L’hétéromation

 

La numérisation de l’économie – comme de la vie quotidienne – a transformé la division du travail entre humains et machines, versant beaucoup de gens dans du travail qui est à la fois caché, mal payé ou accepté comme incombant à «l’usager» de la technologie digitale. À travers clics, balayages, connexions, profils, emails et courriers, nous sommes plus ou moins volontairement participant des pratiques digitales dont la valeur profite à d’autres, mais peu ou pas à nous. Hamid Ekbia et Bonnie Nardi nomment hétéromation ce type de participation : l’extraction de valeur économique au moyen de travail pas cher ou gratuit. Ils explorent ici les procès sociaux et technologiques par lesquels la valeur est extraite du travail numérisé.1

Première approche de l’hétéromation

La technologie moderne n’a rien de magique. Plus magiques, par contre, sont l’ingéniosité et la créativité du travail humain. Nous traitons ici de la relation entre ces deux phénomènes magiques : la division du travail entre humains et machines, et la manière dont elle est organisée et mise à profit par le capitalisme actuel. Les changements socioéconomiques du capitalisme des vingt dernières années accompagnent la croissance technologique. Ce n’est pas une coïncidence, les développements de l’économie et de la technologie vont de pair.

L’informatisation de l’économie observée au cours des dernières années a transformé les rapports des humains avec les machines numériques, en poussant une grande majorité des gens dans des fonctions essentielles mais marginales. La plupart des activités engagées dans la nouvelle division du travail sont cachées, faiblement ou pas rémunérées et banalisées comme relevant d’« usages » de la technique informatique. Ces pratiques ne sont pas reconnues comme du travail. Le capitalisme agit comme il l’a toujours fait, innovant massivement de nouveaux mécanismes d’accumulation de richesses en transformant les conditions de vie et de travail des acteurs de cette croissance, fréquemment de façon asymétrique et injuste. Nous examinons ici les instances de cette sorte de participation à la production économique que nous nommons « hétéromation » (Ekbia & Nardi, 2014). L’hétéromation extrait la plus-value du travail gratuit ou pas cher dans les réseaux numériques médiatisés. Cela constitue, par essence une nouvelle logique de l’accumulation du capital. La grande variété des travaux hétéromatisés illustre comment les masses sont prises dans ces réseaux, la valeur qu’elles y génèrent et pourquoi cette valeur reste invisible. […]

Un grand nombreux de technologies d’une large série d’industries appartient au self-service. La vie quotidienne est de plus en plus remplie de machines dites « automatisées » : guichets bancaires, réponses vocales des assurances ou des magasins aux clients, enregistrements dans les aéroports et hôpitaux, caisses des supermarchés et des fast food. Ces machines permettent de se passer de caissier-e-s et autres employé-e-s, mais la réalité est plus complexe. Le travail économisé est en fait effectué par d’autres humains, comme les membres de la famille ou, parfois, un nouveau type de travailleurs occasionnels. Ceux-ci coûtent peu ou pas au capital, car ils remplacent des gens qui bénéficiaient autrefois de contrat de travail, tels que les agents de douane des aéroports. […]

L’hétéromation fait accéder à une nouvelle configuration sociotechnique, tant en matière de technologies, d’organisation, de compétences que de division du travail entre l’humain et la machine. De nos jours, l’élargissement du travail hétéromatisé rejette en effet l’homme dans une position secondaire par rapport aux machines et à l’organisation numérique. Alors que l’automation soulage l’être humain du travail, l’hétéromation en a besoin. Alors qu’une large part de la population a été débarrassée des calculs informatiques par l’automation, ou jamais concernée du tout par eux, elle y est à présent ramenée d’une nouvelle façon (Ekbia & Nardi, 2014).

