L’Europe et les migrants. Hypocrisie et aveuglement

Deux mots suffisent pour caractériser l’attitude de l’Europe vis-à-vis de la prétendue « crise des migrants » : hypocrisie et aveuglement.

 

Hypocrisie : l’Europe veut sauver les apparences, donc montrer qu’elle demeure fidèle au droit d’asile, qui est l’une de ses valeurs fondatrices. Aussi met-elle en avant une distinction tranchée entre « bons » réfugiés fuyant les horreurs de la guerre et « mauvais » migrants en quête d’une vie meilleure : les premiers seront accueillis, les seconds refoulés et renvoyés chez eux.

Le malheur est que cette distinction est sans fondement dans la réalité et ne peut conduire qu’à des opérations de « sélection » parfaitement arbitraires. En effet toutes les migrations ont des causes politiques, et elles entraînent toutes des conséquences économiques ; entre elles, les différences ne sont que de degrés.

Toutes les migrations ont des causes politiques : c’est-à-dire que la notion de « migrant économique » est un leurre. Contrairement à une idée largement reçue, ce ne sont pas la pauvreté en soi, la misère au sens économique du terme – c’est-à-dire la différence entre le niveau de vie des pays riches et celui des pays pauvres – qui sont à elles seules susceptibles de provoquer la migration. Des paysans ou des citadins pauvres, mais qui peuvent espérer améliorer leur condition par leur travail, ne partent pas. Ce qui entraîne le départ, c’est l’existence d’une société bloquée ou verrouillée, dans laquelle aucune initiative n’a chance d’aboutir, dans laquelle tous les efforts sont voués à l’échec, parce qu’ils se heurtent à un pouvoir et une bureaucratie autoritaires, inefficaces et corrompus, qui détournent à leur profit tout le travail de leurs administrés. Dans une telle société, toutes les perspectives d’avenir sont barrées, tous les horizons sont bouchés, et pour un homme ou une femme qui veut vivre et agir, la fuite est la seule issue raisonnable.

Pour désigner le sentiment que suscite une telle situation, j’ai parlé ailleurs de désespérance ; en dehors des guerres et des conflits armés, c’est la désespérance qui est le principal ressort de la migration dans le monde d’aujourd’hui. Mais guerre ou désespérance, c’est toujours une situation politique qui est à l’origine de la migration ; tout au plus peut-on distinguer ici la violence ouverte et l’oppression silencieuse et continue.

Au surplus, ces situations politiques ne tombent pas du ciel. Pour ce qui est des guerres, en Afghanistan et en Irak, c’est l’intervention américaine, avec l’aide de certaines puissances européennes, qui les a provoquées. En Syrie, le conflit est d’origine interne, mais les États-Unis et la France interviennent de la pire manière qui soit : assez pour entretenir la flamme et multiplier les dommages, insuffisamment pour mettre un terme aux hostilités ; en sorte que cette intervention « calibrée » renvoie aux calendes grecques les perspectives de paix et précipite une population aux abois sur les routes de l’exil.

Quant aux pouvoirs autoritaires et corrompus qui plongent des nations entières dans la désespérance, ce sont bien souvent les puissances occidentales qui les maintiennent en place, en leur prodiguant au besoin une assistance militaire ; il s’agit pour elles de défendre des intérêts économiques ou de s’assurer une clientèle politique. Mais dans les deux cas, guerre ou désespérance, ce sont donc bien les pays occidentaux qui sont responsables de ces situations politiques génératrices de migrations : ce sont eux qui alimentent les machines dont ils prétendent combattre les effets.

Si toutes les migrations ont des causes politiques, elles entraînent toutes en revanche des effets économiques : c’est qu’à chaque nouvel arrivant il faut assurer un logement, du travail, des conditions de vie décentes, et qu’il s’agisse d’un réfugié politique ou d’un migrant soi-disant économique, l’exigence est la même. On écarte les ressortissants du Maghreb et de l’Afrique au prétexte qu’il n’y a pas de travail à leur offrir : où en trouvera-t-on pour les réfugiés qui ne manqueront pas, eux aussi, d’en rechercher ?

