Les ONG, voix sociales mineures/entreprises capitalistes globales

Dans le triangle libéral État, marché, société civile, les ONG sont présumées être la voix de la société civile. Leur parole se présente comme un message de progrès et d’émancipation. Pourtant, elles sont singulièrement absentes de la plupart des mouvements politiques récents, en Tunisie, au Yémen, en Syrie. En outre, dans plusieurs situations de conflits leurs personnels ont été victimes depuis quelques années d’enlèvements, voire d’assassinats. De multiples ambiguïtés pèsent sur les ONG dont le développement depuis 25 ans repose sur les financements des bailleurs multilatéraux qui tentent de gérer la globalisation (Banque mondiale, Commission européenne en particulier). Ces institutions en charge de la « gouvernance globale » considèrent les ONG comme des partenaires ou des interlocuteurs légitimes, bien que les ONG ne disposent d’aucun mandat résultant d’un suffrage à quelque échelle que ce soit. Les ONG sont en effet des minorités actives porteuses d’initiatives sociales, de portée plus ou moins large selon leurs objectifs, qui vont de la défense de groupes spécifiques, ethniques, sexuels, porteurs de pathologies particulières, ou victimes de violences diverses. Le développement des ONG est inséparable de celui des droits de l’homme, déclinés dans les différents domaines : démocratie, genre, faim, santé, éducation… Ces ONG sont ainsi devenues des entreprises de moralité globale sur ces droits, afin de les mettre en œuvre et de les faire avancer. Les normes globales éditées par les instances multilatérales portent exactement sur ces domaines et les ONG sont ainsi des interlocuteurs obligés dans l’agenda global.

Nous voilà donc assez loin des microdynamiques associatives initiales fondées sur le militantisme, désormais largement remplacé par une professionnalisation marquée et des compétences techniques de plus en plus pointues, pour obtenir les financements offerts sur un marché concurrentiel. De grandes ONG, telles Handicap international, Médecins du monde, Action contre la faim, participent en même temps à des « coalitions » pour faire avancer leurs projets.

Les ONG apparaissent dans deux sphères distinctes : d’une part celle des technocraties multilatérales en charge de la santé, de l’éducation, de l’alimentation dans le monde, d’autre part celle de la démocratie, de la participation des gens à la formulation et à la mise en œuvre des normes qui les concernent dans leur vie quotidienne.

Si la première sphère est technique dans sa gestion, elle est politique dans ses enjeux qui supposent des choix, liés aux moyens disponibles autant qu’aux souhaits des acteurs concernés. Cette double exposition amène les ONG à apparaître à la fois comme des organisations de gestion et de collaboration mais aussi comme des instances de promotion et de revendication, plus fréquemment de propositions dites alternatives. Car l’objectif partagé des ONG comme de leurs bailleurs n’est rien moins que le « bonheur du monde » via le développement durable, la sécurité, la lutte contre la pauvreté, domaines d’élection de la gouvernance globale. Celle-ci exige une participation, à tout le moins des stratégies participatives développées par les ONG au nom de l’empowerment, qui n’a rien à voir avec une quelconque prise de pouvoir, mais simplement évoque une prise de parole. On mesure là, à quel point l’émancipation du « peuple » par des révolutions n’est pas au programme, remplacée par une démocratie participative, où la voix de la société civile, constituée de groupes divers participe à la fabrication d’un consensus, nécessité de la gouvernance démocratique.

Les ONG remplissent la fonction essentielle d’enchanter la société civile, avec ses composantes souvent conflictuelles, pour la transformer en une voix relativement harmonieuse, susceptible d’être proprement gérée, intégrée à la prise de décision autant financière que politique. Dans le triangle libéral, État, marché, société civile, cette dernière trouve sa place dans le chœur à travers la présence des ONG dans les forums internationaux et les grands débats planétaires sur la pauvreté, le climat, l’accès aux ressources naturelles, la santé. Acteurs politiques et idéologiques essentiels, dans la gouvernance globale, les ONG projettent progressivement une citoyenneté naturalisée et globale, postpolitique à plus d’un titre puisque de plus en plus déconnectée des appartenances concrètes à des groupes, communautés, partis.

