Les ONG de démocratisation en Roumanie

La démocratie est devenue une norme incluant et excluant les sociétés à un niveau global[1]. Les ONG, quant à elles, par un effet de transfert de souveraineté, sont désormais en charge de mettre en pratique la pédagogie de la démocratie. La Roumanie a été bien avant toutes les révolutions d’Ukraine, d’Asie centrale et du Caucase le théâtre d’une normalisation politique transnationale.

Si le concept de société civile renvoie souvent dans le sens commun et dans les appellations technocratiques à une entité homogène et exempte de hiérarchies, en réalité il n’en est rien. La société civile est un lieu de concurrences, d’alliances, de coopération, où évoluent des acteurs aux profils largement hétérogènes par leurs tailles, leurs moyens financiers et logistiques, leurs thèmes d’intervention, leurs distances des sphères du pouvoir et des bailleurs de fonds. Si on resserre l’angle de vue, on s’aperçoit alors qu’il existe, en Roumanie comme ailleurs, une société civile médiatique. Dans les médias écrits et télévisés on ne voit guère qu’une dizaine d’ONG se présenter et être désignées comme les représentantes de la société civile. Ces ONG jouent un jeu de dupes avec les médias. Elles laissent ces entreprises promouvoir des héros civils dans une logique marchande et tentent de profiter de cette position pour faire passer des revendications ciblées. Ces revendications néanmoins sont celles d’ONG singulières unifiant fictivement cette société civile médiatique qui doit entretenir l’illusion du nombre et in fine celle de la force politique. Ces ONG manifestant de concert, selon les circonstances, sont : l’Association pro-démocratie (APD), l’Association pour la protection des droits de l’homme de Roumanie-Comité Helsinki (APADOR-CH), la Société académique roumaine (SAR), Freedom House Romania (FHR), Transparency International Romania, la Fondation pour le développement de la société civile (FDSC), le Centre d’assistance pour les organisations non gouvernementales (CENTRAS), le Groupe pour le dialogue social (GDS), la Fondation pour une société ouverte-Soros (FSO). La plupart sont issues des mobilisations anticommunistes du début des années 1990 et de l’intervention d’agences de développement.

Ces organisations sont dans une certaine mesure solidaires : les membres de leur personnel, bien souvent, se connaissent. Ces ONG peuvent être liées entre elles par des relations d’amitié, de coopération mais aussi pour des raisons de coordination stratégique face à un ennemi commun (souvent l’État et les partis politiques) ou encore pour répondre aux besoins logistiques que nécessitent certaines opérations. Toutefois, ces organisations ne s’accordent pas parfaitement et manifestent parfois de sérieuses divergences, se soupçonnent de manipulation, de collusion avec les partis politiques, de compétition pour le leadership, etc. Cependant, en général, on préfère taire ces divergences pour conserver la fiction de société civile nécessaire à tous les acteurs institutionnels dans le contexte actuel. La logique de bipolarisation dans les conflits avec l’État ou avec certains partis politiques favorise cette solidarité circonstancielle ou en trompe-l’œil qui, à moyen terme, devient une illusion structurelle. Parmi les ONG évoquées, on retrouve un nombre significatif d’organisations travaillant dans le domaine de la démocratisation. Une distinction s’impose entre les ONG œuvrant dans le domaine de la construction de la société civile et celles préoccupées spécifiquement par la démocratisation.

La construction de la société civile consiste à monter des réseaux d’ONG, des coalitions, à assurer la professionnalisation des ONG-istes et parfois à jouer le rôle d’agent de sélection des partenaires locaux pour l’attribution de fonds. Dans ces organisations s’apprennent les démarches bureaucratiques pour obtenir des subventions, l’évaluation financière des programmes, l’identification des « cibles » des programmes, la gestion des relations avec les médias, les partis politiques, les autres ONG, les modes d’expression dans les débats publics, le marketing, le fund raising, le management, la comptabilité. Ces ONG travaillent dans le cadre de gros projets tant pour la logistique que pour les financements. Avoir suivi des séminaires de formation dans ces ONG est un passage obligé pour les ONG de moindre envergure. C’est dire si ces grosses ONG orientent ladite société civile et certes pas dans le sens d’une autonomie de décisions.

