Les symboliques et l’ouverture du texte

L’esthétique a des objets très concrets. Aussi, plutôt que d’exposer ici quelque élément de réflexion lancés d’abord dans des modèles abstraits il est je crois, plus pertinent de cheminer à partir de questions nées de la pratique. La mienne est essentiellement critique (en cela elle se distingue des logiques de la création ou du « commentaire », et il est important que la distinction en soit repérée). Les quelques pages qui suivent sont donc tout orientées par quelques travaux, récents ou en cours, de cet ordre, dont elles composent une fraction du discours spéculaire. Il me paraît utile de les mentionner, pour la bonne intelligibilité du propos : une biographie d’écrivain (qui donc essaye de cerner l’écrivain en personnage singulier, en créateur ; c’est de Racine qu’il s’agissait) ; une enquête « lourde » sur les « classiques » ; un travail sur l’inscription textuelle du destinataire chez Le Clézio, et un autre du même ordre sur quelques oeuvres comiques, notamment Dom Juan. Soit : un regard sur l’acte de production littéraire, dans la lignée d’un regard sur l’état du champ, et des regards sur la « réception » littéraire[[Pour être précis, les travaux mentionnés sont: du côté du champ littéraire dans son ensemble à l’époque classique, aissance de l’écrivain (Paris Minuit, 1985), et du côté de la biographie d’un créateur, Racine. La stratégie du caméléon (Paris, Seghers, 1990) ; du côté de la réception, des Lectures de Le Clézio (en collab., Paris, PUF, sous Presse), une enquête Qu’est-ce qu’un classique ? menée par le Centre de Recherche sur l’Institution littéraire (premiers résultats à paraître dans Littératures classiques n° 15) ; le travail sur Dom Juan et la pragmatique du comique est en cours de rédaction. On excusera à cette liste de références mais dire d’où l’on parle est ici crucial je pense..

Peut-être que la vertu singulière de certains, de la sociologie par exemple, consiste à poser des questions qu’ailleurs on tien(drai)t pour triviales ou nanties de réponses allant de soi. En voici un cas : la littérature appartient à l’ordre des biens symboliques, on en convient d’emblée. Le travail de Pierre Bourdieu sur Le marché des biens symboliques[[In L’année sociologique n° 22 ; 1971 (pour un aperçu de l’évolution des recherches en Sociologie de l’art et de la littérature depuis, on se reportera au n° 26 de la Revue française de sociologie). est devenu, à son vingtième anniversaire tout juste au moment où ceci est écrit, une référence classique, et pertinente, utile et efficace, pour les travaux de toute réflexion sur les lettres et les arts. Mais dès que l’on veut avancer un peu sur le terrain, non plus de l’ensemble du « marché », mais de la spécificité de tel ou tel art, ne faut-il pas s’interroger sur ce que l’on met dans ce terme-là : symbolique ? Elle ne peut être la même pour les arts plastiques et pour le langage littéraire par exemple. Une délimitation du concept en tant qu’il se spécifierait à la littérature me semble – ai-je mal regardé ? – ne pas être bien établie au présent.

Voici à cet égard ce que l’expérience me suggère. On admet sans peine, tous et partout, la réalité duelle de l’objet littéraire, à la fois matériel (un écrit avec les droits d’auteurs afférents, un livre qu’on fabrique et qu’on vend une pièce qu’on joue, etc.) et « symbolique » (un texte avec des significations et des effets). Le modèle d’analyse du champ littéraire élaboré par Bourdieu se fonde sur cette dualité pour distinguer les deux sphères du champ, on le sait : la valeur matérielle et marchande domine sans la sphère de large diffusion et la valeur symbolique dans la sphère de diffusion restreinte. Et ce modèle est opératoire. Mais évidemment, à la pratique, on observe des phénomènes qui induisent pour le moins des questions.

Quelques exemples. Racine, en son temps, a produit tantôt pour ses pairs, pour un lectorat restreint, tantôt pour un lectorat élargi, avec une prédilection pour celui-ci. Cela, dira-t-on, correspond à un état différent du champ, où les deux sphères ne se distinguaient pas comme depuis ; c’est vrai , mais il est entré ensuite au panthéon des valeurs littéraires instituées, nettement symboliques (est-il besoin de rappeler que c’est son oeuvre qui a servi de pierre de touche dans la querelle du théâtre des années 1950, et dans celle de la « nouvelle critique » du début des années 60 ?) ; mais il relève aujourd’hui, aussi, de procédures de grande diffusion (livres de poche, « petits classiques », matinées scolaires, etc.)[[Des données et des orientations dans le dossier Racine aujourd’hui in Racine Théâtre complet, Paris Gamier, 1980.. Plus largement, la notion de classique aujourd’hui porte en elle à la fois le sémantisme de « valeur symbolique » maximale (un classique, c’est un « modèle qu’on étudie, qui doit être connu », disent en chorus les dictionnaires) et celui de « valeur sûre mais largement accessible » (des « classiques » de telle ou telle collection éditoriale, y compris les « Dysney Classiques », aux Mac Intosh « Classic » voire Coca-Cola « classic » … ce qui nous mène bien dans les plus larges diffusions qui soient). Les classiques, ce seraient donc les objets saisis par les deux modes de reconnaissance à la fois, présents à la fois dans les deux sphères. Cela n’est pas proprement littéraire ? Soit. Alors, cet exemple-ci : le recueil de nouvelles de J-M G Le Clézio intitulé La Ronde et autres faits divers a paru, en peu d’années d’intervalle, dans une collection pour connaisseurs (Le Chemin) et dans une collection de large diffusion (Folio) ; et plus globalement, cet auteur – comme Racine évoqué tout à l’heure – peut être actif à la fois dans un registre de large diffusion (par exemple ses récits pour la littérature de jeunesse) et dans celui de la diffusion la plus légitimante.