Bien que l’automation soit accusée de diminuer les emplois, en réalité elle les modifie. Mis au jour par Marx, l’impérieux besoin de travail pour l’accumulation du capital continue de s’imposer. L’hétéromation reste attachée à la loi de la valeur travail et le capital se sert du numérique pour extraire des réseaux du travail gratuit ou pas cher, qui soutient la croissance du profit. Les gens ne sont ni fainéants ni privés de travail, ils travaillent de façons différentes, des façons qui exacerbent fréquemment la précarité des emplois et autres indemnités, assurances et retraites des travailleurs. Mais l’histoire est riche et complexe : comme nous allons le voir, certains de nos travaux nécessaires aux profits capitalistes sont librement choisis et très agréables, loin de « l’aliénation » de Marx. Plus avant cependant, le travail hétéromatisé peut contribuer à modifier les relations d’emploi et la nature de l’économie en direction d’un système agrégeant les brefs moments de travail économiquement valorisable ne rétribuant que faiblement le travailleur, mais alimentant des firmes puissantes et riches.

Technologies de l’hétéromation

Les développements de l’automation et sa croissance ont été configurés par leurs histoires, y compris celle de l’économie sociale du capitalisme. De même pour l’hétéromation, la division du travail entre machines et humains influence nos histoires comme individus sociaux et nos avancées dans la production de nouvelles technologies. En divisant le travail entre machines et humains, l’hétéromation dépend à la fois des capacités spécifiquement humaines qui reposent derrière celles des machines aussi bien que de l’intelligence croissante des « smart » machines et de leur progrès. Les capacités humaines évoluent moins vite que celles des machines – le développement humain dans ses dimensions émotionnelles, cognitives, dure toute une vie, alors qu’une technologie disruptive peut survenir en une nuit. L’hétéromation, elle, agit autant sur le développement des personnes que des machines.

Que pouvons-nous dire des rapports hommes/machines en dehors de leurs spécificités respectives ? Une claire différence porte sur l’attention (care) des humains envers les autres, eux-mêmes et leur avenir, alors que les machines sont indifférentes. La capacité de care est partout manifeste dans les réseaux à travers la participation massive dans les médias sociaux, les jeux, la science citoyenne et bien d’autres choses. D’un autre côté, la frontière est mouvante en ce qui concerne les capacités cognitives des humains par rapport à celles des machines. Nous jugeons communément que les hommes sont faits pour certaines tâches intellectuelles que les machines effectuent plus maladroitement ou pas du tout. Sauf que la liste des tâches réalisées par ces machines augmente constamment. Les considérations sur les tâches spécifiquement humaines portent en général plus sur les capacités des humains que sur le caractère moral ou éthique de la tâche. Quand la frontière cognitive se fluidifie, les efforts des capitalistes pour mobiliser les humains à des tâches intellectuelles ne dépendent plus que de leur coût par rapport à la machine. La question « automatiser ou pas » se réduit à un problème économique.

Notre perspective va à l’encontre du sens commun dans la littérature. Langlois (2003, p. 167) affirme par exemple que « les structures cognitives biologiques différentes que présentent les humains et les machines (y compris les ordinateurs) expliquent et permettent de prédire les différentes tâches qui peuvent être affectées de la meilleure façon aux uns et aux autres ». En se basant sur une psychologie de l’évolution, Langlois se réfère aux « types de cognition pour lesquels les humains ont été mieux équipés par l’évolution biologique ». Il déclare en même temps que « la machine humaine [sic] est elle-même le résultat sous beaucoup d’aspects une réponse à des forces économiques. Le cerveau humain, et plus généralement l’être humain dans son ensemble, est un produit de l’évolution, et donc un produit dont la conception (design) reflète des compromis (tradeoffs) motivés par des contraintes de ressources » (2003, p. 178).

Nous sommes d’accord pour affirmer que la condition humaine est formée en grande partie par des forces économiques. Contrairement à Langlois, toutefois, qui approche ces réalités depuis une perspective essentiellement évolutionniste, nous considérons les développements des humains et des machines comme les résultats de changements socioéconomiques et historiques spécifiques. Nous rejetons ces hypothèses innéistes sur la cognition et nous nous efforcerons de questionner ce qui est « adéquat » pour les humains en contextualisant des exemples empiriques au sein de leur histoire particulière. Présupposer une certaine division naturelle du travail, soustraite à l’histoire, entre humains et machines, en fonction des capacités cognitives supposées des uns et des autres, ne peut que détourner l’attention de l’arrangement spécifique par lequel le travail humain et les systèmes de compensation et de récompense apportent de la valeur aux projets des autres. Cette perspective ne tient pas non plus compte des progrès techniques constants que les humains ont réalisés en programmant des machines pour effectuer un travail cognitif de plus en plus sophistiqué.

