L’ubérisation est un populisme

Mardi 13 octobre 2015 vers 19h15 dans les locaux parisiens, pourtant très old school, de la grande école d’ingénieur Télécom ParisTech[1]. Face au public venu assister à la mise sur orbite française de la Singularity University, une voix semble sortir d’un écran sur deux longues pattes à roulettes. S’y agite la tête cool, cheveux longs et sourire de jeune premier de Rob Nail, Chief Executive Officer (CEO) et fondateur associé de ladite université[2], née en 2008 dans le parc de la recherche de la Nasa, au cœur de la Silicon Valley, notamment grâce au soutien de Google qui a veillé sur son berceau et a décidé de lui octroyer 3  millions de dollars sur 2015 et 2016.

 

Dégommer des extraterrestres pour sauver l’économie, donc le monde

De son engin robotisé lui permettant d’être présent à distance, Nail stigmatise ces entreprises préhistoriques que la révolution digitale enterre selon la loi de l’évolution darwinienne. Puis il chante la grandeur « disruptive » de Airbnb, de Uber et de toutes ces startups qui, à leur suite, chamboulent l’économie, donc transforment le monde pour le plus grand bonheur de l’humanité. Après un éloge de la block chain, base de données distribuée qui est le socle de la bitcoin, crypto-monnaie virtuelle, il dévoile une démonstration de réalité augmentée selon la startup Magic Leap, qui a réussi la prouesse de multiplier par dix ses levées de dollars en quelques mois. La vidéo se passe dans un bureau ; y surgissent comme pour de vrai des extraterrestres, sans aucun doute supports de l’économie des ancêtres, qu’il s’agit de dégommer grâce à un fusil laser virtuel. Et boum ! Sans transition apparaît à l’écran la photo d’un gamin en guenilles, visiblement africain et semble-t-il au milieu d’une décharge d’ordures. Et là, le discours de Rob Nail devient philanthropique. Car chacun l’aura compris à l’aspect cradingue et archaïque des envahisseurs de la séquence précédente : les « technologies de l’exponentiel», comme il les appelle, génèrent certes des fonds pour les startups selon les règles financières de la génération spontanée, mais sont d’abord conçues pour résoudre tous les maux de la planète.

 

La pollution ? La faim ? Le climat qui s’échauffe ? L’eau qui manque ? L’énergie qui s’épuise ? L’économie qui flanche ? L’éducation pour tous ? Plus besoin, ni de solidarité sociale ni de décisions politiques : tout sera résolu demain, selon les termes du mantra que récite le Chief Executive Officer de la Singularity University, par ces « technologies de l’exponentiel » et leur immense potentiel de « disruption ». Autrement dit : par la capacité des robots, des nanotechnologies, des neurosciences, de la bioinformatique, des Big data, de l’intelligence artificielle, des plateformes digitales et des voitures sans chauffeurs à « ubériser » nos sociétés de fonctionnaires cacochymes pour y mettre à la place la pure et magnifique loi de la e-jungle et sa kyrielle de startups.

 

Un populisme high tech et libertarien contre notre populisme à l’ancienne

Aussi surprenante que cette affirmation puisse sonner aux oreilles des docteurs ès sciences politiques, l’idéologie que traduit à merveille cette présentation de Rob Nail est de l’ordre du populisme. Ce populisme ultime, totalement inédit et à vrai dire sournois car invisible, navigue à des années octets du corporatisme franchouillard du Poujadisme des années 1950, tout dévolu aux artisans et aux commerçants. Se clamant lui-même révolutionnaire, et rejetant l’étiquette infamante de populiste, il cultive cette spécificité de condamner avec une rare violence les élites d’hier, censées être dépassées par les forces de la disruption technoscientifique, pour mieux glorifier une nouvelle caste de leaders en tenue de Superman qui, elle, saurait enfin réconcilier le peuple avec cette classe dirigeante new style. Ce néo-populisme masqué se situerait, de fait, à l’opposé du populisme du Front national et des mouvements équivalents, notamment en Europe de l’Est. L’un nourrissant l’autre en permanence, il serait même son miroir inversé, la phraséologie de la « disruption » du populisme hypercapitaliste fonctionnant tel l’envers de la diatribe « antisystème » et du rejet des élites de son vieux frère classique.

