Les rythmes des multitudes Mondialisation et nouvelles formes d individuation

Le phénomène désormais irréversible de la mondialisation soulève sans cesse de nouvelles questions auxquelles on fournit souvent des réponses partielles et inadéquates. Que faire face à la rapidité et la violence avec lesquelles la finance globale gouverne et détermine la vie de milliards d’individus ? Comment répondre d’une manière efficace et active aux nouveaux modes de production capitalistes ? Quelles sont les formes de vie capables de produire de véritables politiques de liberté et d’émancipation ?

2 Pascal Michon s’interroge sur l’ensemble de ces problématiques dans un ouvrage à maints égards magistral et d’une rare envergure conceptuelle : Rythmes, pouvoir, mondialisation (Presses universitaires de France, coll. « Pratiques théoriques », 2005). Le point de départ de l’auteur est le suivant : « Face à la nature dynamique et souvent fugace des formes qui caractérisent ce nouveau monde, les approches systémiques et individualistes typiques de la seconde moitié du XXe siècle s’avèrent désormais inopérantes mais nous ne savons pas encore par quoi les remplacer, d’où une certaine confusion dans nos façons d’orienter notre regard et notre action. Il nous faut donc élaborer un nouveau type d’approche, mieux ajusté aux conditions sociales et historiques actuelles — une pensée adaptée au monde fluide dans lequel nous venons d’entrer. » Les approches théoriques que nous avons connues jusqu’à présent ne nous permettent pas de saisir les mutations et les changements induits par la mondialisation. En effet, « nous sommes désormais entrés dans un univers dominé par des modes d’organisation fluides en grande partie inconnus de la période précédente, mélangeant conceptions nomades de l’individuation, modes de travail réticulaires, règles économiques héritées du vieux laisser-faire, laisser-passer libéral et formes politiques internationales totalement inédites. Une nouvelle ère de l’histoire vient de commencer » (p. 4).

3 Dès le début de son ouvrage, Pascal Michon se démarque très nettement des analyses les plus répandues, en particulier des conceptions « réticularistes » de la mondialisation. Ce type d’analyses souffrirait à ses yeux d’une surestimation politique de la technologie. Pour les tenants des hypothèses réticularistes, les nouvelles technologies (information, transports, communication, finance) seraient censées produire de nouvelles formes de subjectivation, déterminées par les connexions et l’assemblage des réseaux. Or, « les analyses réticularistes sont tout à fait discutables. (…) Le pouvoir qui vient d’émerger se caractérise par une unicité de puissance imposée à des peuples multiples qui fait penser aux empires du passé ; comme jadis, il organise autour de lui un monde composé de vassaux et d’obligés ; comme jadis, il utilise son hégémonie pour extraire des quantités prodigieuses de richesse du monde qu’il domine et pour assurer artificiellement à une plèbe impériale un niveau de vie supérieur à ce qu’elle produit ; comme jadis, il possède un centre névralgique, constitué aujourd’hui par les États-Unis ; comme jadis, il utilise régulièrement la force et la violence là où cela lui semble nécessaire » (p. 11).

4 En définitive, « les analyses en termes individualistes et systémiques sont obsolètes, mais les analyses réticularistes, tout en reconnaissant un certain nombre des réalités auxquelles nous avons affaire, ne sont pas entièrement satisfaisantes. Il nous faut donc les remplacer par un nouveau type d’approche qui tienne compte du rôle joué par les techniques réticulaires sans minorer l’importance du contexte social et langagier dans lequel elles interviennent ; une approche qui ne se contente pas d’inverser les paradigmes méthodologiques précédents et qui soit apte à reconnaître les formes du mouvement de l’individuation ; une approche, enfin, qui permette d’articuler les formes de micropouvoirs pénétrant les corps avec les formes macropolitiques étatiques et aujourd’hui impériales » (p. 13-14).

5 Quel est donc ce « nouveau type d’approche » à même de nous faire comprendre les nouveaux enjeux de la mondialisation ? La réponse fournie par Pascal Michon est à cet égard tout fait originale et novatrice : « la thèse que je voudrais soutenir dans ce livre est qu’au moins une partie de ces besoins pourrait être satisfaite si nous appliquions aux réalités actuelles un regard instruit au contact de réalités sociales déjà anciennes mais, paradoxalement, à nouveau très proches de nous ». En effet, « à quelques différences près, tous ces phénomènes sont communs à notre époque et à celle qui s’est déroulée lors de ce que l’on a appelé la “première mondialisation” » (p. 14-15). Comme le souligne l’auteur, « entre 1890 et 1940, tout un ensemble d’études se sont intéressées à des phénomènes de dissolution rapide des organisations psychiques et collectives et de concentration du pouvoir, qui étaient relativement similaires à ceux que nous observons actuellement » (p. 16).