Nous excluons largement de notre propos ces ONG de construction de la société civile pour nous intéresser aux professionnels de la démocratie. C’est un secteur clairement défini de l’intervention et de l’assistance dans les pays postcommunistes qui a émergé à partir des années 1980 aux USA quand les institutions impliquées dans la guerre froide ont été transformées en pivot de l’impérialisme démocratique[2]. La doctrine des droits de l’homme a changé de sens. Elle est devenue une arme politique permettant une hiérarchisation entre les États-nations, à partir de l’intégration des formes de gouvernementalité. L’invasion de l’Irak et sa mise sous tutelle impériale en sont exemplaires : c’est au nom de la démocratie, de la sécurité, en totale violation du droit international, et notamment des droits de l’homme comme armature juridique des relations internationales, que cette invasion a été justifiée.

Eu égard à ces différents éléments, il faut interroger les modes d’action des ONG de démocratisation en observant qu’ils oscillent entre technologie politique et idéologie. Et ce d’autant plus que ces ONG sont vouées à devenir les nouveaux médiateurs politiques dans le monde entier.

Les grosses ONG sont dépendantes à 100 % de leurs bailleurs de fonds et sont dans l’incapacité d’obtenir d’autres fonds privés. Dans ces conditions, le rapport entre bailleurs et ONG prend la forme d’un rapport de subordination à distance, les dirigeants venant rarement sur place. Les bailleurs sont nombreux, mais leurs programmes sont assez similaires. Tous s’inscrivent de manière plus ou moins marquée dans les théories délibératives, constitutionnalistes ou institutionnalistes de la démocratie. Or, c’est là une impasse théorique et pratique. Ce paradigme est basé sur une contre-vérité simple : les institutions produisent la démocratie. Des institutions sont certes nécessaires à un régime démocratique mais elles naissent d’une évolution politique fonctionnant sur une altérité conflictuelle entre l’État et la société en général et entre groupes sociaux, sans compter le contexte international et les circonstances historiques exceptionnelles. La contrepartie de la dépendance financière se perçoit dans l’adoption de cette grille de lecture politique erronée.

Il existe aux USA deux importantes plates-formes de l’aide : National Endowment for Democracy (NED) et United States Agency for International Developpement (USAID). Tout un ensemble d’organisations se trouvent au niveau inférieur : National Democratic Institute, International Republican Institute, Institute for Democracy in Eastern Europe ; ces institutions mettant en œuvre les théories constitutionnalistes de la « transition à la démocratie » sont en partie entachées d’un ethnocentrisme latent quelle que soit l’importance que peut avoir la constitution aux USA et d’une manière plus générale l’usage du judiciaire. Cette relation de dépendance et de mimétisme est décisive pour comprendre la perspective des ONG aujourd’hui et leurs échecs relatifs. Toutes les ONG importantes dans le domaine de la démocratisation ont été formées par des bailleurs US.

La technique des professionnels de la démocratie engendre un sentiment de fausse neutralité concernant l’angle privilégié dans l’intervention et les modes d’action collective. La technique est dédoublée par un universalisme en trompe-l’œil qui vise à masquer le caractère extérieur de la politique. C’est une façon de neutraliser une éventuelle accusation de néocolonialisme. Les agences occidentales intervenant un peu partout dans le monde sont composées d’hommes et de femmes recrutés localement au fur et à mesure du développement de réseaux transnationaux et c’est de cette frange d’acteurs que les agences de développement ont besoin pour intervenir légitimement au plan planétaire. S’il existe des individus partageant le projet des bailleurs, cela justifie le consensus qui s’impose en amont et permet d’étayer l’universalité des programmes. Bien entendu, cela n’enlève pas la volonté de liberté des acteurs locaux. Toutefois, il n’est pas certain qu’ils s’agissent d’expectatives convergentes en tous points voire a minima, comme on va le voir dans le cas de la Roumanie.

