Marée Amarildo : amour et art de la multitude

Les lumières de l’année 2013 sont sur ​​le point de s’éteindre, mais la marée intense qui a traversé Rio de Janeiro, entre flux et reflux, reste active. Composée d’une multitude d’images – affiches et images virales dans les réseaux, performances et actes dans les rues – la Marée Amarildo peut être comprise comme l’expression d’une monstrueuse multitude qui se bat pour une métropole commune avec santé, logement, éducation, transports de qualité et, surtout, droits humains respectés. Amarildo est le nom d’un pauvre assistant de maçon qui, en juillet, a été séquestré, torturé et tué par des agents de l’Unité de Police Pacificatrice (Unidade de Polícia Pacificadora) installée à la Rocinha – la plus grande favela de Rio. Les UPP ont été installées dans les favelas cariocas dans la perspective de réaliser de grandes choses. Intense et étendue dans l’espace et le temps, cette marée a transformé la « cidade partida » (« ville partagée » a été pendant deux décennies la dénomination de Rio) en ville connectée. Depuis, alors que d’autres Amarildos sont produits systémiquement dans la ville, d’autres faits méritent notre attention : le fils aîné d’Amarildo a été invité à devenir top model, et la campagne « Nous sommes tous Amarildos » a été lancée avec un spectacle de Caetano Veloso et Marisa Monte pendant lequel des masques reproduisant le visage de la victime ont été vendus pour amasser des fonds pour sa famille. Ces actions au large impact sur ​​les médias traditionnels se sont attiré des critiques qui tournent autour de la surexposition de l’image d’Amarildo qui, éventuellement, bénéficierait à d’autres que sa famille directe. Analyser ces processus médiatiques demande beaucoup d’attention ; mais il est possible de faire quelques hypothèses à partir d’une mini-genèse de la création, au sein des luttes métropolitaines, d’autres images et d’une idée d’art où la beauté, suivant les paroles de Negri, se trouverait « dans la construction des limites éthico-politiques du commun ».

Rio de Janeiro 2013 : la constitution de la multitude et sa monstrueuse expression

Jusqu’au milieu de cette année de 2013, la ville de Rio de Janeiro semblait offrir, au titre de la représentation, la scène la plus parfaite. Depuis quelque temps, nous étudions la relation entre une soi-disant « muséification de la culture » et la gentrification de la ville. Le projet de revitalisation de la zone portuaire ancré sur la construction de deux grands musées – dont le Musée d’Art de Rio, inauguré en mars – implique l’expulsion de nombreuses familles. À l’occasion de cette inauguration, le maire Eduardo Paes, le gouverneur Sérgio Cabral, la ministre de la Culture Marta Suplicy et la présidente de la République Dilma Rousseff brindaient avec la famille Marinho des organizações Globo – le plus important conglomérat médiatique du Brésil et l’un des quatre plus grands du monde. Dehors, des mouvements sociaux criaient « O sertão não vai virar MAR », une référence à la résistance historique de la désertique Canudos dont les soldats sont venus peupler le Morro da Providência dans la zone portuaire de Rio de Janeiro dès la fin de cette guerre du xixe siècle. Le cri « O sertão não vai virar MAR » appelait donc à résister contre la gentrification dont le musée est un symbole. La vision du musée reluisant et tout neuf semblait annoncer que ce modèle de ville spectaculaire était le destin de Rio. Cependant, de façon tout à fait inattendue, au cours du mois de juin, tout a brusquement changé. Les mouvements de juin semblent vouloir s’affirmer comme le fruit d’une constitution multitudinaire dont les manifestations seraient la puissante expression…