6 Or, comment peut-on interpréter la nouvelle mondialisation à la lumière de l’ancienne ? Quel est le facteur ou le concept reliant les deux époques ? À partir de quels paramètres peut-on jeter un pont à travers l’histoire ? De l’avis de Pascal Michon, c’est la notion de rythme qui permet d’effectuer une telle transition. Cette notion se retrouve en effet déjà au centre des analyses consacrées à la première mondialisation. Les questions que de nombreux auteurs se sont posées au début du XXe siècle étaient très proches des nôtres : « comment décrire, comprendre, critiquer des organisations sociales et des formes de vie apparemment emportées dans un flux incessant de transformations ? Comment expliquer les nouvelles concentrations de force qui apparaissent dans un monde pourtant fluide ? Quels modes d’actions imaginer pour s’y opposer ? Quelles formes sociopolitiques alternatives proposer ? » (p. 16). La notion de rythme a représenté dans cette perspective un outil conceptuel extrêmement efficace pour tenter de résoudre les problèmes posés par la première mondialisation. Elle peut aujourd’hui à nouveau jouer un rôle décisif dans la constitution d’un appareil critique et théorique en mesure de nous faire comprendre la nouvelle mondialisation ; cette notion « permet de penser à la fois la forme et le mouvement, la liberté de l’action et la dynamique du pouvoir. Elle respecte l’aspect flottant de la nouvelle réalité tout en échappant aux conceptions anomiques et apolitiques » (p. 17).

7 À ce propos, une première question s’impose. Que doit-on entendre par rythme ? Quel est le concept de rythme commun à la première et à la deuxième mondialisation ? Selon Pascal Michon, le rythme peut être défini comme étant « une forme de mouvement de l’individuation, ou encore comme organisation temporelle complexe des processus par lesquels sont produits les individus psychiques et collectifs » (ibidem). C’est précisément cette définition du rythme qui nous permet d’interpréter la nouvelle mondialisation à partir des expériences et des observations réalisées pendant et à la suite de la première mondialisation. Le pari théorique de Pascal Michon est à ce propos passionnant et audacieux. Il s’agit en effet ni plus ni moins que de traverser une immense littérature suivant les règles d’une méthodologie interdisciplinaire extrêmement ouverte et féconde.

8 La « découverte » des rythmes de l’individuation commence selon Pascal Michon avec les travaux de Mauss et de Durkheim. Pour ce dernier en particulier, le rythme de la vie collective détermine et façonne l’ensemble des faits sociaux. Chez Mauss, les rythmes de l’individuation sociale sont d’origine historique, se déroulant selon une logique spécifique et déterminée. Pascal Michon montre d’une manière tout à fait convaincante la constitution progressive chez Mauss d’une définition du rythme comme forme du mouvement de l’individuation. En ce sens, chez Durkheim et chez Mauss, mais également chez Evans-Pritchard, le rythme possède une dimension politique fondamentale, affectant directement la morphologie de la société et l’intensité de l’individuation psychique et collective.

9 Cette conception politique du rythme se retrouve également dans l’œuvre sociologique de Gabriel Tarde, dont Pascal Michon fournit une interprétation extrêmement riche et articulée. « Les travaux de Tarde montrent une rupture dans un fonctionnement social traditionnel au moins trimillénaire. Ils en esquissent les principales caractéristiques et en indiquent les causes les plus importantes. » En effet, « selon Tarde, très proche en cela de Simmel, l’invention, la création, l’innovation dépendent d’une rupture de l’équilibre et de la stabilité rythmiques vers lesquels tend tout système social par des “variations dissymétriques” qui viennent en rompre les cycles et les cadences » (p. 112-118). Dans cette optique, les phénomènes sociaux dépendent des « lois de l’imitation », c’est-à-dire de l’interaction permanente des séries imitatives et des synthèses créatrices traversant les individus. Ainsi, « la société, les groupes et les individus sont donc composés d’une multitude de forces ou d’ondes imitatives qui, tantôt courent parallèlement les unes aux autres, tantôt se croisent et s’affrontent, tantôt se chevauchent et s’entraident » (p. 125). C’est l’ensemble de ces formes imitatives qui oriente en permanence l’individuation psychique et collective, en constituant des groupes ou des assemblages de désirs et de croyances communs.