J’entends bien les remarques disant que quand une oeuvre est reconnue de qualité, il y a extension de sa diffusion, la sphère restreinte imposant les modèles et les choix qu’elle a légitimés à la sphère de large diffusion. Certes. Mais en prenant une vue plus globale, je dis, que quoi qu’il en soit il y a bien, d’une zone à l’autre du champ littéraire, des allées et venues, des dérives, des transactions; et que tel entre dans la Pléiade, collection très légitimante, qui a longtemps été tenu pour de la mauvaise littérature (Restif, Vallès…), etc.

Ces dérives et passages d’une sphère à l’autre du champ n’infirment pas la pertinence du modèle proposé par Bourdieu, puisque celui-ci est un modèle non pas statique (il y aurait des oeuvres de l’une et de l’autre zones « par nature ») mais dynamique (des oeuvres peuvent tendre à s’installer dans l’une ou l’autre zones, mais elles y sont reçues et reconnues ou non selon la dynamique d’ensemble du champ, et selon celle-ci les critères dominants varient, et donc les positions dévolues aux auteurs et aux oeuvres varient)[[Bourdieu, pour expliquer cela (loc. cit.), décrit le champ littéraire comme « un champ de forces » où chaque intervenant est pris par le réseau de ces forces, mais en même temps agit lui-même sur ce réseau.. Si ce n’est pas le modèle en lui-même qui est en défaut, c’est qu’il y a bien nécessité de « faire quelque chose » des phénomènes ainsi observés ; d’autant qu’ils sont, non ? au cœur d’enjeux esthétiques, selon ce qui est jugé « intéressant », « beau », « digne » par les uns, par les autres, ou par un consensus.

Manoeuvres

En face de ces phénomènes et des questions qu’ils posent, nombre de chercheurs et de critiques et même de théoriciens (mais je ne citerai personne, dieu reconnaîtra les siens) se défaussent d’une façon commode, en instaurant des découpages de l’objet selon une époque ou selon un espace (la réception de Racine au XIXè siècle, ou : Céline dans la guerre, etc.) ; la recherche universitaire procède souvent ainsi : cela donne des travaux utiles, mais qui n’assument pas – aussi bien n’est-ce pas leur but – les questions d’ensemble.

Une autre sorte de réponse à celles-ci est de les traiter par le mépris, réponse commode, et souvent employée : que ce sont là des simples contingences, que les questions de sens et de significativité ne dépendent pas de cela. Cette attitude du mépris est fréquente, mais elle n’est pas « possible » : non pas empiriquement (en ce sens, elle est « possible », puisque beaucoup le font) mais épistémologiquement. Traiter par le mépris la question de la variabilité dans la reconnaissance de la légitimité des oeuvres littéraires, décider que leur accueil ou leur rejet ici ou là relève seulement de contingence (« les esprits n’étaient pas prêts », « il ne savait pas se faire valoir… »), cela impliquerait, en toute bonne logique, qu’il y ait des qualités intrinsèques que l’on sache définir, et qui transcendent ces contingences or force est bien de constater que les débats esthétiques, justement, sont tout tissés de combats pour la désignation de ces qualités intrinsèques dont on rêverait, et que pendant ce temps, les faits, têtus, continuent, que des oeuvres et des auteurs entrent au Panthéon, d’autres en tombent, d’autres naviguent entre deux formes de reconnaissance, d’autres les collectionnent mais pour un temps seulement… Derrière ce mépris, il y a plus largement une élimination des questions touchant aux positions des oeuvres dans le champ littéraire. Cette élimination se fait de deux façons. L’une, qui appartient plutôt aux écrivains eux-mêmes, consiste à exécuter des coups de forces symboliques (exemple-type les surréalistes et Un cadavre) pour éliminer des concurrents et s’affirmer, en apparence par-delà les modes de circulation des textes ; qu’un auteur ou un mouvement, surtout à ses débuts, encore peu connu, proclame que l’audience en nombre n’est rien, ou à l’inverse qu’il n’a rien à faire des autorités en place dans la vie littéraire, tout cela est normal dans ce métier, et salutaire. Il en va autrement du côté des critiques et des chercheurs ; plus de coup de force symboliques dans leur cas, pas même ou rarement des coups de force théoriques, plutôt des manœuvres, des dérives épistémologiques. Beaucoup évacuent toute question en instaurant des découpages « opératoires » (c’est le terme fétiche et le prétexte toujours invoqué), par désignation d’objets et de disciplines séparées : on dit que tout ce qui touche au sort des textes dans leur matérialité relève des disciplines triviales, comme la pédagogie, la sociologie de l’école ou de l’édition ou de la lecture, au mieux de la philologie et de l’histoire littéraire ; tandis qu’ils revendiquent comme objets propres l’étude de la partie « noble », de forte teneur symbolique pour des commentaires qui eux-mêmes se veulent « nobles » (sur la textualité, le sujet…), qui fonctionnent comme co-création et non comme disciplines. C’était par exemple, la position que tenait Barthes (là, il serait perfide de ne pas citer le nom) quand il définissait le « lisible » (dans les oeuvres) par le « scriptible » (du commentaire) et on sait la scission par lui opérée entre « Histoire ou littérature »[[R. Barthes, Sur Racine (Paris, Seuil, 1963), troisième partie : Histoire ou littérature (ce texte avait d’abord paru en article dans la revue des Annales).. Qu’on m’entende bien : je ne méprise en rien le commentaire, reconnaît sa place aux frontières de la création littéraire, n’y suis pas fermé. Il (Barthes encore peut être cité comme exemple à cet endroit) produit là des textes qui, à leur tour, sollicitent la pensée et la réflexion, ouvrent à ce qui dans l’œuvre touche, fait accéder aux espaces des connaissances par l’intuitif et l’imaginaire, voire y touchent eux-mêmes. La manœuvre est un acte légitime quand elle s’assume comme telle. Le défaut est quand des gens et instances qui relèvent des fonctions de recherche critique donnent pour théorie « critique » (ce qui suppose une interrogation sur des enjeux de signification avec pour objectif de dire du « vrai » contrôlable) ce qui, en fait, est du même ordre que ce que font les écrivains quand ils accomplissent leurs coups de force symboliques ; or les statuts, les rôles, les enjeux mêmes ne sont pas identiques de l’un à l’autre cas (un certain discours des années 70 disait que la littérature serait entrée dans un temps où le commentaire se substituait à la production première : par là, il tendait à effacer la différence de statut entre créateurs et critiques…) : les critiques sont là pour interroger créateurs et créations, en susciter les significations, dialoguer avec eux ; et non pas les imiter (ce qui est la vertu du commentaire ainsi posé), encore moins les singer (ce qui en est le pêché).