Les concepts de « multitude » et de « monstre » nous semblent deux outils importants pour comprendre les transformations des dernières années et les événements des derniers mois au Brésil. Depuis quelque temps, nous entendons parler de « classe C » par ci, « classe C » par là. Les manifestations éclatent et l’on commence à entendre « multitude » par ci, « multitude » par là. De même pour « monstre ». La diffusion de ces concepts peut indiquer leur pertinence par rapport aux faits. Le concept de « multitude » fut pendant des siècles associé à des groupes incontrôlables. Incontrôlable, la « multitude » se distinguait donc de « peuple » et de « masse ». Antonio Negri nous présente le concept par le biais d’au moins trois perspectives, distinctes mais complémentaires : il examine d’une part la transformation des économies fondées sur le travail disciplinaire à l’usine en économies articulées par les réseaux sociaux et technologiques diffus dans les métropoles, et en une forme du travail toujours plus immatériel. De la perception de ces transformations de la production découlent de nouvelles formes politiques. Si le travail à l’usine a créé les syndicats et les partis ouvriers, les nouvelles associations productives exigent de nouvelles organisations politiques. C’est peut-être ce décalage entre les nouvelles et puissantes formes de production (nouveaux modes de relation, de coopération, de co-création, en bref de production) et les vieilles formes du politique qui génère ce qu’on appelle « crise de la représentation » à travers la question « qu’est-ce que la multitude ? ». À la différence des classes sociales – vieilles ou nouvelles classes moyennes dans le cas du Brésil – qui sont définies par un ensemble de données et de statistiques a priori, « la multitude » se constitue et se définit dans les luttes. L’approche sociologique et économique en termes de « classe C » diffusée par les journaux est importante dans le sens où elle reconnaît les transformations de la société brésilienne sous les gouvernements Lula avec l’augmentation du salaire minimum et la répartition des revenus et, par conséquent, l’accès au crédit et à la consommation, mais elle est insuffisante dans la mesure où elle ne tient pas compte du fait que cette transformation a encouragé d’autres désirs : désirs de s’éduquer, de s’informer, de s’exprimer, de se communiquer, de se déplacer, en bref d’exercer sa citoyenneté et affirmer la biopolitique comme puissance de la vie. La stagnation voire la régression des politiques publiques dans les domaines de la culture et de la communication au Brésil sont des symptômes de la complaisance de la part des dirigeants avec les résultats des élections et les sondages d’opinion et, en même temps, de l’utilisation de l’art, de la culture et de la créativité en tant que biopouvoir, c’est-à-dire, pouvoir sur la vie ? Malgré les immenses difficultés rencontrées dans nos villes au niveau du logement et du transport, la multitude est super-productive, hyper-informée et ultra-connectée. Si « multitude » semble correspondre aux sujets qui ont promu et ont été promus par les transformations au Brésil au cours des dernières années, « monstre » correspond parfaitement aux subjectivités qui, depuis juin, se manifestent sans arrêt.

Le processus constituant du « monstre » a lieu en deux moments, par addition ou accumulation plutôt que par succession. Dans un premier temps, il est possible d’associer « monstre » au concept de « corps sans organes » de Deleuze et Guattari, à savoir corps sans structure, forme et fonction définie : juste une intensité, pas nécessairement une intention. Il ne s’agit pas de définir comme monstrueux le stade antérieur à la constitution de la multitude ; une pré-multitude – qui, une fois constituée en tant que chair multitudinaire, serait à son tour un stade antérieur à la formation des classes sociales ou des corps institutionnels. Le monstre n’est pas un stade « pré » ou « post » quoi que ce soit ; le monstre est toujours là, aux aguets. Dans un deuxième moment ou mouvement, il est possible d’associer le monstre au General Intellect, concept taillé par Marx. General Intellect est l’intelligence pollinisée et politisée qui met en évidence que tout œuvre – scientifique ou artistique ou… – est le résultat de processus collectifs qui, toutefois, n’éliminent pas les singularités productives. Le monstre est sublime mais il indique, sans doute, un autre sublime. Ni beau ni laid, ni bon ni mauvais, ni vrai ni faux, il défait nos certitudes esthétiques et politiques et, en ce mouvement, promeut à la fois l’angoisse et la joie. Le monstre est le visage le plus politisé de la multitude super-productive, hyper-informée et ultra-connectée. Et il n’a rien d’autoritaire, bien au contraire ; il est un terrain d’expérimentation et d’innovation – esthétique et politique – essentiellement démocratique. Le monstre est la vraie démocratie : celle dans laquelle formes et contenus, principes et procédures, moyens et fins sont inséparables. Le monstre refuse tout destin inébranlable en lui opposant une ouverture radicale.