La réforme des modes de scrutin en Roumanie

Le vote uninominal est le cheval de bataille d’une ONG, l’Association pro-démocratie. C’est, aux côtés de la surveillance des processus électoraux, ce qui lui permet d’être présente dans les médias et de peser au niveau politique auprès des ambassades occidentales autant que sur les partis politiques[3]. Le vote uninominal a une longue histoire postcommuniste. Le Parti social démocrate a été, dès la seconde moitié des années 1990, l’un des principaux acteurs institutionnels à proposer cette réforme en Roumanie sans jamais la mener à son terme. L’Association pro-démocratie (APD) a donc effectué plusieurs fois une opération difficile de constitution d’une pétition. L’idée de l’ONG est qu’une réforme de la classe politique doit être menée pour que la démocratie prenne toute son ampleur. Le vote uninominal est censé personnaliser la relation entre l’électeur et l’élu. L’élu, qui ne pourra plus se cacher derrière une liste, se sentira ainsi plus responsable face à ses électeurs et, de ce fait, les électeurs prenant conscience qu’ils ont une capacité de sanction vis-à-vis des élus, seront de plus en plus intéressés par la politique et les processus électoraux. La variable uninominale avec compensation, pense-t-on à APD, réintégrera toutes les familles politiques et ainsi toutes les tendances politiques de la société roumaine. Tous les votes et toutes les tendances politiques seraient ainsi représentés au sein des institutions politiques. Cette comptine, aussi sympathique soit-elle, montre que l’ONG considère avec un fort optimisme cette idée de réforme des modes de scrutin. Soulignons, car c’est là une des dimensions les plus importantes de ce programme, qu’il s’inscrit plus largement dans la réforme de la classe politique roumaine qui est, au fond, la cible de l’ONG. Dans toute entreprise de moralité, c’est-à-dire dans toute entreprise politique, il faut un fautif, un déviant, un coupable, un bouc-émissaire. Bien sûr, la classe politique roumaine n’est pas exempte de tout reproche, loin s’en faut.

Après plusieurs échecs au cours de la décennie 1990, deux changements interviennent. Premièrement, l’ONG décide d’appliquer une stratégie multilatérale en demandant à des parlementaires de porter ce projet de réforme. APD a fait le choix, en assemblée générale, d’exclure le parti extrémiste de la Grande Roumanie ; réaction purement formelle, car des comportements extrémistes sont repérables dans tous les partis politiques. Deuxièmement, en 2004, le parlement modifie le nombre de signatures nécessaires à l’ouverture d’une commission parlementaire. Il passe à 100 000 signatures. Or, au même moment, APD a quasiment atteint ce seuil. Une commission parlementaire est donc instituée. Deux experts en analyse politique sont convoqués à cette occasion : le président d’APD et la présidente de Société académique roumaine (SAR). Cependant, ils sont convoqués uniquement à titre d’experts. Il s’agit d’une stratégie réussie, si l’on pense que, ce faisant, la commission a obtenu l’assentiment des ONG sans les considérer comme réellement associées à la décision. La représentante de SAR, après avoir réalisé une projection des résultats hypothétiques de l’élection avec le vote uninominal mixte avec compensation, a soutenu que l’opposition ne rentrerait pas au parlement si d’aventure ce mode de scrutin était adopté. Voilà comment une conjugaison d’amateurisme scientifique, de luttes de pouvoir et de programmation politique pifométrique permet à une commission parlementaire de revendiquer légitimement une décision démocratique tout en refusant la réforme. Car ce n’est pas tant du côté de la commission, au comportement prévisible, que du côté du fonctionnement du champ des ONG qu’il faut aller chercher les raisons de cet échec.

En effet, Traian Basescu, après son élection à la présidence de l’État en 2004 (candidat issu du Parti démocrate libéral-PDL), s’est approprié non seulement l’anticommunisme métaphysique des ONG et de ses intellectuels organiques dominants la scène médiatique, mais aussi une partie de leurs programmes de réforme. Il est très ouvertement soutenu en cela par les ONG et les intellectuels bucarestois.

En 2007, c’est donc tout naturellement que T. Basescu a soumis à un référendum une variante du vote uninominal. Le référendum a eu lieu le même jour que les élections au parlement européen, ce qui a permis à T. Basescu de participer à la campagne en violation de la constitution. 26.45 % de l’électorat s’est présenté aux urnes, 21.51 % des personnes présentes se sont exprimées en faveur de la réforme (sources : Bureau électoral central). Le taux de participation aux élections des représentants au parlement européen qui a eu lieu le même jour s’élève 29,46 %. C’est dire si l’intérêt des citoyens pour cette réforme est modeste.

Mais la controverse sur les modes de scrutin ne s’arrête pas là. Car le Parti national libéral (PNL) a proposé une adoption par voie parlementaire de la version APD du vote uninominal. Une fois la boîte de Pandore de la réforme des modes de scrutin ouverte, les partis politiques jusque-là réticents à l’idée de ce programme se sont subitement passionnés pour ce changement. L’adoption de la réforme a d’abord été repoussée par la Cour constitutionnelle, car deux de ses articles étaient contradictoires avec la Constitution. Puis, le vote uninominal a été adopté en l’absence de légitimité des urnes. Quelques mois plus tard ont eu lieu les élections municipales et départementales. La sanction tombe : des dizaines de maires impliqués à tort ou à raison dans divers délits sont réélus dès le premier tour (le 16 juin 2008). Ce programme de réforme s’est avéré sans aucun effet positif notable.