 

Ce populisme high tech est paradoxal en son essence, car il dissout dans l’économie, rendue toute puissante par les nouvelles technologies et la technoscience, l’objet premier de tout populisme : la politique. Cette opération magique, à savoir la disparition de la chose politique, comme d’ailleurs le social ou la culture, dans le bain du marché, tient à ce que Evgeny Morozov nomme le « solutionnisme technologique »[3]. Soit la conviction que la seule façon de résoudre les enjeux écologiques, sociaux et in fine politiques de la planète passent par les « technologies de l’exponentiel », mais à la condition qu’elles soient lancées et utilisées dans le cadre d’un marché parfaitement dérégulé, sans ersatz d’administration, de contraintes législatives ou de mécanismes de redistribution sociale. Ce populisme par défaut de politique, non revendiqué comme tel et d’origine anglo-saxonne voire étatsunienne, se positionne à l’opposé de ce que serait un populisme d’inspiration latine et se voulant de gauche qui, de Podemos en Espagne aux rejetons rebelles du péronisme argentin, réclame un retour en mode majeur de la chose politique contre les pouvoirs de la finance mondiale.

 

La sorcellerie blanche, libertarienne et technologique, des startups et de leurs maîtres des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autres NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) suppose en effet un monde gouverné par les lois du marché et elles seules. Lois qui, cela va de soi pour les chantres de cette drôle d’idéologie populiste, sont de l’ordre de la nature et non de la culture. Impossible en conséquence d’en discuter l’organisation et les mécanismes ; car l’enjeu, pour qu’opère la « main invisible » (ou plutôt sa bouillie intellectuelle qui n’en finit plus de pousser la dépouille de ce pauvre Adam Smith à se taper la tête contre le plafond de son cercueil) est juste de « libérer » ce sacré marché.

 

C’est là, entre l’hier imparfait et l’avenir radieux, entre la vie administrée par les ronds-de-cuir qu’il s’agir de dynamiter et la vie dérégulée qui s’ouvre à nous par la grâce des technologies de l’exponentiel, que s’impose l’ubérisation. Elle est en quelque sorte le fusil d’assaut de l’émancipation néo-populiste : son arme de disruption massive.

 

Le bon sens de ce puissant néo-populisme qu’est l’ubérisation

Comme tout populisme, l’ubérisation s’appuie d’abord sur une sorte de « bon sens » populaire, non dénué de fondement comme tout bon sens qui se respecte. Uber, par exemple, a construit son succès non seulement sur sa plateforme technologique de mise en relation (exponentielle) mais sur une série de clichés contre les taxis, plus ou moins validés par l’expérience vécue de chacun d’entre nous : le service grognon, parfois malotru, voire raciste en certaines occurrences, des chauffeurs de taxi ; la nature mystérieuse et de temps à autre exponentielle de la facture du trajet ; le manque criant de taxis à certaines heures, la nuit par exemple, ou en des lieux trop lointains ou mal famés comme les banlieues de la plèbe,  etc. L’important, pour Uber et ses clones de divers territoires, est d’associer le système qu’il convient de « disrupter » aux souvenirs de ces mauvaises expériences. Ces déboires bien réels sont transformés abusivement en généralités absolues définissant l’adversaire nécessairement archaïque ; il n’y a plus dès lors qu’à opposer à ce système rouillé sinon ranci les satisfactions du nouveau service qui, accessoirement, en dérégule les mécanismes. Pour son image de chevalier blanc du transport de tout et n’importe quoi, des clients humains aux livraisons pour les commerçants (UberRUSH) ou aux repas sur le pouce (UberEats), Uber cultive donc une disponibilité à toute épreuve par la grâce de l’application qui dépanne ; un prix affiché à l’avance et appliqué quels que soient les embouteillages surprise ; et puis le journal, les bonbons, la bouteille d’eau et le sourire quand les passagers sont humanoïdes. La performance garantie du nouveau contre l’inefficacité ennuyeuse de l’ancien : tel est la première clé pour que puisse s’enclencher le processus d’ubérisation.