Le travail hétéromatisé et sa valeur

La technologie numérique joue le double rôle de sécuriser la valeur en même temps que de la masquer. Burawoy (1979, p. 261) observe que le capitalisme fait face au dilemme de devoir « sécuriser la plus-value tout en la gardant cachée ». Ce dilemme distingue le capitalisme des formations sociales antérieures, comme l’esclavage ou le féodalisme, pour lesquels l’extraction de valeur du travail était explicite et transparente. L’esclavage le faisait par la propriété directe du travail humain. Le féodalisme séparait quant à lui le travail de subsistance que le serf effectuait pour lui-même et celui qu’il effectuait sans compensation pour le seigneur du manoir. Dans ces deux systèmes, les mécanismes extra-économiques de violence et de coercition sécurisaient la valeur.

Le capitalisme, par contraste, cache l’extraction de travail au travailleur (et souvent au capitaliste lui-même) de sorte qu’il ne travaille pas sous coercition directe mais par besoin de gagner de quoi se nourrir et se loger en l’absence d’accès aux moyens de production. Le caractère caché de l’extraction de valeur est l’autre face de la « libre » participation « volontaire » du travailleur, qui donne au contrôle capitaliste sa nouveauté (Marx I, chap. 7).

L’hétéromation est une relation de travail, qui représente une quintessence du capitalisme, dans laquelle la valeur économique pour d’autres provient du travail. L’hétéromation n’est pas un concept d’ingénierie ou une affaire d’interaction homme/ordinateur. Elle ne renvoie pas à un ensemble particulier de tâches ou d’actions, comme le crowdsourcing, ni ne se résume à des termes comme la « computation humaine ». L’hétéromation extrait toujours de la valeur économique pour les autres. Le crowdsourcing, par exemple, peut servir aux intérêts internes d’un groupe ou d’une communauté. Un système permet aux organisateurs d’une conférence de mobiliser les opinions des participants sur la gestion des communications. Cela sert à rendre le congrès plus agréable et productif pour les participants. Toute la valeur profite à la communauté.

L’hétéromation implique généralement un travail caché, fréquemment à l’insu des travailleurs eux-mêmes qui ignorent par exemple que leur activité dans les médias sociaux peut être une marchandise vendue pour la publicité, que les systèmes de self-service économisent de l’argent aux firmes en éliminant les salariés, ou que la production de guides de jeux vidéo économise aux firmes la rémunération de techniciens spécialisés. Mettre en évidence ce travail caché est d’autant plus important que de telles contributions sont de plus en plus fréquentes et massives dans l’environnement fortement informatisé des sociétés contemporaines.

Automation et hétéromation

Notre première approche de théorisation de l’hétéromation s’est centrée sur ce que nous avons appelé « l’instrumentalité inversée ». Il s’agissait de systèmes comme les jeux vidéo dont « les sujets sont liés au sein du système comme composants fonctionnels » – c’est-à-dire que le système demande une intervention humaine pour fonctionner (Ekbia & Nardi, 2012, p. 169). Nous conceptualisions l’instrumentalité inversée comme un mode d’objectivation en identifiant deux groupes de technologies qui soit fragmentent les individus intérieurement (dossier de santé personnel, par exemple), soit les totalisent comme sujets au sein d’une logique commune d’engagement (jeu d’ordinateur, par exemple). Les individus, largement abandonnés à leur propre sort, sont censés « gérer » leur santé, mais aussi les informations qui constituent leur dossier de santé. Les jeux vidéo complexes ont besoin de joueurs qui entraînent et organisent d’autres joueurs. Depuis ce premier travail, nous avons rencontré un large ensemble de cas qui peuvent être plus utilement compris comme des différents types d’hétéromation.