10 C’est pourquoi, pour Tarde, à la différence de Durkheim, la société n’est pas donnée mais produite par la communauté des actes individuels d’invention et d’imitation. Le « social » est toujours le résultat mouvant et métamorphosant de la multitude disséminée des désirs et des idées s’entrecroisant dans les actes imitatifs accomplis par les individus. « La société contemporaine (…) est un milieu arythmique formé d’atomes individuels en perpétuelle oscillation interne et sans cesse potentialisés / dépontentialisés par des croisements de flux qui se déplacent en tous sens. Ainsi la sociologie de tardienne apparaît-elle comme l’un des premiers essais de grande envergure pour tenter de rendre compte des nouvelles formes d’organisation sociale en train de naître du fait de la dérythmisation induite par le développement des techniques médiatiques » (p. 130).

11 L’analyse comparatiste des œuvres de Mauss, Durkheim et Tarde permet à Pascal Michon de mettre en évidence la complexité des thématiques liées à la notion de rythme. Les travaux de ces anthropologues et sociologues montrent le double processus caractérisant les sociétés modernes, axé en même temps sur la rythmisation et la dérythmisation de l’individuation psychique et collective.

12 À cet égard, « le premier travail de grande ampleur qui ait relié la question des rythmes de l’individuation psychique et collective et celle de la dérythmisation des sociétés modernes a été celui de Sigmund Freud » (p. 133). Plus spécifiquement, c’est la conception freudienne de l’appareil psychique qui permet d’établir ce rapport ; en effet, l’appareil psychique apparaît comme un système qui doit en permanence régler ces oscillations à partir des lois dictées par les cycles sociaux, et cela malgré l’action réitérée produite par ses forces de désorganisation internes. C’est la raison pour laquelle l’appareil psychique tel qu’il est décrit par Freud peut être défini comme un « rythme des rythmes », autrement dit comme une dynamique rythmique capable de faire coexister et interagir des phénomènes opposés (lois sociales — désirs individuels). En ce sens, « les rythmes ne sont pas seulement des moyens de contrôle et d’organisation du chaos des mondes intérieur et extérieur. Ils sont à la fois des occasions d’institutionnalisation sociale, d’organisation psychique, et de désorganisation, d’entropie du psychisme et du groupe » (p. 153).

13 La problématique politique du rythme acquiert néanmoins une dimension proprement philosophique avec l’œuvre de Walter Benjamin. Pascal Michon fonde en particulier son analyse sur les textes consacrés par Benjamin à Baudelaire. Dans cette perspective, la thématique du « rythme » de la langue acquiert une importance fondamentale. Ce qui est au centre de la réflexion philosophique et littéraire de Benjamin est le statut politique de l’art dans son rapport avec l’appareillage technique de la modernité. Dans sa lecture de Baudelaire, Benjamin essaye de faire apparaître la nécessité indépassable d’une véritable « politisation de l’art ». Pour Benjamin, « ce qui est désormais en jeu dans le monde moderne, c’est le déploiement d’une activité politique : 1°) qui puisse remplir l’espace laissé vide par la dérythmisation et mette à profit la relativisation, la dénaturalisation et la désacralisation de l’expérience pour mettre en place des formes d’individuation psychiques et collectives plus humaines ; 2°) cela sans revenir, comme le font les régimes fascistes, aux rythmes traditionnels, naturels et cultuels, ni se laisser dominer, comme dans les sociétés capitalistes, par les nouveaux rythmes techniques » (p. 240).

14 La politisation de l’art répond précisément à ces deux exigences : en effet, « seul l’art qui rejette simultanément, en vertu de sa nature même, toute incantation et toute mécanisation, peut permettre de jouir de l’infini des possibilités qu’offre désormais un monde désacralisé et de proposer des rythmes véritablement subjectivants. En ce sens, “communisme” et “art” sont, pour Benjamin, une seule et même chose. Toute pratique artistique est du communisme en acte et tout communisme un art politique (…). Une société communiste serait une société où tous les individus seraient les artistes de leur vie et où tous les groupes se constitueraient et vivraient dans une création de soi permanente » (p. 242-244). Dans ses études sur Baudelaire, Benjamin fait émerger le caractère et la puissance subversives de la politique de l’art ; une telle politique passe par la constitution d’une poétique de la société capable de développer les interactions existant entre les nouvelles formes de vie et les mouvements de la signifiance dans la langage. C’est pourquoi la politisation de l’art est inséparable d’une problématisation du langage et d’une mise en perspective de sa fonction déterminante dans le processus de l’individuation psychique et collective. Ainsi, le « communisme de l’art » et la « pratique littéraire » baudelairienne se révèlent comme étant la condition de possibilité majeure pour fonder et pour légitimer une démocratie de l’action et de l’expression, c’est-à-dire une démocratie en mesure de relier la libre création langagière à l’institution de nouvelles formes de vie rendues désormais possibles par la complexité et la richesse des outils technologiques.