Quelles analyses peut-on faire de l’histoire de cette réforme ? Tout d’abord, l’ONG, du fait de sa dépendance objective et de l’intériorisation des rapports de domination, a utilisé un mode d’action bien particulier : celui de l’approche par les lois. En cela, elle applique la vision des bailleurs de fonds. Dans cette optique, la démocratisation est perçue comme une affaire de réforme d’institutions publiques et de changements constitutionnels. La démocratie serait donc une conséquence secondaire et mécanique du triptyque institutions publiques, Constitution, législation dans une logique étasunienne omettant que le modèle US lui-même ne s’est basé sur un tel système qu’après des siècles d’évolutions, qu’après l’émancipation coloniale de la Grande-Bretagne (dont le système politique a hérité de certains principes bien particuliers) et de nombreuses luttes internes à la société. Ce modèle est aseptisé, puis ramené à son expression la plus simple voire à une caricature pour les besoins d’une programmation démocratique virtuellement planétaire. Par ailleurs le congrès étasunien est plus sensible aux demandes de financements en accord avec sa propre vision de la politique, avec notamment un développement fort de la législation[4]. Du côté des membres des ONG, ces principes ont été appris sur le long terme. Au cours de la première décennie postcommuniste, les institutions américaines ont été les plus présentes sur le terrain roumain. Si elles se sont retirées depuis quelques années, elles conservent de très bonnes relations sur place et restent parmi les premiers bailleurs de fonds. L’ONG n’a pas le choix : pour obtenir des fonds, il faut se plier à ces exigences.

Cette vision de la démocratie a été travaillée pendant plusieurs décennies par de nombreux instituts (université, ONG, fondations philanthropiques) spécialisés dans les sciences politiques, ce qui la rend difficile à remettre en cause. Mais certains axiomes de la démocratie sont négligés ou même carrément évacués. Le principe de représentativité n’est en effet pas véritablement pris en compte. Le programme peut être mené au nom du principe de représentativité mais l’ONG la refuse. La légitimité des urnes est absente et pour le parlement et pour les ONG. Le second principe violé est la souveraineté populaire. Les élections n’ont pas donné raison à un principe de vote uninominal et n’ont pas mobilisé les citoyens. L’impossibilité d’expliquer clairement les différentes modalités du vote et l’absence de volonté pédagogique montrent que l’intention de convaincre est faible et, à l’inverse, qu’il existe une volonté de dépolitisation. Qu’est-ce-que le citoyen dans ces conditions ? S’agit-il d’un sujet politique ? De surcroît, le fait que des maires aient été réélus malgré leur implication dans des affaires douteuses ne montre-t-il pas un clair décalage entre les ONG, les agents politiques (qui représentent des catégories sociales définies) et la population ?

L’ONG a une orientation qui va primordialement vers les organisations et institutions politiques mais sa pratique témoigne d’une incapacité de rester à distance des partis politiques. Non seulement elle ne peut construire son autonomie politique, mais de plus ce n’est, en dernière instance, que grâce au concours des partis politiques qu’elle a pu mener son projet à son terme. Ceci est d’autant plus problématique que la pétition récoltée par l’ONG montrait très clairement que le crédit qui lui était apporté par les signataires était étroitement lié à son autonomie vis-à-vis de la scène politique en général.