Il est difficile d’en présenter une image complète, tant les variétés de travail hétéromatisé se répandent dans beaucoup d’aspects de la vie contemporaine. Nous en présentons ici une image d’ensemble à travers un contraste avec celle mise en avant par l’une des plus influentes figures du XXe siècle, Herbert Simon. Aux premiers jours du numérique, Simon dont le travail englobait économie, psychologie, science numérique, intelligence artificielle, management et science de la décision, affirmait la chose suivante : « Dans un futur très proche – beaucoup moins de vingt-cinq ans – nous posséderons la capacité technique de substituer des machines à toute fonction humaine d’organisation » (Simon, 1960, p. 22). Plus de dix ans après, son introduction à The New Science of Management Decision confirmait cette vision :« les ordinateurs et l’automation contribueront à une hausse continue, mais peu accélérée, de la productivité, cela n’affectera pas le plein-emploi, et l’humanité ne trouvera pas un mode de production ou de consommation très différent dans un monde automatisé de ce qu’elle connaissait auparavant » (Simon, 1977, p. 6-7). Cette vision était basée sur la conviction que « de notre vivant, les ordinateurs seront capables d’accomplir n’importe quelle tâche cognitive qu’une personne peut accomplir » (ibid.). […]

La vision de Simon, qui se caractérisait elle-même comme technologiquement radicale mais traditionnelle sur les plans sociaux et économiques, ne semble guère s’être matérialisée durant des dizaines années qui ont suivi. Ce qui s’est plutôt produit est la mise massive des humains au service des machines et des organisations qui les possèdent et les font opérer. Nous soutenons que la division du travail entre les hommes et les machines est parfois – mais pas toujours – fondée sur ce que chacun est plus propre à réaliser. Langlois (2003) à la suite de Simon, parle « d’avantage comparatif cognitif ». De notre point de vue, les avantages comparatifs de l’humain ne sont pas tant à mesurer en termes de cognition – les ordinateurs y excellent – mais plutôt en termes de pratiques sociales, créatives et de communication. Le robot social PARO, par exemple, fournit des objets d’intérêt et de stimulation aux alzheimeriens. Mais il ne saurait fonctionner sans la médiation de tous les aidants professionnels et familiaux.

Le travail cognitif est objet de déplacements entre humains et ordinateurs à mesure que ces derniers gagnent en capacités. Par exemple, la plateforme TextBroker engage et fournit des travailleurs écrivant des textes simples pour un salaire minimum ou un peu plus. Mais les machines apprennent à faire très bien la même tâche en se servant des corpus de textes écrits par les humains (Podolny, 2015). Ceci peut pousser le site à se contenter de l’homme pour créer des histoires spécifiques, la machine faisant alors tout le reste.

Le travail créatif est spécifique à l’humain pour toutes sortes de raisons, y compris pour le fait que les humains font attention aux choses (care), comme nous l’avons relevé. Heidegger (1977) dit que « tout ce qui est vivant est lié par les deux tendances fondamentales de la préservation et d’amélioration, c’est-à-dire d’une forme de vie complexe ». Incité par des plans et projets d’amélioration, ou pour sa survie, l’humain crée. Les activités de care nous conduisent à gérer notre économie avec nos capacités en tant qu’êtres vivants, à la fois biologiques, émotionnelles, sociales et cognitives.

Les machines ne font pas preuve de telles participations, c’est-à-dire qu’elles n’ont pas besoin de médias sociaux ni d’achats sur Amazon ni des innombrables pratiques socioéconomiques observées chez les humains. De ce point de vue, les machines n’ont aucun intérêt du point de vue du capital. En elles-mêmes, elles ne peuvent promouvoir aucune économie (malgré les ambitions d’une automation complète). Dans un sens très large, les machines ne font rien par elles-mêmes avant que nous les mettions en marche – et après que nous les avons imaginées, conçues, puis construites. Ceci concerne autant les systèmes automatiques antérieurs que l’hétéromation actuelle. C’est en tant qu’êtres dotés d’objectifs, ou « orientés vers des objets », selon la théorie de l’activité de Vygotsky (1986), que nous devenons intéressants pour l’économie comme travailleurs et comme consommateurs. Au sein de l’hétéromation, il faut inclure dans notre travail les flux de données que nous générons et qui peuvent être valorisés pour la publicité, les assureurs, la santé, le gouvernement, ainsi que pour des activités moins honorables comme celles qui piratent nos comptes bancaires ou volent nos identités.