 

Ces beaux atours accompagnent l’ubérisation sans en être le cœur : ils sont en quelque sorte son masque fort avenant. Aucun consommateur ne doit en effet se dire qu’il serait tout à fait envisageable de dissocier ces atours (ô combien désirables) de la startup qui en offre le bénéfice, et par extension, du type de société qu’elle porte pour notre futur. Que Uber ne paye aucun impôt sur les bénéfices dans notre pays, où il ne déclare qu’une fraction de ses revenus grâce à un montage avec les Pays-Bas, les Bermudes et le Delaware[4] ? Qu’il se nourrisse allègrement de la précarité de ses chauffeurs, payant eux-mêmes les frais de leur véhicule et reversant 20 à 25 % de leurs gains à ladite startup ? Que leur statut ne leur donne ni retraite ni assurance santé, ni chômage ni congés payés ? Que le dieu Uber construise sauvagement une économie d’esclaves payés à la tâche et sans la moindre protection sociale, au même titre que Shyp (envoi de colis), Postmates (livraisons), Instacart (courses), Task Rabbit (petits boulots de la maison) aux États-Unis ou à l’échelle mondiale Amazon Mechanical Turk (du web design à la traduction jusqu’à l’industrie du clic à 1 dollar de l’heure)[5] ? Qu’importe, tant que le nouveau service participe à notre confort, si ce n’est à notre paresse, et que ses esclaves restent souriants, car libres et volontaires.

 

Là est l’autre sésame de l’ubérisation : l’associer à des besoins ne souffrant guère la contestation, comme l’exigence d’une liberté de s’enchaîner à un turbin selon ses horaires à soi, ou surtout le déblocage d’une économie mal administrée, entre les mains de potentats refusant des embauches pour cause de nom arabisant, de peau noire ou de résidence en banlieue réputée chaude. Une tribune d’octobre 2015 dans Le Monde, titrée « Uber, une chance pour l’emploi et la diversité » et signée de Germain Brion, fondateur de la startup Innovation 31, en résume la logique dès son introduction : « Ceci est l’histoire de Mostafa, Yacine ou André et les plus de 10 000 chauffeurs indépendants qui conduisent pour Uber en France. Souvent ils n’ont pas 30 ans, sont issus de l’immigration et viennent de banlieues difficiles. Avant de porter le costume-cravate d’Uber s’ils n’étaient pas au chômage, ils étaient caissiers au supermarché, intérimaires, déménageurs, et surtout salariés. Ils travaillaient 35  heures, et n’avaient pas toujours le goût ni le sens du service. Maintenant ils vous ouvrent la porte, vous proposent de l’eau et travaillent plus de 60  heures par semaine. »[6] L’astuce consiste ici à remplacer le pire par le moins pire, le vide d’un chômage subi au plein d’une exploitation choisie, la protection sociale en moins. À la déliquescence d’un système économique de moins en moins solvable et de plus en plus inégalitaire, l’auteur de la tribune ne répond pas par quelque indispensable révolution ou « vraie » réforme politiques, mais par l’ubérisation, dont la sauvagerie immédiate laisserait au moins aux jeunes défavorisés l’occasion de creuser eux-mêmes leur propre tombe hyper-capitaliste, à l’insu de leur plein gré[7].

 

