L’urbanisme et la nouvelle « Trinité » – Étude de cas : Shanghai

Depuis la fin des années 1980, nous pouvons constater l’apparition simultanée de trois éléments formant une sorte de trinité urbaine en Chine. Il s’agit d’une réorganisation de l’espace urbain, une nouvelle sensibilité visuelle et une restructuration du système de partage du pouvoir. Dans ce texte, nous nous intéressons à la ville de Shanghai pour essayer de comprendre la manière dont s’articulent ces trois éléments inédits.

L’Armée populaire de libération (APL) s’est emparée de Shanghai en 1949. L’année suivante, le gouvernement de la République populaire de Chine a promulgué un code foncier déclarant la nationalisation de tout terrain urbain, une politique radicale qui a provoqué l’effondrement total du marché immobilier urbain en moins de dix ans. Il faut attendre le milieu des années 1980 pour voir le début d’un rétablissement du marché de logement dans les zones urbaines. La relance du processus de développement immobilier (initiée par Deng Xiaoping), peut s’expliquer par deux facteurs principaux :
1. Le parti communiste chinois a perdu une grande part de sa légitimité après la grande famine (1959-1961) et la révolution culturelle (1966-1976). Pour la restaurer, le gouvernement cherche alors à améliorer les conditions de vie de la population et vise particulièrement à résoudre le problème de pénurie du logement urbain qui constitue l’une des principales difficultés des citadins chinois de l’époque.
2. La vente et la location de terrains représentent, pour un gouvernement qui a cruellement besoin de fonds afin de développer l’économie, la plus importante des ressources financières.
Ainsi, le marché immobilier a repris son activité. Après vingt ans de forte expansion, il est même devenu le pilier de l’économie urbaine chinoise, capable d’engendrer des sommes colossales. Selon les dernières statistiques, en commercialisant les terrains agricoles, les autorités locales et le gouvernement central ont récolté environ 30 000 milliards de RMB, dont au moins la moitié provient du marché de logement.

La particularité de ce nouveau marché réside dans le fait que c’est le terrain et nullement le logement qui a été commercialisé. Sans le code foncier de 1950 qui a, dans un premier temps, fait de la terre une ressource non commercialisable, ces ventes massives n’auraient pu avoir lieu quarante ans plus tard. C’est précisément pour cette raison que le gouvernement chinois a pu restaurer le marché immobilier dans les années 1980. Contrairement à ce qu’on peut penser, au lieu de détruire l’ancien système foncier, la recommercialisation du terrain libère l’énergie longtemps conservée dans ce système.
Puisque l’opération rapporte beaucoup mais ne coûte rien à l’État, celui-ci peut désormais vendre les terrains à sa guise. En 1988 a été signé le premier bail à construction (dont la durée est de cinquante ans) entre la ville de Shanghai et une entreprise immobilière japonaise pour commercialiser un terrain situé dans le quartier Hongqiao. Le prix de vente au mètre carré des immeubles construits sur ce terrain est d’environ 3 500 RMB, alors que le salaire moyen n’atteint qu’à peine 300 RMB à Shanghai.

Après trente ans d’intense développement immobilier, la proportion des ménages propriétaires de leur logement est aujourd’hui nettement supérieure à Shanghai que dans d’autres mégalopoles comme Hongkong, Tokyo et Londres. Parallèlement, le prix moyen du mètre carré ne cesse d’augmenter à Shanghai. Selon les statistiques publiées le 5 mars 2013, le prix moyen de l’immobilier neuf s’élève déjà à plus de 25 600 RMB par m² alors que le salaire moyen reste très inférieur à ceux de Hongkong, Tokyo et Londres. Ces chiffres nous montrent bien un marché extrêmement lucratif pour le gouvernement et les promoteurs, mais très sélectif pour les acheteurs.

En effet, ce marché ressemble de plus un plus à une bourse financière capable d’attirer d’innombrables individus et institutions d’investissement. Plusieurs facteurs peuvent l’expliquer et notamment le fait que l’espace urbain apte à la construction d’habitation est limité alors qu’un nombre croissant de citadins cherche à acheter ou louer un logement. Par ailleurs, les logements à prix modéré promis par le gouvernement ne sont toujours pas construits. Enfin, l’inflation accroît encore la hausse du prix de logement…