La main-d’œuvre hétéromatisée est constituée par une armée de sans-emploi, de travailleurs à temps partiel ou à domicile à la recherche de revenus, accomplissant les tâches que des machines pourraient accomplir grâce à une (coûteuse) programmation, comme la reconnaissance d’images pour Amazon Mechanical Turk. Une autre forme d’hétéromation, comme le travail que nous accomplissons chaque fois qu’il est question de « self-service », est efficace et profitable pour des commerçants, des banques ou des assurances, et non du point de vue de qualité des services fournis. Le travail gratuit fourni par des enquêtes citoyennes ou dans les médias sociaux est stimulé par des récompenses affectives telles les microvalidations de connexions sociales et par le fait de se sentir utile et engagé.

L’histoire intriquée du numérique et de la croissance socioéconomique des dernières décades montre en particulier comment les innovations technologiques ont transformé le paysage du travail humain en redéfinissant les mécanismes d’extraction de la valeur du travail à chaque étape. Plutôt qu’une croissance continue du développement technique, ces déplacements ont suivi un processus dialectique où les innovations techniques répondent à des changements socioéconomiques qui, à leur tour, conduisent le changement. Ainsi, les innovations des premières étapes sont subsumées dans de plus récentes, le plus souvent pour la croissance du capital. Les nouvelles technologies subsument l’automation qui a son tour est subsumée par l’hétéromation. Les flux de données et les infrastructures de réseaux qui automatisent la comptabilité, la banque et les transactions financières par exemple débarrassent les humains de calculs fastidieux et répétitifs, mais exonèrent aussi l’industrie bancaire de salaires, allocations et autres coûts du travail. À leur tour, ces technologies et infrastructures rendent possible l’introduction de distributeurs automatiques de billets, de services en ligne et plus récemment de banques en self-service, très contraignantes pour le client.

En résumé, l’hétéromation peut être comprise comme un mécanisme numérique d’extraction de la valeur économique à partir de formes variées de travail humain, via une logique inclusive, un engagement actif du travail et son contrôle invisible. Ces trois attributs clés de l’hétéromation – inclusion, engagement et invisibilité – la rendent simultanément innovatrice, puissante et dangereuse. […]

L’accumulation par hétéromation

Notre affirmation majeure est que l’hétéromation saisit une nouvelle logique d’accumulation de richesse dans le capitalisme moderne qui s’imbrique dans les phases précédentes mais qui est assez nouvelle pour mériter un traitement spécifique. L’idée d’hétéromation est cohérente avec l’approche de la « chaîne marchande » (commodity chain), que Shiller va chercher dans les écrits de Wallerstein sur les flux de travail, de consommation et de production dans une économie globalisée (1983). Pour Schiller (2014, p. 7), la métaphore de la chaîne de valeur, profondément ancrée dans les courants économiques dominants depuis les années 1980, se centre sur la façon dont les organisations capitalistes additionnent la valeur économique en court-circuitant la chaîne marchande de production, plus longue, qui met en avant la valeur du travail dans un « processus d’accumulation capitaliste toujours recomposé ».