Une nouvelle fabrique de conformisme

Dans une interview devant paraître fin 2015 dans le magazine Society, Bernard Stiegler explique que le problème fondamental « d’entreprises comme Uber, c’est qu’elles tendent à liquider tout ce qui constitue les structures sociales et les grands équilibres qui s’opèrent entre ces structures à travers la fiscalité, le droit social, la politique des transports, les investissements d’infrastructure au niveau local ou le système de retraite – et je ne parle même pas de notre système de santé. » Mais il ajoute une notion qui permet de saisir la source philosophique tout autant que le nouveau mode de conformisme fabriqué par ce néo-populisme de l’ubérisation et desdites technologies de l’exponentiel comme moyen unique de sauver la planète : « Uber est le parfait représentant d’un système ultralibéral qui repose sur l’idée que les individus seraient plus intelligents rassemblés en foules d’individus sans aucune relation les uns avec les autres, plutôt que réunis au sein de groupes constitués par concertation. » Or Bernard Stiegler, qui à ce titre s’oppose plus fortement que personne au populisme sous toutes ses formes, ne croit pas à la foule : « Je pense que la foule est foncièrement bête, et que des groupes doivent se constituer par des processus d’individuation, c’est-à-dire de confrontation de points de vue singuliers mais aussi de construction de règles pensées collectivement, par délibération au sein de territoires. La réalité de ce qu’on appelle la sagesse des foules, ce sont les Big data, c’est-à-dire l’automatisation progressive des comportements. »

 

Dès lors qu’il n’a rien à voir avec une politique pour et à l’écoute de ce peuple quelque peu difficile à dénicher, et tout avec une simple opération de manipulation dudit peuple, le populisme se nourrit et en retour alimente la fabrique du conformisme. Et c’est bien sur ce registre que le néo-populisme de l’ubérisation et des technologies de l’exponentiel s’annonce comme le plus efficient des populismes. Il est en effet indissociable de la mise en mode connecté de l’intégralité de notre environnement, qui se traduit via les Big data dont parle Bernard Stiegler par la captation, la mise en forme numérique, le stockage, l’analyse et le traitement en temps réel des données de notre quotidien le plus intime. Or ce traitement se résume pour l’essentiel à l’orientation de nos usages et de nos choix de vie dans le sens (commercial) des maîtres de la data[8]. Cette opération, rendue possible par l’anticipation de nos désirs connus et reconnus grâce à nos multiples traces de données personnelles, court-circuite nos mécanismes d’interprétation et de délibération interne. Elle se joue dans l’immédiat, sans perte de temps, et en toute connaissance (théorique et digitale) de nos penchants de patates couchées et connectées.

 

L’interprétation, le recul sur notre quotidien, supposent une culture, donc une politique de nos gestes en tous points contraires aux mécanismes immédiats de l’ubérisation non plus seulement de l’économie mais de nos vies. Pour reprendre les mots de Stiegler, ils ne peuvent venir que d’êtres singuliers, or le « traitement automatique des données personnelles » transforme les « singularités individuelles en particularités individuelles : à la différence du singulier, qui est incomparable, le particulier est calculable, c’est-à-dire manipulable, et soluble dans ces manipulations »[9]… Donc soluble dans ce néo-populisme si sécurisant et confortable, dès lors que l’on obéit aveuglément aux invitations en toute confiance des pythons hypnotiseurs du tout connecté, redoutables Kaa de la e-jungle !

 

Refuser, et le néo-populisme à la Uber, et le populisme corporatiste

Le conflit de fin juin  2015 entre Uber et les taxis parisiens n’était-il pas le premier choc, qui s’annonce demain plus violent encore, entre deux types de populisme, le premier à l’ancienne et corporatiste à la Poujade, le second tout neuf, libertarien et high tech ? L’un se voulant révolutionnaire, ou plutôt disruptif, l’autre conservateur voire réactionnaire ?

 

La colère des chauffeurs de taxi et le relais en léger décalage des pompiers pyromanes de la politique ont fait exploser en vol l’application UberPop, suspendue par son directeur général France le vendredi 3  juillet 2015. Et tant pis pour l’étudiant ne mangeant que des pâtes chaque soir, la caissière voulant payer les études de son môme et bien d’autres grands enfants de la pénurie qui, grâce à UberPop, arrondissaient leurs fins de mois en s’improvisant « taxis » sans les règles ni les fortes contraintes de ces mêmes taxis parisiens… Il serait malhonnête de traiter ces gens-là, ayant profité à l’occasion de la (micro) manne que leur octroyait l’entreprise californienne, de suppôts du néo-populisme libertarien, même et surtout depuis que le Conseil constitutionnel a confirmé le 22  septembre dernier l’illégalité de la simple opération de mise en relation par la plateforme de clients et de taxis « amateurs » – ce qui prouve au passage la peau dure des ptérodactyles politiques de notre pays, attachés à des privilèges professionnels parfois bien archaïques. Mais il serait tout aussi mal venu d’accuser de corporatisme d’essence populiste ces (vrais) chauffeurs de taxis endettés jusqu’à l’os suite à l’achat d’une licence à 250 000  euros ; comment, face à l’ouragan ô combien dérégulé de Uber et consorts, ne pas comprendre le désarroi de ces prolétaires de la conduite automobile, ayant parfois attendu des années leur quitus de chauffeur patenté pour cause de numerus clausus, quand ils n’étaient pas pour beaucoup d’entre eux locataires de leur licence, sous la coupe opaque et rentière de G7 ou de sa filiale les Taxis bleus ?