En rejetant les questions de matérialité et d’édition, mise en circulation, réception, etc., au domaine trivial du non-littéraire, tout un pan de la critique et de l’université (dans les mythes qu’elles entretiennent d’elles-mêmes), comme de la production littéraire (elle aussi dans son auto-mythification), opère très concrètement la rupture de l’objet littéraire. Sous prétexte de définitions opératoires de l’objet, cela le divise, le scinde, et ce faisant détruit sa réalité première, sa nature essentiellement duelle. Nous voici donc passés de ce qui fait pourtant consensus à une situation où l’objet étudié est dénaturé : le paradoxe est de taille, et l’enjeu est de taille.

Sur le plan épistémologique d’abord: on n’a plus dès lors devant soi qu’un objet dénaturé. Dénaturé, parce que l’objet littéraire, objet de sens, quand on scinde les questions sur le sens de celles sur la situation où ce sens et produit, devient objet de sens incontrôlable comme signification.

Et sur le plan historique. Car cette rage de scinder la réalité duelle du littéraire est tenace. Son procédé consiste, depuis longtemps, à repousser toujours plus loin la sphère de large diffusion, celle où la réalité matérielle du texte domine, en opposant à la littérature la « littérature de masse », ou la « littérature de gare », ou la « paralittérature », ou l’ « infra », une littérature en tout cas toujours adjectivée, on désigne par là même, en repoussoir, une littérature toujours objectivée, stigmatisée comme relevant du paradigme des objets et des biens de consommation, et non de celui du sujet (irait-on interroger et s’interroger sur les chemins de la création chez Guy des Cars ?… Peut-être qu’un Foucault du siècle prochain nous dira qu’au regard des archéologues du savoir, Sartre et Guy Des Cars relevaient de la même épistémé[[C’est évidemment du M. Foucault des Mots et des Choses (Paris Gallimard, 1967) qu’il est question ici, qui relève des rapprochements entre des auteurs que nous sommes accoutumés à voir comme éloignés (mais qui, dans sa seconde partie, entre tient une définition implicite de la littérature qui pose comme seule légitime la conception mallarméenne… Si la première partie semble bien fondée, la seconde semble, donc, appeler au moins discussion). de la scission radicale on passerait à la fusion… Cela s’est vu). Ce genre de manœuvre est maintenant vieux d’un bon siècle, depuis l’essor des thèses de l’art pour l’art. Mais celles-ci, elles-mêmes, sont des thèses historiquement datées : les accepter comme évidence, sans réflexion critique à leur endroit, ce serait s’installer dans la permanence de ce qui les a vu s’instaurer; on pense que le temps présent est post-moderne : et s’il était, plus nettement, postromantique seulement ? Mais restons-en au propos lui-même : le symbolique. Ce qui se voit pour l’instant, c’est que l’opération de scission divise la littérature en deux en même temps qu’elle divise chaque objet de celle-ci, chaque oeuvre, en deux, et que l’on opère cette scission au nom de l’autonomie de l’art, de l’œuvre comme fin en soi.

Il va être alors difficile de mettre dans le même lot d’observation Rimbaud et les naturalistes, ou les surréalistes et le théâtre sartrien… Et pourtant, allégrement, combien de discours critiques le font ?

Trêve manœuvres en faux-semblants. Une réflexion qui veut prendre en charge le phénomène littéraire dans sa totalité, de sa plus extrême matérialité à sa plus extrême symbolicité, sachant que cette observation en totalité est la condition critique valide, cette réflexion doit, nécessairement, prendre en compte aussi toutes les symboliques de l’œuvre littéraire et toutes dans leurs corrélations.

Là est, je crois, le cœur du propos.

Reprendre une réflexion sur l’esthétique littéraire aujourd’hui, ce sera repartir des données fondamentales ; refuser la scission installée depuis un bon siècle comme préjugement.

Dans ce que l’on rejette d’ordinaire comme trivial, dans les aspects les plus matériels du littéraire, il y a du symbolique ; et dans les aspects les plus symboliques, il y a de la matérialité. La réalité duelle de l’œuvre n’implique pas que les deux espaces soient hétérogènes (c’est pour cela qu’ils sont seulement en tension, qu’ils fondent deux sphères d’un même champ) ; cela, chacun le sait au fond. Mais on n’en tient guère compte : c’est donc par un acte proprement idéologique qu’on induit les clivages évoqués plus haut. On sait bien que Stendhal a intégré l’audience limitée des happy fews à la forme même de son roman, et que ce même roman dans le Lagarde et Michard (ou le Mitterrand, ou le Tartempion) ne porte plus les mêmes symboles que pour ces happy fews, et pas seulement qu’il en porte moins : il en porte d’autres aussi. Mais s’il est passé d’une audience à l’autre, avec les variations de symboliques que cela implique, n’y a-t-il pas quelque propriété de l’œuvre qui fait que cela a pu advenir ?

Et si on faisait un peu d’inventaire du symbolique littéraire

Proposition naïve peut-être, mais qui peut-être aussi pourra servir. Pour ma part, j’en vois trois en paradigme ; avec deux principes syntagmatiques de leurs mises en oeuvres (trois par deux, bel agencement bien tabulaire ! Il est fait pour être bousculé autant que de besoin).