Marée Amarildo :
du Monopoly à la métropole multitudinaire

En bref, « multitude » et « monstre » indiquent d’autres connexions possibles entre corps et esprit, entre individu et société, entre savoir et pouvoir. Comment saisir ces opportunités ? Comment mettre en œuvre une esthétique monstrueuse et un art multitudinaire, et comment pourraient-ils signaler des formes sociales et politiques puissantes au-delà de celles qui, aujourd’hui, se montrent insuffisantes ? La carnavalisation est visible dans les manifestations : masques, costumes, affiches, bannières, blagues et performances burlesques s’adressent aux politiciens et aux hommes d’affaires. Tout cela renvoie au carnaval, pas au carnaval officiel et spectaculaire avec ses grandes marques et ses grands discours de consommation et sponsorisation, de propriété et de vérité, mais à la carnavalisation de la « multitude » avec ses processus micro mais bien articulés, ses processus de bas en haut, ses processus de subversion ou d’ouverture des pouvoirs et des savoirs constitués, ses processus de relativisation de la vérité unique et absolue ainsi que la constitution d’autres vérités. Au-delà de la carnavalisation, une esthétique d’occupation de l’espace urbain est également visible. La pratique d’Occupy s’est multipliée. Depuis OccupyWallStreet, nous avons eu une OcupaCinelândia, une OcupaMéier, une OcupaDosPovos pendant le Sommet Rio + 20 et maintenant le phénomène reprend avec OcupaCabral, OcupaPaes, OcupaCâmara. Mais rappelons-nous aussi que Rio connaît plusieurs occupations de bâtiments publics abandonnés – squats – et aussi des occupations historiques – favelas – souvent considérées comme monstrueuses dans un sens péjoratif. Disqualifiés et soumis à la logique spéculative qui atteint fortement Rio, squats et favelas se voient menacés d’expulsion. Ils existent par manque de choix, c’est-à-dire par absence d’une politique d’habitation adéquate ou suffisante, mais aussi par affirmation d’autres choix : affirmation d’un autre mode de vie, d’un autre mode de vivre dans la ville, du désir d’une autre ville. L’ouverture radicale de la forme « ville » se présente dans la possibilité d’interruption des expulsions, dont certaines sont encore en cours : Vila Autódromo, Indiana, Providence et Horto entre autres. L’expression de cette possibilité a eu lieu récemment lorsque les mouvements sociaux ont réalisé une occupation culturelle en face de la résidence du maire de Rio. Au-delà des bannières et des affiches, ils ont imité le Secrétariat Municipal d’Habitation qui marque avec son sigle SMH, suivi d’un numéro, les maisons à démolir dans les favelas cariocas. En projetant « SMH 171 » sur le mur de la maison du Maire, ils ont subverti de façon carnavalesque les pouvoirs constitués. Cette subversion du Monopoly carioca en métropole multitudinaire a été possible grâce à une connexion qui était déjà en train de se constituer par le biais d’une intensification de la circulation de la population – des nouvelles classes moyennes et surtout des jeunes. Bien qu’éphémères, avec les manifestations, ces subversions gagnent de l’efficacité. Il est vrai que des expulsions sont en cours, mais le Plan Populaire de Vila Autódromo, réalisé en coopération avec l’Université fédérale de Rio de Janeiro, vient de remporter un prix international. Cette conquête représente une petite aide matérielle (avec le prix, les habitants vont construire une crèche) et une grande victoire symbolique (avec le prix, la situation de Vila Autódromo gagne la une des journaux et donc une visibilité médiatique).

Une marée de formes expressives traverse la cité réelle et virtuelle et exprime un chagrin face au massacre des jeunes gens de la Maré – favela longeant la principale voie d’accès à la ville – et face à la disparition de Amarildo, un pauvre assistant de maçon habitant la Rocinha – favela située dans la zone noble de la ville. L’image Amar é a Maré Amarildo (Amère est la Marée Amarildo) du collectif Projetação est une des plus belles synthèses de cette puissante connexion qui a traversé Rio d’un bout à l’autre. Nous savons que la violence qui réprime la ville formelle n’équivaut pas à celle qui afflige les favelas, mais de la vague de violence de la police est née une marée d’amour : la Marée Amarildo est une autre façon de dire aux pouvoirs qui nous gouvernent que nous sommes tous Amarildo. Une connexion biopolitique s’exprime alors en plusieurs langages : projection, affiche, campagne, BD, poésie, intervention urbaine, performance, etc.