Le marché immobilier n’est-il pas en train de transformer la société ? On remarque qu’il accentue les disparités de revenu entre les différentes couches sociales. À Shanghai, les bénéficiaires de logements spacieux distribués par l’État avant les années 1990 (qui sont pour la plupart les hauts fonctionnaires et d’autres personnes situées en haut de l’échelle sociale) sont dans une position avantageuse par rapport à ceux qui sont obligés d’en acheter eux-mêmes. Parmi ces derniers, les personnes ayant les moyens d’investir dans plusieurs biens immobiliers peuvent profiter davantage de la prospérité du marché immobilier que celles qui ne peuvent se payer qu’un seul appartement. De même, les investisseurs individuels sont beaucoup moins dotés financièrement que les institutions d’investissement qui sont capables d’en acquérir puis d’en revendre en grande quantité. Depuis la fin des années 1980, la société chinoise a connu une profonde re-stratification sociale. L’énorme richesse que la Chine a créée durant trente ans se répartit de plus en plus selon un principe qu’on peut nommer « le gagnant emporte tout » (the winner takes all). Après tout, le marché immobilier n’est rien d’autre qu’un champ d’application supplémentaire de ce principe de répartition.

Parallèlement, le marché immobilier est en train de modifier la composition du groupe des dirigeants. L’habitation représente la partie la plus importante du patrimoine de la plupart des habitants des grandes villes comme Shanghai. Aujourd’hui, la quasi-totalité des hauts fonctionnaires et membres du parti communiste placés en haut de l’échelle du pouvoir sont également de grands propriétaires de biens immobiliers parmi les plus prestigieux (un certain nombre de grands entrepreneurs le sont aussi). En d’autres termes, la prospérité du marché immobilier urbain a transformé l’élite politique de Shanghai en une élite économique. L’enrichissement des fonctionnaires locaux s’est inévitablement accompagné d’une alliance de plus en plus solide entre les bureaucrates locaux et les nouveaux groupes capitalistes (y compris les représentants locaux des multinationales). Sous l’égide d’une telle alliance, tout le monde (individus et entreprises) peut profiter de l’essor du marché immobilier (hausse du prix et de la rente) pour tirer davantage de bénéfices. En effet, depuis vingt ans, la tension entre le gouvernement central et l’alliance locale ne cesse de s’amplifier. À Shanghai où la bulle immobilière continue à gonfler, les interventions du gouvernement central n’ont pas pu contenir la flambée du prix de logement soutenue par la puissante alliance locale.

Nous pouvons percevoir, à travers l’étude du marché du logement urbain, une série de mutations importantes qui ont profondément modifié la structure fondamentale de la ville de Shanghai. Si, formellement, la mégalopole chinoise est toujours dirigée par le parti communiste, la logique politique et la base sociale de cette gouvernance ne sont plus les mêmes qu’il y a vingt ans. Force est de constater que la gouvernance actuelle s’y est appuyée sur l’association renforcée entre un marché extrêmement autocratique, une idéologie ambiguë mais agressive et une alliance entre les élites politiques, économiques et culturelles.

À Shanghai, l’espace urbain a été entièrement réorganisé au cours de l’expansion du marché immobilier. Avant la fin des années 1980, l’espace de Shanghai pouvait être essentiellement divisé en six catégories :
1. espaces politiques publics, y compris les lieux destinés aux meetings de grande ampleur en plein air (places publiques), les locaux d’administrations publiques ou encore les salles d’assemblée dont disposent les entreprises d’État et les institutions publiques ;
2. espaces de production industrielle avec leurs annexes (par exemple les cités ouvrières) ;
3. espaces commerciaux ;
4. espaces d’habitation ;
5. espaces de circulation et de service comme les rues, les bibliothèques, les hôpitaux, etc. ;
6. espaces sociaux publics, c’est-à-dire les jardins, l’entrée des résidences et les ruelles où peu de voitures circulent et où beaucoup d’habitants, notamment les soirs d’été, mangent, bavardent voire dorment…

Aujourd’hui, tout a changé à Shanghai. L’espace politique public a été réduit de manière considérable. Cette réduction n’est pas seulement physique, parce qu’une grande partie de l’espace auparavant réservé aux activités politiques de masse a été convertie en espace commercial ou attaché aux locaux de l’administration. En d’autres termes, avec l’élargissement des lieux de l’administration, l’espace politique public n’est plus public (au sens où il est ouvert à tout le monde et où tous peuvent l’utiliser), mais s’assimile de plus en plus à l’espace d’administration et du pouvoir. L’espace de production industrielle subit le même sort : la quasi-totalité des fabriques situées au centre-ville ont fermé ; même les grandes usines implantées à la périphérie de l’agglomération n’ont pas résisté à la vague de démolition. Le même scénario est valable pour l’espace social public. On a diminué les jardins publics au profit de l’élargissement de boulevards ; les ruelles ont été élargies pour faciliter la circulation automobile ; chaque entrée de résidence a été équipée de grilles mais, à part quelques agents de sécurité, les habitants n’y vont plus pour bavarder.