La coalition pour un parlement propre (CPPP) ou la purgation du communisme

La CPPP est un projet lancé à l’origine par la Société académique roumaine lors des élections législatives et présidentielles de 2004. Revenir sur ce programme permet d’éclairer une constante idéologique et politique des ONG présente dès 1989. Une coalition d’ONG a été constituée de façon à mener ce projet à bien. Elle a été financée par le Balkan Trust Fund (25 000 dollars), la FSO-Soros (23 500 dollars) et Freedom House (13 000 dollars). Son objectif affiché était d’imposer quatre « critères moraux » sur le processus électoral permettant d’exclure des candidats : les relations d’affaires que le candidat ou l’un de membres de sa famille aurait pu avoir avec l’État quand il avait une position officielle dans une institution publique, la migration d’un parti politique à un autre au cours d’un même mandat, l’absence de concordance entre les revenus déclarés et les revenus réels, la collaboration avec l’ancienne Securitate et/ou une qualité d’activiste du parti communiste roumain. En dépit d’une emphase sur la moralisation des processus électoraux par la coalition, il s’agit d’une action profondément politique puisqu’elle vise à exclure. Le terme « moral » recouvre, neutralise et bonifie cette politisation évidente. Les critères sont explicites quant aux cibles de cette entreprise de purification politique. Des liens avec des journalistes et partis politiques seront utilisés ou mis en place afin d’imposer une régulation supplémentaire dans le processus électoral. La coalition fera des recherches sur les candidats aux élections. Le Parti de la grande Roumanie a refusé de s’y soumettre, tandis que la coalition de droite Justice et vérité (composée du PNL-PDL) s’y est soumise consciencieusement allant jusqu’à en faire un de ses slogans électoraux. Pourtant elle non plus ne manquait pas de personnages au passé compromettant. On a là un premier indice d’une complicité tacite entre opposition au PSD et ONG. Les partis politiques comme le PSD ont saisi la balle au bond pour éliminer certains candidats devenus gênants pour leur image publique. Tous ont trouvé des candidats ne respectant pas les critères imposés et la coalition a distribué des dépliants mettant en cause les candidats repérés. Une contremesure a été lancée : de faux dépliants mettant en cause les candidats de l’opposition au PSD ont été distribués. Ce type de manœuvre renforce en quelque sorte la légitimité du programme aux yeux des ONG-istes. D’ailleurs, lors de ces élections, T. Basescu, alors candidat de l’opposition, a brandi la menace de la fraude massive menée par le PSD, ce qui, après vérification par APD s’est avéré une manipulation tout aussi grossière. À cela, on doit ajouter quelques douteux oublis de la part de la coalition quant à certains candidats de l’opposition.

On observe un dépassement du cadre démocratique par des critères dont on peut se demander s’ils sont légitimes dans un régime démocratique. Le premier critère relevant du conflit d’intérêt, s’il était appliqué partout aurait empêché nombre de présidents d’être élus. Le procès du communisme dans une société postcommuniste a deux caractéristiques spécifiques : tout d’abord, l’accusation de complicité est virtuellement transposable à l’ensemble de la population. C’est bien dans la nature même de la dictature que d’imposer une compromission pour l’accès aux biens et services dans un contexte de pénurie chronique et d’encadrement oppressif. Ensuite, priver un ancien activiste du parti de ses droits civiques peut aussi être considéré comme ségrégationniste dans un régime démocratique ou du moins comme un renversement conservateur reprenant les termes de l’ancien régime en les inversant. Enfin, l’anticommunisme est aussi à géométrie variable. Il peut même s’avérer d’une grande tolérance symétrique à l’attitude belliqueuse des intellectuels anticommunistes quand un ami est concerné[5]. Quant au changement de parti, il peut correspondre à une démarche pragmatique, les maires ayant souvent besoin de l’appui du conseil départemental pour mener à bien leurs projets et être réélus. Pensons aussi aux exclus des partis pour des raisons de luttes internes ou de divergences d’opinion.

Ces critères moraux représentent les souhaits d’une catégorie d’acteurs (en général bucarestoise ou relevant de la classe moyenne-supérieure des grandes villes, diplômée et intellectuelle) qui sont projetés sur l’ensemble de la société. Le détachement de la société globale d’une classe néolibérale ou néoconservatrice est un phénomène bien repéré dans les pays postcommunistes et postsoviétiques. Or, cette catégorie d’acteurs parle au nom de la société et virtuellement de toutes les ONG sans questionner sa représentativité. Et en occupant tout l’espace médiatique. Pour des entrepreneurs de moralité, les intellectuels impliqués sont loin d’être d’une impeccable moralité. La corruption, le népotisme, le clientélisme, le détournement d’argent public, l’exploitation systématique des étudiants, la falsification des publications, le plagiat, les exclusions et campagnes de diffamation contre les voix dissidentes n’ont rien à envier aux milieux politiques et font l’objet de pratiques systématiques. Ce qui invite à observer avec plus de recul le travail de ces ONG.