Une des symboliques les plus anciennes, les plus manifestes, les plus répandues, mais aussi communément traitée par le mépris qu’elle est base de gagne-pain, est celle qui fait de lui un objet d’étude et de savoir obligé. Les notes obtenues à un examen littéraire (exemple-type et on ne peut plus général en France : l’Épreuve Anticipée de Français du baccalauréat) entrent dans la composition d’un bien symbolique, le diplôme. Je ne pense pas utile d’argumenter plus longuement ; en précisant, cependant, que cet espace-là est aussi constitutif des symboliques qui seront connues et perçues comme littéraires par ceux qui y ont séjourné, et qu’il en instaure aussi des hiérarchies. Il y a une symbolique des savoirs sur le littéraire (que les pratiques éditoriales s’efforcent, comme tel est leur rôle, de gérer selon l’état du marché).

Une autre symbolique se situe sur le plan de la sociabilité : « connaître ses classiques » ou « être à la page », ou « être cultivé », cela inclut une connaissance de ce qu’il faut connaître pour être intégré à une collectivité, et qui fait diverses façons de s’y intégrer ; et cette connaissance est entre autres littéraire, et diversement située selon les groupes et les temps par rapport à d’autres, non-littéraires. Sans s’attarder là non plus : il y a une fonctionnalité du littéraire dans la composition et l’action du capital social (que le précédent et celui-ci soient à intégrer ou disjoindre, on y reviendra), disons: une symbolique des usages du littéraire.

Une troisième se situe dans le plan où le texte entre dans l’espace du for intime, dans la formation de soi-même pour le lecteur, par émotions, réflexions, goûts, plaisirs, effets-affects de tous ordres. Et dans ce même plan, le texte, chaque texte, entre en résonance avec d’autres, individualisés en oeuvres ou globalisés en mythes. For intime du lecteur et for intime du texte : deux structures, et les deux sont liées. Le texte est reçu, entre autres, en fonction des relations entre ces deux structures-là. Et ces relations peuvent être avérées dans le texte (Céline fait penser par comparaison à Sartre et c’est bien dans le texte) ou peuvent advenir sans que rien dans le texte ne les certifie. Car dans ce troisième plan, l’autonomie du texte s’affirme, le langage littéraire s’auto-définit, et les structures qui s’y décèlent peuvent échapper au contrôle de l’auteur ; on en est d’accord. Ce que généralement on retient comme objet littéraire, dans la scission plus haut observée, c’est ce plan là seulement. C’est lui seul qu’on qualifie de symbolique.

Apologue express. Un étudiant américain me disait l’autre jour que Chimène, pour les yeux de qui tous les chevaliers de Castille étaient prêts à se risquer dans le plus hasardeux des duels était semblable à la belle Hélène pour qui vingt rois grecs se lancèrent contre Troie. Il faisait ce qu’au fond tous les commentateurs font dire ce qu’ils voient dans le texte, et éventuellement y discerner un nouveau « dessin dans le tapis ». Mais cet exemple-là fait aussi sauter aux yeux ceci : il avait appris de la mythologie et mythographie, lui qui rapprochait ainsi Hélène et Chimène ; et il en parlait dans une situation d’enseignement, où son propos entrait dans le jeu des évaluations que j’exerçais. Du plus symbolique au plus scolaire… pourquoi « américain » est-il là précisé ? Ah, oui, j’oubliais… C’est qu’aucun étudiant en France, en vingt ans de métier, ne m’avait proposé cela, et que lui il avait vingt-cinq ans, des études derrière lui, dont son savoir sur les mythes, mais découvrait Le Cid, dont à peine même savait-il huit jours avant l’existence; là où un français de même position aurait forcément eu une lecture antérieure, au moins par ouï-dire. C’est que sur le marché américain, Le Cid n’est pas de forte prégnance, ni dans la composition du capital scolaire, ni dans celle du capital culturel-standard de la sociabilité ; voilà la sorte de symbolique numéro deux qui se rencontre aussi.

Fin de l’apologue-express.

A ce petit tableau, on peut adresser bien des reproches. Tant mieux. J’en parerais quelques-uns ici, laisse le champ ouvert eux autres; et invite qui veut à en refaire un, ou à montrer que l’entreprise est vaine.

Je l’ai classé du plus au moins répandu socialement, et cela déjà, en soi, a du sens. Savoir-lire ou non, et en faire usage, est depuis des siècles maintenant, dans les sociétés occidentales du moins, un discriminant majeur. Prolonger cela au-delà du cadre scolaire, pour des lectures littéraires, est plus restreint. Et si l’on est tenté d’inclure l’un dans l’autre, on occultera une grande différence, qui tient au caractère fortement institutionnalisé de l’un (l’École), qui contraint, alors que l’autre n’est qu’institué, et pas dans toutes les couches de nos sociétés. Qu’on voie à cet égard l’enquête de M.P.Schmitt sur les deux ordres de « lectures lycéennes »[[M.P. Schmitt, Fictions de la lecture, Thèse A.R.T. Lille, 1991 : les deux ordres des « legenda », imposées par l’Ecole avec leur cortège de postures lectorales assignées, et des « electa » des pratiques culturelles hors école font voir comment dans ce second cas c’est avec d’autres objets que la littérature que celle-ci doit composer, bien autant qu’avec la littérature pratiquée en classe (enquête sur un échantillon représentatif de 1 100 lycéens).. On pourrait aussi envisager d’opposer, en bloc, les deux premiers ordres de symbolique évoqués ici au troisième ; voire scinder en même temps le troisième entre symbolique du texte, qui s’autonomise, et symbolique de la lecture, qui a sa part de liberté. In abstracto, on peut tout cela ; à condition que l’opération ait quelque pertinence par rapport à l’objet et l’enjeu. Si l’on passe un moment par cette scission, ce ne peut être que de façon provisoire. En effet, sauf peut-être à un haut degré d’abstraction théorique – et encore Foucault, sur Les Mots et les choses, affirmait-il que justement non – les manières de lire, comme parties de manières de sentir et de penser, sont en relation avec la formation reçue, et cette relation se trouve activée diversement selon les situations où on se voit placé en posture de se préoccuper de littérature : voir l’apologue-express sus-narré; et on va encore davantage le préciser.