Il va de soi que d’autres espaces se sont agrandis. Il y a d’abord l’expansion fulgurante de l’espace commercial. On peut désormais trouver des magasins, grands et petits, partout à Shanghai. En revanche, les décors, les modes de vente, les produits qu’ils proposent semblent se standardiser. Les centres commerciaux ont remplacé les grands magasins vieillissants et les chaînes de supermarché ont remplacé les épiceries du coin.

C’est pourtant l’espace d’habitation qui a connu l’expansion la plus spectaculaire avec la généralisation d’une forme spécifique d’espace d’habitation. Il s’agit d’une cité, souvent très grande (certaines cités peuvent faire 1 km²), regroupant plusieurs immeubles d’habitation et pourvue de centres commerciaux, restaurants, écoles, banques, gymnases, cliniques vétérinaires, etc. Un tel bloc de logements peut aussi être équipé, si nécessaire, de ses propres rues, son propre bureau de poste, un arrêt de bus à son nom, voire une station de métro. Depuis ces vingt dernières années, l’essor de cette nouvelle forme d’espace d’habitation a joué un rôle déterminant dans la transformation de l’espace urbain à Shanghai. Progressivement, elle envahit d’autres espaces urbains (de nombreuses cités sont construites sur les terrains d’usines démolies) et oriente d’autres projets d’urbanisme. En effet, la planification du transport urbain et la construction d’établissements de santé, d’éducation et de culture sont de plus en plus dictées par les normes développées par les promoteurs immobiliers. On peut même se demander si ceux-ci sont devenus les véritables architectes de la ville.

La ville de Shanghai semble maintenant devenue une étrange agglomération fondée sur la logique binaire habitation/consommation : l’espace d’habitation, la principale forme d’espace de la ville, est lui-même déterminé par la logique de la consommation. Même si la plupart des habitants de Shanghai passent la plus grande partie de leur temps (hors le temps de sommeil) dans les bureaux, les établissements scolaires, les magasins et les usines de banlieue, la nouvelle répartition de l’espace urbain ne cesse de leur répéter une chose : l’habitation est le centre de votre vie.

Cette idée correspond bien aux changements de vie plus généraux qu’a connus Shanghai depuis vingt ans. Dans cette ville, les manifestations sont interdites ; la municipalité n’organise plus de meetings populaires ; il semble que les habitants s’intéressent de moins en moins à la vie publique et ont tendance à préférer passer leur temps libre devant la télévision, à côté de la table de mah-jong et dans les centres commerciaux. C’est aussi une ville où chaque salarié doit affronter seul son patron et craint en permanence d’être remplacé par une autre personne. C’est aussi une ville où un individu ne se sent en sécurité qu’une fois chez lui. Par rapport aux années 1980, les habitants de Shanghai d’aujourd’hui semblent éprouver plus ou moins le même sentiment mêlé de ras-le-bol et d’impuissance. Ils rentrent à la maison, se mettent en chaussons et se sentent enfin soulagés. La réorganisation de l’espace urbain a sans doute joué un rôle important dans la formation d’un tel ethos citadin caractérisé par la lassitude et la soumission.

La transformation de la ville s’est accompagnée de la création d’un univers de représentation visuelle qui préconise précisément cette nouvelle répartition de l’espace urbain. Pour l’illustrer, nous allons étudier de plus près la publicité immobilière qui – suivie de la publicité automobile – a littéralement envahi Shanghai (et bien d’autres villes encore). On en voit dans la rue, au bord de l’autoroute, sur le petit écran, dans la presse écrite et même dans les taxis et sur les cartes d’embarquement.