 

Le populisme qui nous intéresse ici, rappelons-le, n’est pas ce rêve d’une politique pour et par le peuple, comme l’idéologie que semble porter Podemos en Espagne, mais ce populisme manipulatoire et homogénéisant qui correspond tout autant à son expression classique qu’à son envers ultralibéral et technologique. Ces deux populismes-là, le conservateur corporatiste et le disruptif high tech, se sont donc opposés fin juin  2015, mais ceux qui tiraient les ficelles du spectacle de leur féroce opposition se sont-ils interrogés sur la société qui pourrait naître demain de leurs décisions, protestations ou actions de bonne ou de mauvaise conduite ? Non, bien sûr. Il ne s’agissait que du profit des uns, depuis la Silicon Valley, contre la rente des autres ; le rouleau compresseur de l’ubérisation contre « le système Rousselet » et sa « martingale » de roi des taxis[10]. De fait, le capitalisme cocorico, opaque, esclavagiste et sécurisant des compagnies de taxis ne vaut pas mieux que le capitalisme amerloque, esclavagiste et sans interdits des Uber et autres Lyft. Les deux camps, au final, restent enfermés dans une logique strictement économique – même si de nature différente – au détriment de l’écosystème au sein duquel ils s’agitent. Et que dire de l’incapacité des décideurs économiques, sociaux et politiques à considérer et à penser les mutations que de tels conflits révèlent ? De leur impossibilité maladive à prendre ce recul qu’un romancier comme Alessandro Baricco, pourtant lui également de « l’ancien monde », a pris avec humour et élégance dans « son essai sur la mutation » : Les barbares ?[11]

 

UberPop était finalement loin d’être assez « pop » : cette immense auberge digitale de serfs consentants bien plus affables que la majorité de nos chers taxis grognons, n’a « rien à voir avec la société du partage », dit Michel Bauwens, Président de la Fondation P2P. Au contraire des productions « pair à pair », elle met « en concurrence les travailleurs pour obtenir un service, sans qu’ils aient accès à ce service, ce “bien commun”, en l’occurrence l’algorithme contrôlé par la firme »[12] ; elle suscite certes une valeur d’usage grâce à UberPop, mais reste la seule à bénéficier de la valeur d’échange de sa plateforme. Ainsi crée-t-elle de la précarité plutôt que du partage. Elle remixe une vieille rengaine d’exploitation capitaliste plutôt que d’inventer avec le chœur du peuple connecté un tout nouveau titre de pop psychédélique. Et Bauwens, en plein cœur de la guerre entre l’ancienne et la nouvelle caricatures populistes, de donner dans son interview au Monde un exemple venu d’Asie : « À Séoul, en Corée du Sud, la municipalité de gauche a choisi d’interdire Uber, non pas pour protéger les taxis mais pour développer des applications locales, parce qu’il n’y a aucune raison qu’une société américaine gère les trajets d’une ville asiatique. Cela peut se faire avec une coopérative d’usagers ou une coopérative municipale qui permet de stimuler l’économie locale, et où la valeur reste équitablement répartie. »[13]

 

La solution de Bauwens suppose une réappropriation par les citoyens eux-mêmes de leur politique de transports. Elle est éminemment politique, car rejetant la tyrannie économiste de l’un et l’autre de nos deux populismes vulgaires, l’ancien et le nouveau. De l’ordre des « communs », elle remet à sa place l’économie des rentiers du taxi, comme celle, sauvage, des chantres de la Silicon Valley. L’enjeu est bel et bien là : dans le refus d’un quasi-monopole réel de type G7 ou d’un quasi-monopole virtuel de type plateformes Uber ou Airbnb ; et dans une intermédiation sociale souple et parfaitement gérée et digérée par les usagers et les citoyens eux-mêmes.