Car tout cela nous mène en fait vers l’autre bord du tableau, l’autre entrée, celle des modes (syntagmatiques) d’assemblage de ces ordres symboliques.

Dispositifs

Deux principes d’agencement de ces relations, me semble-t-il.

L’un peut être nommé le principe générique. Il n’est pas de texte qui ne relève d’un code générique, et la gamme de ces codes, à chaque étape de l’histoire, forme ce que l’on appelle communément l’esthétique littéraire, justement. Dans l’ordre des genres, de la poétique donc, le littéraire s’autodéfinit : les arts poétiques désignent ce qui est littéraire et ce qui ne l’est pas et ce qui est « bonne » et « mauvaise » littérature. Cette autodéfinition suscite la « clôture » du littéraire, et le texte conçu comme un en-soi, cher à une certaine forme de commentaire. Cela appelle quelques remarques. Et d’abord que, sauf pour l’école de l’art pour l’art, le code des genres n’est pas une réalité spécifiquement littéraire; aussi que les genres, en ce qu’ils sont codes, sont des institutions sociales[[La littérature s’inscrivant dans les marques que le texte spécifie pour tracer à la fois le lignage avec des genres très généraux et sa distinction : ainsi par exemple chez Le Clézio l’annonce exhibée « La ronde et autres faits-divers » (c’est moi qui souligne) pour un recueil où la logique du faits-divers est retravaillée par celle de la nouvelle et le « réalisme » par la fantastisation. Sur les genres comme institutions voir A. Viala Les institutions de la vie littéraires au XVIIè siècle (Lille, ART, 1985), chapitre I., on le sait bien. Que d’autre part, la codification générique construit une chaîne entre les différents ordres symboliques : ce qui est du for intime y est mis en relation avec une fonctionnalité sociale, que ce soit la catharsis, le « plaire et instruire » ou le « castigat ridendo mores » classiques, ou la révolution poétique comme autre voie, parallèle et ni similaire ni contraire à la révolution sociale, d’un temps du surréalisme, etc.; et comme les codes génériques s’apprennent, que la forme ultime de leur reconnaissance est leur entrée dans le panel scolaire mais qu’ils supposent des savoirs pour être pratiqués en création, et compris en lecture, chaque poétique a ses agencements des trois plans symboliques que tout texte suppose et engage. Reste que, on le sait aussi, nombre d’œuvres tendent à perturber le code dont elles relèvent ; et que chaque école littéraire tend à récuser le code existant pour en imposer un autre ; que par ailleurs chaque lecture peut opérer des transfusions génériques, que la critique ne cesse de le faire et de désigner des cadres génériques nouveaux pour classer ses objets ; et l’école aussi à sa manière ; et enfin, même, que l’on peut regarder l’acte pectoral comme inscrit dans une poétique, dans des « lecto-genres »[[Cf. M.P. Schmitt, ouvr. cit., troisième partie. qui ne sont pas homogènes ni homologues à ceux de la production. De sorte que le cadre générique, s’il instaure bien un principe d’assemblage des dimensions du texte, et un principe efficient, n’a pas le contrôle des jeux de la symbolique textuelle.

Un autre principe (qui peut être subsumerait le précédent, mais qui n’a pas la même capacité de durée en ses montages) peut être désigné comme celui des combinatoires situationnelles. Les différents plans de la symbolique. Les différents plans de la symbolique textuelle sont mobilisés et agencés en fonction des intérêts des interlocuteurs. Le code générique prévoit des règles à peu près fixes, mais on a vu que celles-ci étaient sans cesse transgressées ; la combinatoire envisagée en termes de situations rendrait compte, elle, des modalités de ces transgressions. Et de ce qui fait une autre dimension de « l’esthétique littéraire » : le rôle social et historique effectivement joué par la littérature. Exemple simple : Voltaire, grand pratiquant de la tragédie, investissait de façon maximale la symbolique des mythes et traditions et des affects dans ses pièces de ce genre, et dans ses Contes jouait de la satire en petits pamphlets, agissait avant tout au plan n° 2 de la symbolique, celui de la sociabilité; aujourd’hui qu’on ne lit plus ses pièces, encore moins on les joue, mais que ses Contes sont des ultra-classiques, l’école les réinvestit d’une symbolique maximaliste (de l’effet-affect « scandale devant l’injustice » aux grands mythes, par exemple « le (bon) sauvage ») ; est si l’élève ne sent pas un peu touché de ces dimensions-là, même si l’enjeu majeur est l’épreuve de fin d’année, le cours est « raté »… Le rôle dévolu à ces textes-là a donc été en partie modifié, et la combinaison de leurs investissements symboliques aussi.

Faut-il (oui sans doute) rappeler que ces dosages divers sont en corrélation avec des matérialités diverses des textes (de l’œuvre intégrale à la collection de « belles pages » des manuels), et des conditions très concrètes différentes de circulation et réception ? Bref que la symbolique est aussi dans la matérialité ? Que Voltaire n’a pas présenté au public ses Contes sous le même aspect matériel que son épopée de La Henriade ? Voilà qui est fait ; car je crois que seuls des gens de mauvaise foi nieraient qu’il y a une dimension matérielle du symbolique.