Derrière ces entreprises politiques existe aussi une lutte de pouvoir entre cette classe sociale assez hétérogène et les partis politiques. Par exemple, la directrice d’APADOR-CH (Association pour la protection des droits de l’homme-Comité Helsinki), M. Macovei, est devenue ministre de la justice après l’élection de 2004. Elle a fait adopter une réforme du ministère, ce qui a nécessité une expertise de Freedom House suite à une demande de la présidente de SAR. Lorsque M. Macovei a été relevée de ses fonctions, la présidente de SAR a organisé une manifestation sur la place de l’Université de Bucarest très modeste, mais ultra-médiatisée. Autre exemple, celui de la présidente de la FSO-Soros, Renata Weber, qui est devenue rapidement conseillère du président T. Basescu après son élection. Elle quittera cette fonction tout aussi rapidement avant d’être élue sur la liste du PNL (Parti national libéral) au Parlement européen. Des membres du Groupe pour le dialogue social (GDS) ont été proposés au parlement pour occuper un poste au sein du Conseil national audiovisuel à la même période. Le directeur de SAR a présenté le lancement de la candidature PDL (Parti démocrate libéral) aux élections municipales de Bucarest en 2008.

Le rapport entre ONG et partis politiques prend la forme d’une lutte de pouvoir entre partis politiques. Ces ONG tendent à se comporter comme des partis extraparlementaires. Elles ont été programmées de la sorte depuis leurs premiers contacts avec « l’étranger » et c’est le rôle qu’elles ont joué lors des premières années du postcommunisme. Certaines d’entre-elles ont suivi la Convention démocratique, alliance politique qui gagna les élections législatives et présidentielles en 1996 (1996-2000) ou le Parti de l’Alliance civique (1992-1996) dans les structures de l’État. Les ONG savent donc faire de l’anticommunisme métaphysique leur arme de prédilection, mais elles savent aussi s’en passer quand c’est nécessaire. Par exemple, la commission pour l’étude des crimes du communisme a été présidée par le fils d’un ancien dignitaire communiste V. Tismaneanu, politologue américano-roumain néo-conservateur bien connu des agences de démocratisation. L’anticommunisme est un instrument central de ces luttes de pouvoir dans les sociétés postcommunistes contemporaines.

Des technologies de démocratisation mises à mal

Les ONG observées s’inscrivent dans le mainstream du démocratisme postcommuniste. D’une part, par l’utilisation de politiques technocratiques, elles ne se posent pas la question de la citoyenneté et de la souveraineté, contrairement à ce qu’elles laissent croire. D’autre part, elles participent à la reproduction des rapports de domination au niveau mondial qui font de la démocratie occidentale un horizon indépassable. Dans ce sens et dans ce sens seulement, on peut identifier une utopie de la fin de l’histoire qui implique que les sociétés récemment sorties des dictatures soient considérées comme des pays indignes. S’éclaire l’utilité des scansions anticommunistes des ONG, alors que la Roumanie semble s’être adaptée plus que quiconque à la prédation capitaliste. L’exploitation politique des blessures collectives laissées par la dictature confère à l’instrumentation anticommuniste une marge de pertinence aux yeux de la société. Indiscutablement, ces ONG, à un certain niveau, améliorent la situation. Mais en tant qu’agents de démocratisation, elles sont bloquées par leur dépendance financière et par les technologies politiques qu’elles doivent administrer. Dans cette configuration, les pays postcommunistes restent encore des pays de l’ancien « empire du mal » selon l’expression de R. Reagan. C’est pourquoi, paradoxalement, la Roumanie est à la fois incluse dans la globalisation, mais rejetée symboliquement hors de celle-ci. Or, c’est ce lien symbolique qui va permettre à ces ONG de faire valoir une forme de légitimité. La comptine peut ainsi être résumée : ce qui vient de l’Ouest, d’une agence qui prétend jouer la démocratisation, c’est la démocratie, et notre proximité avec ces agences ne laisse aucun doute quant au bien fondé démocratique de notre démarche. Cependant, si l’on considère que la démocratie consiste à faire en sorte que les médiations politiques qui assurent la transposition des divers modèles de société en concurrence vers la scène politique soient optimisées et respectées, on peut alors avoir de sérieux doutes quant à la nature démocratique des technologies politiques de démocratisation.

Heemeryck Antoine

Anthropologue social et politique, maître de conférences, enseigne l’anthropologie et la sociologie urbaine à Bucarest. Il a récemment publié L’importation démocratique en Roumanie : une perspective anthropologique sur la construction d’une société post-dictatoriale (L’Harmattan). Ses dernières recherches portent sur les légitimations philanthropiques du capitalisme en Roumanie.