15 À la lumière de cet immense travail d’exégèse et d’interprétation, qui traverse également l’œuvre de Simmel, de Kracauer et de Klemperer, Pascal Michon nous livre ses conclusions quant à la nécessité théorique d’une « pensée du rythme », indispensable pour éclairer les enjeux de la nouvelle mondialisation. En effet, « il existe des formes du mouvement de l’individuation et ce sont ces formes — ce que j’appelle les rythmes —, leur intrication et leur devenir, en interaction avec les nouveaux pouvoirs, qu’il nous faut chercher à comprendre et à critiquer » (p. 421). Ces formes du mouvement de l’individuation déterminent la puissance véritable du réel, descriptible et compréhensible dans les processus d’interaction permanente — rythmique — entre des « êtres » en acte et des « pouvoirs ». C’est pourquoi « ce que nous appelons un “individu” est en réalité un corps-langage dont la puissance est en permanentes transformations, mais (…) ces modifications ne sont pas totalement erratiques et suivent des formes sociales et historiques qui sont partagées par de nombreux autres corps-langages. La thèse que je défends ici est que le pouvoir — que celui-ci soit le macropouvoir de l’État, les pouvoirs des dispositifs foucaldiens ou les micropouvoirs dispersés dans les multitudes — consiste à organiser, contrôler, influencer ses transformations » (p. 424-425).

16 La force politique du rythme de l’individuation psychique et collective réside ainsi dans sa « manière de fluer », c’est-à-dire dans sa capacité de transformation et d’innovation des actes pratico-lingustiques. Cela permettrait en définitive de « redonner aux multitudes le rôle qu’elles n’auraient jamais dû cesser d’avoir dans la définition du pouvoir en général et de l’État en particulier » (p. 429).

17 Dans le contexte de la nouvelle mondialisation, la notion de rythme peut ainsi représenter un outil conceptuel et politique absolument indispensable pour répondre aux défis du XXIe siècle, en particulier en ce qui concerne la définition d’une « démocratie des multitudes ». Selon Pascal Michon, « les démocratie libérales ont (…) remplacé les “corps disciplinés” d’autrefois par des “corps fluides”, dont on peut légitiment douter qu’ils aient acquis au cours de cette mutation une quelconque puissance supérieure d’agir — voire simplement d’être. Sur le plan corporel, les modèles rythmiques mécaniques et disciplinaires ont été en partie abandonnés pour laisser la place à une asthénie et une arythmie qui ne sont pas moins dommageables pour l’individuation. À cet égard, la dissolution est aujourd’hui si avancée et les risques de voir se développer des formes de rerythmisation autoritaires que l’on voit déjà poindre si élevés, qu’un rerythmisation démocratique de la corporéité est l’un des grands enjeux politique du siècle qui commence » (p. 452).

18 Outre celui-ci, deux autres enjeux se révèlent décisifs pour Pascal Michon dans la constitution d’une démocratie des multitudes : 1°) une nouvelle façon de rerythmer l’économie capitaliste à travers une plus juste répartition des richesses et une légitimation politique de nouveaux modes de production (immatériels et langagiers) ; 2°) l’invention rapide de nouvelles alternances morphologiques, fondées sur une variation significative de l’intensité de la socialité. Dans cette optique, il est évident que « le rythme reste un problème déterminant pour comprendre et critiquer le monde d’aujourd’hui » (p. 458).

19 Dans ce travail d’une portée théorique incontestable, Pascal Michon réussit ainsi à conjuguer les analyses littéraires de Meschonnic et de Benjamin aux réflexions sociologiques les plus novatrices de Gabriel Tarde et de Gilbert Simondon, en nous ouvrant des perspectives politiques d’une densité conceptuelle rare et raffinée.

Ansaldi Saverio

Maître de conférences à l’université de Montpellier III – Paul Valéry. Il a publié La Tentative schellingienne. Un système de la liberté est-il possible ? (L’Harmattan, 1993) ; Spinoza et le baroque. Infini, désir, multitude (Kimé, 2001) ; Nature et puissance. Giordano Bruno et Spinoza (Kimé, 2006). Membre du comité de rédaction de Multitudes.