mouvement socio-politique exprimant le besoin de lutter contre des inégalités effarantes. Son deuxième apport, moins direct et porté également par d’autres engagements sociaux ou environnementaux, est d’avoir induit par l’urgence de ses colères la nécessité de créer de nouvelles solidarités autour de précieux communs, nouveaux et anciens.

Dans de très nombreux pays européens, les derniers mois ont en effet été marqués par une vision planétaire et prospective de ces communs : des millions de gens, parmi lesquels un grand nombre d’adolescents, se sont mobilisés pour pousser les gouvernants à prendre des mesures enfin radicales face aux perspectives d’effondrement écologique. Des lycéennes font grève, des citadins envahissent les rues, des universitaires lancent des appels, des pétitions attaquent juridiquement les États démissionnaires. Ces luttes qui appellent, prônent et mettent d’ores et déjà en pratique une mutation radicale de nos modes d’existence (de production, de consommation, d’alimentation, de transport, de communication) désignent le sens d’une construction européenne à relancer voire à réinventer. Et elles indiquent l’échelle à laquelle l’action doit se mener.

La recherche de plus d’équité et des conditions futures d’une vie commune passe non seulement par une fusion des combats contre les inégalités sociales et pour des arts de vivre en phase avec nos environnements, mais aussi par l’intégration à cette dynamique nouvelle de la multitude des mouvements de décolonisation contemporains. De tous ceux qui se battent pour la restitution des objets volés par la colonisation, contre la ghettoïsation et les brutalités policières dans les banlieues, contre les violences et pour le droit des femmes, pour l’autonomie et la pleine citoyenneté des peuples autochtones, des minorités et des populations les plus fragilisées partout dans le monde.

Accueillir les migrants, gérer les associations de quartier, lutter contre les discriminations et la destruction de nos milieux, ne passe pas uniquement par des pétitions et manifestations de rue, mais par un travail quotidien et peu visible.

Notre affirmation commune, au sein de Multitudes, est que le destin des mobilisations pour l’égalité, pour la vie sur la planète, pour la décolonisation effective – mais aussi celui de nos sociétés dans leur ensemble – est lié à la capacité de ces trois types d’engagements et d’actions de se développer de front – et non en rivalité ou en opposition. Il est crucial de cultiver un sentiment et des pratiques de mitoyenneté entre ces trois mouvements, de s’inviter mutuellement à construire ensemble.

Cette mitoyenneté devrait vivre à toutes les échelles, depuis les ronds-points jusqu’aux revendications nationales, européennes et mondiales, en passant par les associations locales et les politiques de la ville. Elle nécessite la construction collective de récits et d’imaginaires du présent comme du futur, à même d’accélérer la mise en place et la diffusion de sentiments concrets de mitoyenneté européenne, étape stratégique de toute politique réaliste de solidarité planétaire.

Les promesses de la citoyenneté sont à chercher, à formuler, en regard de cette européanisation de toutes les questions. À l’instar de ces vigies citoyennes que sont Edward Snowden ou Antoine Deltour, la lycéenne suédoise Greta Thunberg lançant l’alerte climatique au cœur des arrogances de Davos porte un message de co-dépendances et de coévolutions nécessairement mitoyennes, à mettre en œuvre au-delà des Nations. Que le visage emblématique de notre moment politique, à l’échelle européenne, soit celui d’une très jeune femme couvrant de honte nos décideurs encravatés est de bon augure : l’inévitable mutation à laquelle sont appelées les multitudes sera nécessairement transnationale et européenne.