L’importance acquise par Internet dans l’expression de l’opinion individuelle, la participation à des collectifs abstraits via Facebook et autres réseaux sociaux, illustrent des relations nouvelles et des modes d’expression qui préfigurent cette société civile mondiale dont nous parlent les ONG aussi bien que les institutions qui pilotent la globalisation. Des cohortes numériques abstraites débouchent pourtant, à l’occasion, sur de véritables révolutions où l’on meurt réellement, soi-même, dans la rue, sous le feu de dictateurs bien réels. Ces morts, tout comme ceux plus rares des personnels d’ONG, signalent le retour du réel lorsque les fictions participatives sont captées par de vrais conflits qui ne sont plus des spectacles consensuels mais des affrontements politiques et sociaux. Dans de tels conflits les ONG ne sont plus la voix de la société civile mais plus simplement les gestionnaires des camps de réfugiés. Le caractère postpolitique des ONG est largement attribué aux grosses ONG occidentales, tandis que les ONG locales agissent comme des acteurs micropolitiques, avant de s’insérer, pour les plus importantes, dans des réseaux internationaux thématiques.

Ces entreprises de moralité que sont les ONG sont de plus en plus exposées aux offres des grandes entreprises qui y trouvent un instrument adéquat pour blanchir leurs profits au nom d’un capitalisme éthique inscrit dans la tradition américaine. La fondation Bill Gates est emblématique de cette évolution qui montre une vaste offensive du capitalisme philanthropique, pour lequel les références à la charité semblent plus pertinentes qu’une solidarité dont les contours sont devenus flous devant l’afflux de marchandises morales, humanitaires, émotionnelles et médiatiques. Les fondations d’entreprises sont appelées à développer leurs financements pour les ONG et elles exposent celles-ci à un nouveau risque de dépendance, non plus seulement à l’égard des bailleurs institutionnels mais à l’égard du capitalisme en place qui s’y forge une légitimité morale et y acquiert une sorte de virginité bien utile dans la sauvagerie du marché.

Les ONG : vers quels dépassements ?

Apparues il y a plus de quatre décennies, les ONG ont depuis étendu dans tous les domaines leur influence et leurs champs d’action, bien au-delà des fenêtres qu’ouvre ce dossier de Multitudes. Symboles de la solidarité et du souci de l’Autre, selon les formulations actuelles, elles ont d’autant plus rayonné que les normes économiques se durcissaient et que les crises de natures diverses se multipliaient. Ce phénomène est abordé ici en mettant l’accent sur les processus historiques – singuliers et globaux – qui ont présidé dans différents contextes nationaux (Sénégal, Mali, Chine, Mexique, Roumanie, Bangladesh, Ouzbékistan) à cette aura des ONG, fondée sur leur double dimension contestataire et d’intégration.