Amour et art de la multitude

Revenons donc à la scène d’origine – celle qui a donné naissance à notre article : le Musée d’Art de Rio. Moins de six mois après son inauguration, les manifestants sont allés au musée avec l’intention d’y trouver le gouverneur Cabral et le maire Paes dans un événement international. L’ambiance entre les manifestants et la police était tendue. Mégaphone à la main, le conservateur du musée Paulo Herkenhoff offrit sa médiation au point de s’accrocher à un manifestant indien pour qu’il ne soit pas arrêté par la police. Selon un compte facebook, il semble qu’à un moment donné, Herkenhoff a dit aux manifestants que leurs masques et leurs actes lui faisaient peur. « Mais pourquoi ? C’est une performance ! », lui répondirent-ils. Herkenhoff se contenta de sourire. Nous ne saurons pas ce qu’il pense des manifestations du point de vue artistique : s’il reconnaît qu’il s’agit de performances ou, plus généralement, d’art ; si leurs auteurs ne sont que des vandales ou de vrais V-artistes.

Dans un texte intitulé « Métamorphoses : Art et travail immatériel », Negri établit des liens entre formes de travail et formes d’art. En effet, l’activité artistique a toujours existé et varié au sein de modes de production spécifiques. Mais il va au-delà de ce parallèle car il lui semble que, lorsque la main-d’œuvre devient cognitive, le Kunstwollen – ou désir naturel de faire de l’art – est présent partout. Cela signifie que, lorsque la masse des travailleurs se transforme en une multitude de producteurs singuliers, l’acte artistique traverse non seulement les formes de travail mais aussi les formes de vie. Negri mentionne d’une part l’unification de l’anthropogenèse et de la technogenèse – le tournant machinique du travail et de l’homme lui-même – et, d’autre part, affirme que ce travail analysé jusqu’ici comme immatériel, cognitif et affectif, est devenu travail biopolitique avec des caractéristiques spécifiques : ce travail se présente comme un événement, un excédent ou excès de vie au caractère multitudinaire et qui s’ouvre au commun : « Maintenant, la production artistique traverse l’industrie et construit des langages communs. Toute la production est désormais un événement de communication ; et le commun se construit par des événements multitudinaires. Et c’est ainsi qu’a lieu cette capacité à renouveler les mécanismes de la connaissance et de l’action qu’aujourd’hui, à l’ère du travail cognitif, nous appelons artistique. » Cette capacité – ici décrite comme artistique – entraîne, selon l’auteur, de nouveaux dangers et exige donc, de la part de la multitude de producteurs, des choix et des décisions. L’art serait ce qui donne un sens éthique à l’acte esthétique. Au-delà de tout moralisme, comment construire un style artistique traversé par l’éthique ? Dans un premier moment, cela requiert un plongeon dans le mouvement infini des corps et des événements qui nous entourent ; dans un deuxième temps, réflexif, cette immersion de la singularité dans la multiplicité de l’essaim trouve l’amour – une puissance qui se constitue par la rencontre du conatus et de la cupiditas. À ce stade, a lieu une véritable métamorphose, c’est-à-dire que le travail immatériel trouve enfin « une légitimité éthique qui est structurellement liée à sa capacité de se réinventer en tant que mode de vie ». Impossible de ne pas penser aux mouvements de juin et à la multitude qui les a constitués en expérimentant d’autres façons de vivre et de créer dans les villes. Et enfin, dans une troisième étape, si l’on tient toujours compte de l’homologie entre la nature opérationnelle de l’immatériel (cognitif et affectif) et la formation d’essaims, le commun qui s’est développé en formes culturelles, créatives et artistiques doit maintenant être incorporé dans une décision collective. Le sublime serait ici l’acte éthique dans la constitution d’un telos multitudinaire. Sublime, la Marée Amarildo qui s’est formée ces derniers mois, dans les réseaux et dans les rues, par une multiplicité de langages, est « l’art » du travail biopolitique dans la métropole de Rio. Celui-ci, face aux paradoxes et aux dangers de ces temps-ci, devrait donner un sens éthique à nos décisions collectives et à nos vies en commun, à commencer par la réduction des grands événements destinés à fonctionner comme modèle de développement et par la démilitarisation de la police programmée pour agir comme une garantie de ce fonctionnement.

L’art de la multitude, dans les jours à venir, sera de maintenir cette marée ensemble, active, intense, puissante.

Szaniecki Barbara

Graphiste, chercheuse de l’Escola Superior de Desenho Industrial (ESDI-UERJ). Membre du réseau Universidade Nômade Brasil. Vient de publier Outros Monstros Possíveis (AnnaBlume, 2014).