 

[1]     Pour avoir une idée de l’événement dans son ensemble, voir « Retour en images sur le lancement de « Global Impact Competition » à Télécom ParisTech le 13/10 » sur le site de Telecom ParisTech : www.telecom-paristech.fr/actualites/informations-pour-la-presse/global-impact-competition.html

 

[2]     Voir la biographie de Rob Nail sur le site de la Singularity University : http://singularityu.org/bio/rob-nail

 

[3]     Lire le livre du chercheur, journaliste et essayiste Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici, sous-titré « L’aberration du solutionnisme technologique » (Fyp Éditions, 2014). Lire aussi sa longue et passionnante interview sur le site Culture Mobile : www.culturemobile.net/visions/evgeny-morozov-contre-internet-centrisme

 

[4]     Lire « Comment Uber échappe à l’impôt », par Jamal Henni, BFM Business, 30 juin 2015, mis à jour le 6 octobre 2015 : http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/comment-uber-echappe-a-l-impot-898140.html

 

[5]     Voir Bruno Teboul, Ubérisation = Économie déchirée (Kawa, 2015), sous-chapitre « Les conséquences de l’ubérisation sur l’emploi », p.  67-71.

 

[6]     Germain Brion, « Uber, une chance pour l’emploi et la diversité », Le Monde, 2 oct. 2015 : www.lemonde.fr/emploi/article/2015/10/02/uber-une-chance-pour-l-emploi-des-jeunes-et-la-diversite_4781549_1698637.html

 

[7]     Voir l’interview, dans Libération de Bruno Teboul, co-auteur du livre Ubérisation = économie déchirée (Kawa, 2015) : « L’emprise croissante de la technologie sur nos vies va nous entraîner vers un “robotariat” sans horaires de travail ni charges sociales qui abolira ce qu’il reste du prolétariat. L’ubérisation n’est que la face émergée de l’iceberg, prémices du monde à venir. »

 

[8]     Lire Éric Sadin, La vie Algorithmique, Critique de la raison numérique (Éditions L’Échappée, 2015), ainsi que son interview par Culture mobile (www.culturemobile.net).

 

[9]     Bernard Stiegler, La société automatique, 1. L’avenir du travail (Fayard, 2015), p.  78.

 

[10]   Reprise du titre de l’admirable enquête de Dominique Nora, parue le 12 février 2015 dans Le Nouvel Obs, « Le système Rousselet : la martingale du roi des taxis », et primée du Prix Erik Izraelewicz le 15 juin 2015 : http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150212.OBS2398/comment-le-roi-des-taxis-compte-contrer-uber-au-detriment-des-clients.html

 

[11]   Alessandro Baricco, Les barbares, essai sur la mutation (Gallimard, 2014).

 

[12]   « Uber et Airbnb n’ont rien à voir avec l’économie de partage », par Michel Bauwens, Le Monde, 25 juin 2015, www.lemonde.fr/entreprises/article/2015/06/25/michel-bauwens-uber-et-airbnb-n-ont-rien-a-voir-avec-l-economie-de-partage_4661680_1656994.html

 

[13]   Ibid.

 

Kyrou Ariel

A publié récemment L’emploi est mort, vive le travail (avec B. Stiegler, Mille et une nuits, 2015), Ceci n’est pas un blasphème (Inculte, 2015), Google God, Big Brother n’existe pas, il est partout (Inculte, 2010), ABC Dick (Inculte, 2009), Paranofictions (Climats, 2007) et Techno Rebelle (Denoel, 2002). Directeur associé de la société Moderne Multimedias, il est le rédacteur en chef du site Culture Mobile (www.culturemobile.net). Membre du collectif de rédaction de Multitudes.