Ces jeux de plans divers, ces combinatoires, sont en grande partie aléatoires. Aléatoires[[« Aléatoires » parce que le lecteur d’ouvrage littéraire, n’étant spécifié ni par une relation interpersonnelle précise, ni par une relation institutionnelle fixe, est lui-même un interlocuteur aléatoire pour le scripteur ; mais l’aléa ne signifie pas qu’il n’y ait aucune probabilité ni régularité…, c’est dire non qu’ils fonctionnent n’importe comment, mais que leur contrôle prévisionnel ne peut être garanti. Aussi est-il très légitime que les écrivains et les écoles littéraires, dont l’existence sociale et historique même, en tant que tels, dépend essentiellement de ce contrôle qu’ils auront plus ou moins bien sur leur devenir public, sur les symboliques qui seront attachées à leurs textes, fassent des coups de force pour tenter de s’assurer le plus d’emprise possible : leur vie en dépend, et c’est le droit de la littérature. Mais les critiques, les chercheurs, et les critiques-théoriciens, dont le rôle est de discerner dans les faits les significations historiques et anthropologiques, ont, eux, à rendre compte des formes prises par cet aléatoire et les compromis qui se sont formés autour de lui ; dispositifs qui sont ce que l’on peut bien appeler, alors, les esthétiques.

Il me semble qu’aujourd’hui, en fonction d’un regard porté différemment sur les symboliques du texte, il est possible de reprendre ces questions et de leur proposer des réponses peut-être mieux que jamais.

Mais c’est en repartant des données de base là aussi. S’il y a polysémie de l’œuvre littéraire, ce dont on convient je pense, c’est bien que les symboliques n’en sont pas stables. Comme il ne s’agit pas de réduire cette polysémie, mais de l’activer (rôle du commentaire) en observant comment elle s’active différemment selon les combinatoires situationnelles où l’œuvre se trouve engagée (rôle de la critique), il s’agit bien de regarder comment elle naît et fonctionne dans la polysymbolique (on me permettra d’ainsi dire) du texte.

Comment observer le « comment » ?

On dispose aujourd’hui de suffisamment d’outils méthodologiques pour que l’entreprise soit engagée. Ils sont à perfectionner et il y en aura à inventer, mais l’assortiment premier est d’ores et déjà à un stade assez évolué pour que le travail ne se trouve pas pris au dépourvu ; de la sociologie de la lecture à l’analyse des « rhétoriques du lecteur » et des lectogenres, de la sociopoétique à la sémiostylistique de la réception[[Sur ces diverses méthode, où figurent les travaux de M. Poulain, R. Chartier et quelques autres, ainsi que sur la sociopoétique et ses implications, telles sont esquissées par Ph. Hamon (Texte et idéologie, Paris, PUF, 1984) ou qu’elles peuvent être précisées en sociologie littéraire, on pourra se reporter aux Lectures de Le Clézio (voir note 1), première partie, 1 et deuxième partie, 1. et, plus globalement, aux champs disciplinaires que l’on va indiquer un peu plus loin, l’accumulation quantitative de savoir-faire est assez grande pour que les questions relèvent désormais davantage du qualitatif, autrement dit de la structuration de ces savoir-faire en constellations régies par des problématiques et démarches qui les dynamisent et y suscitent les conversions dialectiques.

Plus retorse est la question d’épistémologie. L’idée qu’il y ait plusieurs ordres de réalité de l’objet littéraire est admise. Mais elle est, par bon nombre d’intéressés, d’autant plus fort proclamée en préambule qu’ensuite ils s’empressent de la dénier et opérant les scissions chirurgicales qu’on a vues. L’argument utilisé pour couper à la mise en application suivie de cette idée se résume ainsi : les symboliques situées du côté de la réception (celles que j’ai appelées un et deux) sont externes au texte, seule la troisième lui est interne, fait la textualité et la littérature. Et voilà cette symbolique du troisième plan traitée comme une symbolique du troisième type, tombée des nues ; voilà qu’on totémise et vénère un ovni intellectuel venu de quelque espace inconnu (pas si inconnu que ça, en fait ; bien vieille sont les images qu’il peut prendre : on l’appelle ici inspiration, là génie, ailleurs don divin ou foi ou angoisse métaphysique, déséquilibre du sujet en quête de soi ailleurs, mythes transcendants encore ailleurs) ; symbolique du troisième type, disais-je : si l’on ne s’en tient pas à ces « croyances » là (et libre à chacun d’avoir ses croyances ; le présent propos traite de théorisation scientifique et donc pas de croyances), si l’on ne s’en tient pas à ces croyances qui font la symbolique du troisième type (pour une investigation scientifique, la croyance est objet, qu’il s’agit d’observer et comprendre), on en vient vite à ceci : les symboliques des plans un et deux, celle de la socialisation et de la sociabilité culturelle, ne sont pas externes au texte ; elles y sont présentes, fondamentales et inscrites, et la symbolique du troisième plan est justement le lieu où se fait cette inscription. Voilà la thèse qui peut, je crois, décoincer aujourd’hui des pans entiers de la réflexion.

Et quiconque a fait l’expérience de travailler un peu sur l’inscription du destinataire dans le texte voit la haute productivité de ce type d’investigation.