À partir d’une multiplication de publicités immobilières, surtout les plus visibles (de grand format), nous allons essayer de dresser une esquisse des modèles les plus couramment vus :
Modèle 1 : Sur un panneau publicitaire, l’habitation (souvent vue de l’extérieur) est placée dans un coin, certes de manière bien visible, mais pour laisser plus de place à d’autres éléments tels qu’une ambiance exotique (c’est-à-dire occidentale dans la plupart des cas), un ensemble complet d’équipements modernes, des symboles (jeune enfant, belle femme, etc.) d’une vie familiale heureuse, un espace particulièrement verdoyant, etc. La présentation est soignée et la palette harmonieuse.
Modèle 2 : L’habitation se situe au milieu de l’image, entourée de magasins, bureaux, stations de métro, jardins, églises, etc. Sinon c’est l’inverse : l’habitation n’occupe que le fond alors que les autres éléments sont montrés au premier plan comme si toute la ville entrait dans la résidence.
Modèle 3 : La composition donne l’impression à celui qui regarde de se trouver dans une salle de séjour dont la fenêtre s’ouvre sur un certain paysage. Le paysage peut être un fleuve, un jardin, une forêt ou un espace commercial animé et éclairé – le tout montré et encadré comme une photo affichée sur le mur de la maison.
Modèle 4 : L’habitation est à peine visible ; on peut l’entrevoir à travers des bois, des prairies, un ciel bleu ou un étang, etc.
Tous ces modèles publicitaires visent à tracer un signe d’égalité entre l’achat de la maison et la possession de toute une série de « produits dérivés » : la richesse, la sécurité, l’exotisme, la vie familiale parfaite, la prospérité urbaine, la proximité de la nature, l’art de vivre – bref, la réussite. La publicité vend de moins en moins un bien immobilier proprement dit pour se focaliser essentiellement sur les qualités plus générales et plus abstraites qui lui sont associées, comme le déclare une publicité célèbre pour une résidence pékinoise : « je ne vends pas la maison, je vends la vie. La maison est offerte ». Si les promoteurs immobiliers sont devenus les architectes de la ville, les publicitaires immobiliers peuvent être considérés comme des pasteurs de la ville : ils ne travaillent pas seulement l’image d’une maison, mais celle de la totalité de la vie de celui qui y habitera.

Au cours de ces vingt dernières années, la composition picturale et le mécanisme allégorique qui caractérisent la publicité immobilière ont trouvé des échos dans d’autres publicités (la décoration intérieure, les cosmétiques, etc.) et d’autres domaines comme les séries télévisées, les vitrines, voire un certain nombre de jeux vidéo en ligne, etc. Par exemple, les reflets du rétroviseur ou d’une fenêtre latérale sont souvent utilisés dans une publicité automobile pour donner à voir un magnifique paysage extérieur, jouant ainsi le même rôle que la fenêtre d’une salle de séjour, élément récurrent des publicités immobilières. Malgré leur diversité, les publicités de tout genre semblent privilégier une même méthode qu’on pourrait résumer en trois points :
1. Réduire des images isolées représentant des rues, des places, des usines, des champs, etc. ;
2. Donner une image partielle d’une vie qui s’organise autour de l’habitation ou/et de l’intérieur de l’habitation ;
3. Induire de manière continuelle une association visuelle entre un produit spécifique (un produit de beauté, une voiture, etc.) et une belle vie.

L’application de cette méthode publicitaire va de pair avec la nature autoritaire de la logique du marché chinois. Plus le prix du logement augmente, plus le marché immobilier (mais aussi le marché automobile) éprouve le besoin de marteler auprès des gens la même idée : la famille et la maison sont les deux composantes les plus importantes du bonheur de chacun. En d’autres termes, le marché du logement doit réussir à persuader les acheteurs de considérer l’achat d’une habitation comme la priorité de toute une vie. En effet, la logique du marché immobilier non seulement accorde une place prioritaire à la maison, mais aussi accentue à l’infini la dimension symbolique de l’habitation. Avec l’expansion de cette logique, une nouvelle sensibilité est en train de se généraliser : les gens ont tendance à percevoir le monde et la vie à partir de la maison, voire à faire de la maison le centre du monde.

La profonde transformation de la ville de Shanghai a été essentiellement représentée par cette manière d’imaginer la vie. À l’époque actuelle où règne la culture fast-food et où tout semble se jouer au premier coup d’œil, cette représentation extrêmement concentrée et précise fonctionne comme une allégorie très efficace qui exerce une influence continuelle sur la manière dont les citadins de Shanghai, notamment les jeunes, perçoivent le changement de leur espace de vie. C’est ce que j’ai appelé, au début de ce texte, une nouvelle sensibilité visuelle. Elle participe directement au processus, depuis le début des années 1990, à Shanghai et ailleurs, de formation et de renforcement d’un sentiment pessimiste chez les citadins : je suis petit tandis que la réalité est grande. Je ne suis pas maître de mon destin et il ne me reste pas d’autre choix que de m’adapter à la réalité. De son côté, l’entraînement visuel, qu’on vient de décrire, agit sur la dimension sensorielle de chaque individu de manière à ce que celui-ci ne pense qu’à une chose : la vie est toujours difficile, seul un nid douillet fait une vie heureuse.

Bien entendu, la transformation de l’espace urbain, sa représentation culturelle et la mentalité citadine qui en résulte constituent, dans le fond, les conditions nécessaires au bon fonctionnement du système de partage du pouvoir au sein duquel le gagnant emporte tout. Autrement dit, elles font et font partie de ce nouveau système de partage du pouvoir.

Traduit par Shuliu Wang
Relu par Pierre-Yves Le Gall

Wang Xiaoming

Critique littéraire et directeur du Centre d’études culturelles contemporaines à l’université de Shangai.