La donne est pourtant en train de changer et des mutations importantes de la position des ONG dans le monde global se laissent percevoir, sans qu’il soit possible de présager des directions que prendront les logiques embryonnaires observables. Soulignons tout d’abord l’importance pour les ONG de la reconstruction idéologique du capitalisme qui vise à contrecarrer une image de plus en plus négative et à affirmer une nouvelle orientation bénévolente basée sur une réforme interne. Le social business[1] – ses variantes comme l’entreprise sociale – la redécouverte d’un altruisme[2] inné de l’humanité s’épanouissant dans les matrices du capital, s’ils se confirmaient massivement,rendraient de fait, inutiles les ONG et leur volonté de voler au secours des pauvres, des opprimés, des démunis. Entre l’empathie civilisationnelle de Rifkin et le microcrédit généralisé de M. Yunus, la responsabilité sociale des acteurs individuels, collectifs, institutionnels inspirerait, en effet, de nouvelles dynamiques créatives, les ONG seraient absorbées, dans leurs intentions comme dans leurs pratiques, dans ce grand courant de rénovation globale. L’hypothèse que le capitalisme incarne désormais l’axe du bien peut être interprétée comme une mythologie, une nouvelle mystification mais elle enjoint néanmoins à réfléchir sur les formes actuelles de canalisation des mécontentements qui jusqu’à présent trouvaient dans les ONG un mode de «faire du commun[3] », d’actions collectives. L’enjeu est de taille en particulier dans les pays subissant des régimes autoritaires ; ainsi l’État-parti chinois a déjà compris l’intérêt qu’il a à promulguer le slogan de « l’entreprise sociale » auprès des jeunes, enthousiastes à l’idée d’avoir une influence sur la société, et à les détourner de s’impliquer dans des microgroupes en lien avec les ONG internationales. Leader de la croissance capitaliste globalisée, la Chine offre à l’observation une tentative de reprise en main exemplaire de la forme ONG si séduisante avant même que celle-ci se développe trop dangereusement. Investis dans un entrepreneuriat supposé social, les acteurs bouillonnant de bonnes intentions seraient alors à même de participer à la construction de la société « harmonieuse », « civilisée » et « heureuse » invoquée par le gouvernement aujourd’hui comme idéal de l’unité collective, politique et de la réduction des inégalités. Le capitalisme s’en verrait réconcilié avec le communisme, tel qu’il est mis en scène par l’État-parti chinois.

D’une manière plus générale, dans les situations où la domination et la répression politiques tiennent lieu de modes de gouvernement, les ONG représentent une réelle menace pour les pouvoirs en place dans la mesure où elles coagulent les oppositions locales au monde global. Leur engloutissement dans une praxis altruiste et modérée de l’initiative capitaliste, rayonnant « comme-un[4] », leur disparition signaleraient une globalisation économique, politique, idéologique effective qui reste à présent à l’état de rêve mais est symptomatiquement appelée de leurs vœux par certains.

Dans ce paysage capitaliste réhabilité la société ne serait qu’une somme infinie de liens d’échanges, de relations marchandes, comme le décrit remarquablement bien M. Yunus, à partir des expériences d’associations d’agences Grameen avec des multinationales telle Danone. En effet, tous les champs sociaux sont convoqués pour s’articuler et s’unifier dans le cadre de rapports marchands en position architectonique : dans son village du Bangladesh, telle jeune femme met ainsi toute son énergie à vendre à sa parenté et son voisinage des yaourts Danone qui font grimper la côte de la multinationale et de sa filiale locale de social business, mais aussi lui permettent de survivre. Cette utopie de retotalisation absolue du/des mondes sociaux dans des paradigmes marchands simplificateurs, évacue antagonismes et contradictions dans lesquels puisent leur force les ONG pour se faire entendre aujourd’hui. Les leaders des mouvements féministes sont particulièrement ciblées dans la tentative de faire advenir un monde pacifié, respectueux des normes globales de genre.

Hours Bernard

Anthropologue, directeur de recherches a l'IRD (institut de recherches sur le développement), chercheur associé a l'UMR201 développement et sociétés IRD/P1. Il a travaillé successivement sur les questions politico-religieuses au Laos et au Vanuatu,puis sur l'anthropologie des systèmes de santé qu'il a contribué a développer en France dans le cadres de l'anthropologie médicale. Depuis 2000 il se consacre à l'anthropologie politique de la globalisation en étudiant le développement des ONG humanitaires,les normes de gouvernance globales et l'émergence des sociétés civiles (Chine). Il a publié notamment L'ideologie humanitaire ou le spectacle de l'altérité perdue (L'harmattan, 1998), Domination,dépendances, globalisation, tracés d'anthropologie politique (L'harmattan, 2002) et Enjeux théoriques et épistémologiques de la globalisation pour les sciences sociales avec B. Castelli (L'harmattan, 2011).