L’hétéromation, forme du travail numérisé, s’intègre en particulier dans la théorie marxiste sous au moins deux aspects, la structure de classe de l’économie capitaliste et le travail humain comme source de la valeur (Ekbia, 2016). D’abord, le capitalisme actuel, comme toutes ses formes précédentes, est lié à une société de classe. Si les structures de classe sont relativement stables, polarisées par les relations de production entre capitalistes et travailleurs, les formations de classe sont par contre plus dynamiques et font dépendre leurs modes d’organisation de leurs intérêts propre à chaque phase historique (Wright, 1997). Ces formations évoluent en fonction de l’état ou l’« esprit » du capitalisme, aussi bien que des équilibres sociaux et politiques du moment. La formation de classe qui présidait au capitalisme américain du début de XIXe siècle se fondait sur des entreprises familiales et leurs employés. Cela évolua vers de puissantes sociétés dirigées par des managers non propriétaires dès le milieu du siècle et, plus tard, en cartels monopolistiques au début du XXe siècle.

Aujourd’hui, ces formations de classe sont devenues beaucoup plus fluides et dynamiques, largement incarnées par les réseaux d’intermédiation numériques à l’échelle globale. Les réseaux incarnent les formations de classe du capitalisme contemporain. Une conséquence majeure de ce changement est de rendre le capitalisme inclusif plutôt qu’exclusif, en garantissant la valeur par l’implication d’une large partie de la population dans un travail non-salarié, gratuit ou mal payé. Jadis, comme Marx l’a répété, des phases passées du capitalisme ont bénéficié elles aussi d’une armée de réserve de travailleurs disponible sur le marché. Aujourd’hui que les connexions en réseau s’effectuent à un prix ridicule, l’exclusion nuirait aux nouveaux modes d’extraction de valeur. L’inclusion numérique – à savoir le fait d’être connecté à un réseau sans être pour autant membre d’une classe privilégiée – est devenue la pratique dominante du capitalisme actuel. Le capitalisme s’est réinventé une fois encore en transformant le travail des masses par l’inclusion numérique. On peut observer en temps réel comment le capitalisme s’occupe directement de l’intégration de ces masses dans les réseaux numériques, par exemple comment Facebook et Google songent à déployer des drones délivrant leurs services jusqu’au fin fond du monde.

Si le travail salarié conventionnel a été et reste la principale source de création de valeur du capitalisme, ce principe n’est resté constant que « pour sécuriser et cacher l’extraction de plus-value » (Burawoy, 1979). Les techniques d’extraction de la valeur ont changé dans le temps. La tendance historique du capital a été d’employer des formes plus indirectes et discrètes de contrôle permettant simultanément de masquer de façon plus subtile et d’élargir le cercle de ceux dont on s’assure le travail. L’hetéromation concrétise cette tendance, révélant des mécanismes d’extraction de la valeur peu discernables. Malgré son incroyable ubiquité, l’hétéromation ne remplace ni ne contredit pourtant les formes d’extraction de la valeur mises en évidence par les théories de Marx sur le travail salarié. Confondre les formes d’extraction de l’hétéromation et de l’exploitation est non seulement une erreur confondant formation de classe et structure de classe, mais ce serait aussi injuste envers les deux formes. L’hétéromation et l’exploitation, dans le sens marxiste du terme, représentent deux formes distinctes d’extraction de valeur au sein du capitalisme contemporain, qui doivent être comprises comme telles. L’hétéromation implique un travail libre ou minimal, plutôt qu’un travail salarié avec ses classiques relations de classe contractuelles entre travailleurs et propriétaires.

L’hétéromation est compatible avec la notion d’Harvey de logique « interne/externe » de l’expansion du capital. Il est vrai que le capitalisme agit constamment pour s’approprier ce qui est « extérieur » à ses activités courantes, afin de nourrir le processus d’accumulation nécessaire à sa stabilité, et les technologies numériques ont été parfaites de ce point de vue. Non seulement elles économisent du travail, comme la doxa nous le rappelle, mais elles en créent aussi ! Alors que l’automation chasse les individus du travail, l’hétéromation les y ramène par divers mécanismes d’engagement. La dialectique d’inclusion digitale, prévalente dans le monde en réseau (Ekbia, 2016) et mise en œuvre par les systèmes hétéromatisés, concrétise la logique interne/externe.