 

Autre monument d’hypocrisie : le récent accord avec la Turquie. Pour se débarrasser du problème des réfugiés et des migrants, l’Europe décide de le sous-traiter aux Turcs : tous ceux qui sont déjà parvenus en Grèce seront renvoyés en Turquie, et c’est du territoire turc que l’Europe procédera au choix des privilégiés qu’elle voudra bien accueillir. Afin de rendre cet accord acceptable devant l’opinion, on s’empresse de reconnaître la Turquie comme un « pays sûr », où les droits de la personne sont respectés. On croit rêver : voici un pays où une répression d’une extrême brutalité est déchaînée contre les Kurdes, où les arrestations arbitraires et les condamnations se multiplient contre les journalistes et les intellectuels critiques, où le pouvoir se montre tous les jours plus autoritaire et plus intolérant ; peu importe, l’Europe, aveugle et sourde, le déclare « sûr » ; bien mieux, elle accepte de rouvrir avec lui les négociations en vue d’une adhésion dont il est clair pour tout le monde qu’elle ne veut à aucun prix… En confiant aux Turcs la gestion du problème l’Europe s’expose pour l’avenir à tous les chantages : ce ne sera qu’une juste sanction de sa lâcheté.

 

Bien sûr, l’accusation d’hypocrisie doit être nuancée selon les pays. Les pays d’Europe centrale et orientale ont eu le mérite de la franchise, et ont affiché sans aucun scrupule leurs positions xénophobes. L’Allemagne et la Suède au contraire se sont d’abord montrées généreuses et hospitalières, mais cette attitude n’était tenable que si elle était partagée par l’ensemble de l’Europe ; or les deux pays se sont retrouvés totalement isolés. Mais la palme de l’hypocrisie revient sans conteste au gouvernement français : après avoir royalement proposé d’accueillir trente mille réfugiés en deux ans, il s’est bien gardé d’apporter le moindre soutien à la chancelière allemande, envoyant même M. Valls lui administrer le coup de pied de l’âne dans le discours de Munich.

Hypocrisie mais aussi aveuglement sur ce qu’est la réalité de la migration dans le contexte de la mondialisation. Depuis des décennies, nos gouvernements s’obstinent dans une illusion désastreuse, qui consiste à croire qu’on peut endiguer les migrations à l’aide de mesures policières et administratives, et que les pays industrialisés seraient donc à même de fermer leurs frontières, de découper dans l’espace mondial des enclaves protégées, et d’en interdire l’accès au reste de la population mondiale, ainsi assignée à résidence chez elle.

Qu’il s’agisse d’une illusion on peut le montrer de bien des manières ; je m’en tiendrai à une seule raison, mais elle est à mon sens décisive. C’est que la migration n’est que la forme contemporaine de la plus ancienne des libertés : la liberté d’aller et de venir. Cette liberté a précédé de très loin les autres libertés : liberté d’expression, liberté d’association, liberté de la presse, etc. Pendant de très longues périodes, elle a été la définition même de la liberté : l’esclave n’était pas libre parce qu’il ne pouvait pas quitter le domicile de son maître, le serf n’était pas libre parce qu’il ne pouvait pas s’éloigner du domaine de son seigneur. Les migrants d’aujourd’hui comme ceux d’hier, quel que soit le motif qui les met en mouvement, ont la conviction, enracinée au plus profond de leur esprit et de leur cœur, que la migration est un droit fondamental des êtres humains, et que nul n’est autorisé à leur en interdire l’exercice. Face à une telle détermination les décrets gouvernementaux ne pèsent pas très lourd.