Au lieu de concevoir le texte comme le lieu où se joue et se sédimente une expérience individuelle unique, que le lecteur est invité au mieux à admirer, et à partager s’« il le mérite »…, envisageons alors le texte comme le lieu d’anticipations croisées. C’est-à-dire une formation de compromis entre un auteur qui écrit ce qu’il croit susceptible de lui valoir un effet intéressant à réception (sinon pourquoi publierait-il ?) et un lecteur qui de son côté escompte aussi d’un texte un certain nombre de profits et se dirige vers lui, le lit, ou abandonne sa lecture en cours de route selon que ces profits se manifestent, ou sont remplacés par d’autres, imprévus mais équivalents ou même plus intéressants, ou au contraire déçoivent. Ce qui part de l’idée qu’il y a un état ou plutôt des états du marché où des choses sont lisibles et scriptibles et d’autres non ; que cet état du marché peut et doit être envisagé en fonction des disponibilités (des ressources) lectorales qui y existent. La sociologie de la lecture et des lectorats donne, déjà, des foules de renseignements précieux sur tout ce qui a trait à la matérialité des pratiques littéraires ; mais elle permet d’aller plus loin, d’entrer dans l’ordre des symboliques, en analysant selon quels schémas de pensée les lecteurs, et les lectorats, engagent leurs lectures, en fonction des possibilités, des modèles acquis, des rendements possibles et des contraintes des situations où ils se trouvent. Analyser ainsi la rhétorique du lecteur montre que les lecteurs vont vers les textes, et y vont dans une disposition, selon l’image qu’ils ont des intérêts que ceux-ci présentent pour eux, et cette image se construit par les rhétoriques lectorales qui sont les leurs (ce qui met en travail descriptif la notion d’habitus)[[Sur la définition de l’habitus, voir P. Bourdieu, La Reproduction (Paris, Minuit, 1970), p. 50-51, et sur la distribution entre l’habitus, comme « unité et fonction intégratrice » par similitude de dispositions acquises et incorporées, a l’échos, comme dynamique de ces dispositions au sein d’un dispositif produit par l’histoire individuelle ou d’un petit groupe, voir Racine. La stratégie du caméléon (éd. cit.), chapitre I (fin).. Du côté de la création, de l’écrivain, double opération : il construit dans son imaginaire une représentation des lectorats, et il désire être lu de telle ou telle manière par telle ou telle fraction ; et il écrit selon cette représentation et ce désir. Imaginaire et désir : prise en compte de la question du sujet ; mais prise en compte à partir de, en regard sur, une réalité définissable, objectivable par le chercheur, alors qu’elle est chez l’écrivain et le lecteur, figurée, subjectivisée, fantasmée; ni limpide, ni miroir, mais prisme polymorphe. Le texte est le lieu où s’accomplit le choc de ces deux anticipations, qui le génèrent et en même temps, il travaille la demande pour tenter de l’ajuster aux possibilités de son offre. On remet ainsi sur ses pieds une dialectique que Barthes – dans la lignée de la « solitude » blanchotienne – avait décrite tête en bas : il postulait qu’il n’y a pas de lisible que du scriptible, universalisant par abus de son « sujet » le statut du commentateur ; ici, on envisage qu’il n’est de scriptible que du lisible (par une foule ou une minorité, par une foule par malentendu, etc. : cela, ensuite, relève des analyses sur les variations de combinatoires des trois symboliques selon les temps, lieux, situations).

Tout cela s’accomplit dans le flou, l’insconscient, les dérives : tout cela est prismatique ; mais tout cela est. Le texte s’écrit par la prise en charge dans ses symboles et effets de ce furent les acculturations reçues, de ce que sont les socialisations possibles.

Car – et face à toutes les objections je laisserais seulement cette question : dès qu’il y a symbolique, par quelle autre voie pourrait se faire la construction et la circulation du sens que par celle de la connivence ? qu’est-ce qu’un symbole ? dès lors qu’on quitte les symboliques codifiées dont on peut dresser une sémiologie facile (code de la route ou mathématiques), le symbole, par essence, est-il autre chose qu’un signe réservé à ceux qui en décèlent les significations implicites? un signe « économique » puisqu’il dit en peu ce qu’il faudrait énormément pour expliciter, et dont l’explication ferait perdre l’effet affectif du partage. Partage flou, qu’importe ; ou plutôt tant mieux : chacun ainsi peut mieux y trouver son compte ; mais partage, donc affect, mode d’échange qui fait que la découverte par l’affect, ce mode-là du savoir, va plus dans l’adhésion que celle qui se déploierait par les chemins de l’intellect. Mais partage qui n’est possible qu’à qui a un substrat donnant des signes communs avec lesquels jouer. Allez donc parler des similitudes de la belle Hélène et de Chimène à quiconque pour qui ces symboles-là n’existent pas.

Résumons : en toute logique, symbolique implique connivence, et connivence implique anticipations croisées ; pas à bouger de là : si l’on veut parler de symbolique, et il faut en parler, si l’on veut parler d’esthétique (et il faut en parler, et en ce cas on parle forcément de symbolique), il faut parler de connivence entre auteur et lecteurs, et sauf à entretenir l’illusion que le monde entier est peuplé d’écrivains, admettre à la fois la différence et la connivence. Et que le texte se fait par cette relation.

Je crois peu possible de parler aujourd’hui de littérature et d’esthétique littéraire si l’on ne reconnaît pas comme une réalité première l’ouverture du texte

Sans doute n’en est-ce pas le tout, mais du moins est-ce à dire si l’on parle d’esthétique littéraire aujourd’hui.

Et ce recadrage, épistémologique avant même d’être théorique, est aujourd’hui crucial ; à faire avant toute autre chose sur ce sujet. Car l’ouverture du texte, cela ne passe pas immédiatement à tous les esprits ; il y a des habitudes, des compétences, des positions acquises, des croyances, qui s’accommodent mal de cela. La question, à cet égard, est celle de l’état présent d’un substrat de l’esthétique littéraire: l’état des mentalités à l’égard de la littérature.