On peut dire que l’hétéromation commence où finit l’accumulation par dépossession. Tout comme cette dernière est un des mécanismes de l’expansion capitaliste le poussant vers des territoires « externes » aux sources de valeurs en cours, l’hétéromation en est un autre. On est toujours dans une logique interne/externe, mais l’hétéromation diffère par sa mise en œuvre. Il y manque la brutalité trop visible de l’accumulation par dépossession ; en fait l’hétéromation gagne en se faufilant partout dans le travail, par des méthodes d’incitation presque imperceptibles, diffuses et délicates. L’hétéromation extrait la valeur par des milliards de minuscules instants de travail en réseau, au lieu de l’arrachement visible des ressources pour le capital qui est typique de l’accumulation par dépossession. […]

Les ambivalences de l’hétéromation

D’un côté, nous sommes profondément d’accord avec ceux qui dénoncent une forte menace négative et coercitive d’exploitation dans les nouvelles technologies mises au service du capitalisme actuel. Mais on ne peut éviter aussi de mettre en évidence et de partager en partie la fascination, l’excitation et l’optimisme que suscitent ces nouvelles technologies. C’est pour faire face à cette difficulté que nous avons développé la notion d’hétéromation et l’appareil conceptuel qui l’accompagne ici.

Le concept d’hétéromation, pour nous, représente un rééquilibrage significatif entre ces deux visions. D’abord, il rend justice à l’intelligence et la créativité du travail d’un nombre croissant d’êtres humains qui produisent de la valeur dans l’économie contemporaine, tout en ne gagnant pourtant que peu ou pas de revenus, de reconnaissance ou d’avantages de leur travail. Ensuite, il confirme la puissance du numérique et ses potentialités de changements socioéconomiques, culturels, politiques, tout en nous gardant du déterminisme dominant qui met les humains sous la dépendance des machines. Troisièmement, il fournit une compréhension satisfaisante des mécanismes socioculturels qui entraînent participation et engagement, mais qui cachent en même temps les délicates techniques sous-jacentes de contrôle et même de coercition de la vie quotidienne. Ce faisant, il combat la tendance psychologisante à critiquer ou au contraire valoriser les motivations individuelles, et il fait apparaître les vraies causes et responsabilités, qui sont à chercher dans l’insoutenable système capitaliste actuel. Quatrièmement, l’hétéromation permet de saisir et de comprendre les aspects sociaux et économiques des difficultés que nous éprouvons pour nous orienter dans la vie contemporaine, aussi bien au niveau personnel que collectif. Il peut nous aider ainsi à dévoiler une partie du mystère qui entoure les développements technologiques et les déplacements socioéconomiques qui les accompagnent, et qui laissent beaucoup d’entre nous dans le doute et le désarroi quant à nos vies présentes et futures. Ces mécanismes reposent largement sur une logique d’inclusion (et non d’exclusion), impliquant les gens dans la computation tout en les maintenant à l’extérieur du cercle des élites capitalistes, ou en leur refusant un rôle significatif dans la gouvernance de leurs vies, de leurs communautés et de leurs sociétés.

Traduit de l’américain par Thierry Baudouin

Bibliographie

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Wright E.O. (1997), Class Counts : Comparative Studies in Class Analysis, Cambridge University Press.

1 Cet article est constitué de la traduction de quelques passages du livre de Hamid Ekbia et Bonnie Nardi, Heteromation, and Other Stories of Computing and Capitalism, Cambridge MA, MIT Press, 2017. Il a été publié avec l’aimable autorisation des auteurs et de MIT Press.

 

Hamid R. Ekbia

Professeur d’informatique, de sciences cognitives et d’études internationales, directeur du Centre de recherche sur l’interaction médiatisée de l’Université de l’Indiana à Bloomington. Il est l’auteur de Artificial Dreams: The Quest for Non-Biological Intelligence et coéditeur de Big Data Is Not a Monolith  (MIT Press).

Bonnie A. Nardi

Professeure d’informatique à l’École d’informatique et de sciences informatiques Donald Bren de l’Université de Californie à Irvine, cofondatrice du Centre de recherche en développement durable, de préparation à l’effondrement et de technologie de l’information. Elle est co-auteur de Acting with Technology (MIT Press).