En particulier les États n’ont aucun effet en amont sur la décision de migration. Celle-ci est prise par des individus ou par des couples ; parfois interviennent des familles élargies ou des communautés villageoises, ne serait-ce que pour réunir les ressources nécessaires. Mais jamais les autorités ne sont consultées, ni celles du pays de départ, ni celles du pays d’arrivée. Si ces dernières veulent bien accorder un visa on s’en servira, mais si elles refusent on s’en passera. Les migrants estiment qu’en la matière ils ne font qu’exercer un droit imprescriptible. En conséquence, contrairement aux apparences, les États n’ont que très peu de prise sur le déclenchement de la migration, et les accords qu’ils passent entre eux pour la contrôler relèvent très largement de l’auto-illusion.

Les interventions étatiques pour arrêter le mouvement sont-elles plus efficaces ? Il est vrai qu’aux frontières des pays riches, une véritable guerre est faite aux migrants par les forces de police et les forces armées de ces pays. Celles-ci disposent d’un matériel impressionnant – hélicoptères, vedettes rapides, barrages électrifiés, radars, etc. – et de toutes les ressources de la technologie la plus moderne. En apparence, nous assistons donc à la bataille du pot de terre contre le pot de fer, et nous savons à quel point cette bataille est meurtrière pour les migrants. En réalité, cependant, la balance des forces est moins défavorable qu’il n’y paraît. C’est qu’à leur tour les migrants, et notamment les migrants illégaux, bénéficient de tous les atouts qui ont avantagé dans le passé les nomades dans leur affrontement avec les sédentaires. Ils ont la supériorité du nombre ; les forces morales – la résolution, le courage, l’ingéniosité sont de leur côté ; ils ont le choix du moment et du lieu où ils tenteront le passage, et ils inventent sans cesse de nouveaux procédés pour franchir les obstacles : bref, l’effet de surprise joue en leur faveur, face à des adversaires certes surarmés mais toujours sur la défensive.

 

Que peut-on attendre de la phase actuelle de la bataille ? L’intensification de la surveillance entraînera sans doute un ralentissement temporaire de la migration – en attendant que de nouvelles routes soient ouvertes. Deux autres effets, moins visibles, sont sans doute plus importants ; tout d’abord tout renforcement des contrôles donne une vigoureuse impulsion à l’activité des passeurs et vient gonfler leur chiffre d’affaires. D’autre part, et surtout, le comportement de l’Europe porte une atteinte sans doute fatale à son image dans le monde. Notre continent se pose volontiers en donneur de leçons quant aux respect des valeurs et des droits : la crise récente vient de montrer cruellement toute la distance qui sépare en la matière les discours des actes. C’est peut-être là le plus grave : nous sommes en train de créer dans les pays qui nous entourent, au Moyen-Orient, au Maghreb, en Afrique sub-saharienne, les conditions d’un raz de marée de rancœurs, de ressentiment et de haine à notre endroit ; c’est un héritage très lourd que nous laissons ainsi à « ceux qui viendront après nous ».

Bien entendu, une autre politique serait possible : celle qu’avait esquissée l’espace d’un été Madame Merkel. Elle se donnerait une image exacte de ce qu’est la migration dans le monde d’aujourd’hui, et elle prendrait sur le moyen et le long termes les mesures nécessaires pour l’organiser, au mieux des intérêts de tous. Mais qu’attendre de gouvernements incapables de voir plus loin que leur prochaine échéance électorale ? Qu’attendre de gouvernements prêts à entrer en catalepsie chaque fois qu’une des étoiles de la xénophobie européenne – Madame Le Pen en France, Madame Pétry en Allemagne, Monsieur Wilders aux Pays Bas – lève le petit doigt. On est tenté, pour conclure, de paraphraser ce que Churchill annonçait au lendemain des accords de Munich en 1938, et de dire aux dirigeants européens : pour éviter les migrants, vous avez choisi la honte d’un deal avec la Turquie ; eh bien, vous avez la honte, mais soyez-en sûrs, vous aurez les migrants.

Terray Emmanuel

Anthropologue, il a travaillé en Côte d’Ivoire, puis enseigné à l’Université Paris 8 et à l’École des hautes études en sciences sociales. Depuis les années 1990 il s’est consacré à la défense des travailleurs sans papiers. Son dernier livre, publié en 2012 chez Galilée, s’intitule Penser à droite.