On entend couramment, dans le monde des « littéraires » de l’École et de ses environs des propos qui dessinent une ligne qui se décrit ainsi : les années 60 ont été celle de la grande découverte des structures, les années 70 celles des « lectures », les années 80 celles de la redécouverte du sujet, et ces années-ci, les 90, se profilent comme celles d’un éparpillement; d’un temps où, les grands systèmes de pensée étant en déclin ou démembrés ou disqualifiés, fera suite au « retour du sujet » la fragmentation du propos en autant de sujets ou de catégories de sujets qu’il s’en trouvera ou pourra trouver. L’idée de la symbolique en soi, la croyance à la symbolique du troisième type, dans une telle situation historique, offre deux conforts majeurs : elle est valorisante, noble, digne ; et d’autre part, elle dévie les enjeux de valeurs comparatives vers des critères entièrement subjectivisés. Chacun, interrogé sur la symbolique qu’il mobilise, peut y répondre par argument ad hominem, argument imparable quand il n’y a pas quelques systèmes de référence communs, entre lesquels se fasse le débat. Mais ne soyons ni naïfs, ni hypocrites: l’histoire nous a appris, au moins, que quand on dit que les systèmes de pensée s’affaissent ou s’effondrent, cela signifie en réalité (dans la réalité) que ce sont les systèmes les plus anciennement installés, les plus sédimentés, qui reprennent le dessus ; et que ceux-là, parce qu’ils sont plus profondément terrés dans les substrats culturels, misent encore plus sur les effets de connivence. Et, ne soyons pas naïfs autrement non plus : l’effondrement des États « socialistes » fait mauvaise presse au marxisme mais ne signifie pas pour autant que le matérialisme et la dialectique sont identiques à ce que prétendaient Staline et Béria et seraient morts avec eux… L’enjeu induit par l’affaissement des systèmes n’est pas celui d’un marasme qui angoisserait, mais bien de saisir la situation historique qui permet de reposer les questions premières. Triviales, peut-être, mais sans quoi rien ne tient. Et que si l’on repose ces questions-là, il ne s’agit pas de vouloir reconstruire d’autres systèmes, mais d’admettre de porter d’autres regards.

Bon nombre de ceux-ci seront, pour sûr, reprises de perspectives qu’on a longtemps connues, et puis occultées. Tant mieux. Ultime réflexion à partir d’un dernier fait d’histoire.

A-t-on remarqué que l’École, en France, a, après des siècles, supprimé de son rôle l’enseignement avoué, explicite et méthodique, de la rhétorique et que, dans la ligne du même mouvement, elle a instauré très officiellement (c’est au programme des concours de recrutement des profs de Lettres) celui de la stylistique. Que donc, elle a refoulé une discipline dont la raison d’être est de s’occuper du modus operandi pour en installer une autre qui s’occupe de l’opus operatum. N’est-ce pas là bien passer de l’ouverture du texte à sa clôture ? Sans avoir encore de certitude pour y répondre, on ne peut pas ignorer la question que suggère la comparaison des dates : quel a été le rôle, dans la venue au premier plan théorique de l’idée de « clôture du texte », de ce glissement dans l’instance institutionnelle ? Peut-être qu’il pèse aussi lourd que les découvertes théoriques et que Blanchot… Et ce glissement, on peut sans doute en explorer les origines et les causes, et on y trouvera des choses qui ont à voir avec une politique de l’École et un état de société ; qu’en face d’une population scolaire qui changeait, le choix a été fait de dynamiser certaines disciplines, entre autres dans le domaine littéraire, et pas d’autres, selon ce que cette population pouvait recevoir, demander, accepter, et selon ce que la fraction dominante pouvait avoir de profits à proposer, admettre, refouler… Qu’on s’interroge. C’est par de tels processus qu’on exhibe la seule valeur d’usage et occulte la valeur d’échange. En oubliant que tout art, et singulièrement celui des mots, est aussi fondamentalement dans l’usage (sinon, bis, pourquoi « exposer » ou, plus encore, « publier » ?). En un mot, par de tels processus, l’imposition de la symbolique restreinte comme seule valeur, et comme essence de la littérature coupée de ses attaches dans les autres symboliques, et dans le réel, s’opère comme une opération précisément idéologique.

Admettre l’ouverture du texte n’est pas faire de l’escarpolette théorique (pour moi, je fais dans la « socio » du littéraire depuis vingt ans, et j’ai même fait de l’histoire avant, je ne me sens donc pas en équilibre escarpolettique). Prendre cela comme axe implique de faire toute leur place à des champs disciplinaires peu en vedettes mondaines à propos du littéraire: à l’histoire ; à la rhétorique[[Mais bien entendu une rhétorique au plein sens : non pas celle qui se borne aux « figures », mais celle de l’art du discours comme art d’agir par le texte; donc au-delà encore de ce que, avec cependant le mérite de repérer et défricher ce champ, le Groupe « Mu » avait désigné comme Rhétorique générale. ; et à la pragmatique littéraire. Là, il y a plus de difficultés : on est encore enfermé dans les schémas de la pragmatique restreinte[[Parce que la pragmatique a été jusque là affaire des seuls linguistes (de Malinovski à Searle) comme l’énonciation reste limitée à la conception restreinte établie par Benveniste. Une évolution vers l’élargissement s’est dessinée cependant avec Berrendonner (Éléments de pragmatique, Paris, Minuit, 1981) comme, sur un autre plan, avec Goffmann (notamment : Les Rites d’interaction, Paris, Minuit, 1974) ; mais l’analyse en ces termes pour le littéraire est encore à ses débuts., or la littérature, parce qu’elle n’a pas de justification utilitaire, parce qu’elle doit à chaque instant construire la demande de son offre, entretenir la croyance en elle-même, a besoin d’agir sur ses destinataires, et doublement: pour les attirer et les garder (lectures « captivantes » dit-on) et pour, ce faisant, faire sur eux les effets qu’elle peut y faire. Pragmatique maximale donc, et retorse parce que diffuse. Ce qui est bien loin de nier la textualité, au contraire : cela ne peut se faire, ne se concevoir, et ne s’analyser, qu’à la stricte condition d’envisager le texte comme le lieu, l’outil et l’enjeu de ces anticipations croisées. Faire place aux ressources disciplinaires méthodologiques qui envisagent l’enjeu des anticipations croisées est aujourd’hui une nécessité épistémologique, déontologique, philosophique et politique.

Car, en dernier mot, en un temps que l’on dit de dépression des systèmes de pensée, c’est par là, en ce domaine comme en d’autres, que se rétablira ce qui dans l’histoire a toujours été le seul moteur qui fait avancer les savoirs sur les faits de culture et ce qu’ils portent en eux: la logique différentielle.