Marielle Franco, le futur de Rio

Femme, noire, favelada, lesbienne, militante des droits humains et conseillère municipale élue par le PsoL (Parti Socialisme et Liberté) de Rio de Janeiro, Marielle Franco a été assassinée. Par qui ? Cet assassinat n’est pas encore élucidé. Des images montrent deux voitures « clonées » – c’est-à-dire dont les plaques d’immatriculation ont été clonées à deux autres voitures identiques – en train de suivre et coincer la voiture de Marielle et puis s’arrêtent là. Les opinions se multiplient et divergent. Leur seul point commun est qu’il s’agit d’un assassinat politique. Le chef de la sécurité de Rio, un général de l’armée, qui fait partie de la mission d’intervention fédérale décrétée peu de temps avant le meurtre, a déclaré que les investigations avancent et qu’il s’agit d’un assassinat politique, « pour ce qu’elle représentait et ce qu’elle pourrait venir à représenter dans le futur ». Mais de quelle politique s’agit-il ? En quoi cet assassinat est différent des vingt-et-un morts tués par jour à Rio de Janeiro, en moyenne1 ? Ces morts violentes sont aussi politiques à leur façon car l’on ne peut nier l’existence d’une biopolitique, couplée à une nécropolitique qui en fait vivre certains et en fait mourir d’autres. Mais la mort de Marielle est reconnue comme spécifiquement politique car il s’agit d’une exécution très bien préparée, qui a également fauché la vie de son chauffeur, Anderson.

Marielle a été élue conseillère municipale en 2016. Le Psol « carioca » a su émerger du ghetto dans lequel se situe le PSOL national de la même façon que Marielle a su émerger du ghetto territorial appelé Maré. C’est ainsi, entre mouvement et institutions qu’ils se sont constitués réciproquement. Ce sont donc ces deux dimensions qu’il faut appréhender pour essayer de comprendre ce qui est en train de se passer.

Le PSOL à Rio est devenu le seul parti d’opposition à l’alliance politique conduite entre le Parti des Travailleurs de Lula et le Parti du Mouvement Démocratique Brésilien de Temer au niveau national qui avait, à Rio de Janeiro, son expression la plus dramatique et aussi, la plus évidente. Lors des manifestations de 2013, des millions de personnes ont protesté dans les rues contre les différents pouvoirs qui gouvernaient et qui gouvernent encore Rio de Janeiro : le gouverneur de l’État Sérgio Cabral (aujourd’hui en prison) et le maire de la ville Eduardo Paes, la « Police Pacificatrice » (UPP) et les milices. C’était une révolte aussi contre les différents pactes que les deux partis pratiquent entre eux sur le dos de la population en général, mais plus particulièrement des pauvres. Opposé à ce pacte, l’un des hommes politiques les plus influents du Psol à Rio est le député Marcelo Freixo qui a fait sa carrière en se jetant à corps perdu dans la lutte pour la défense des droits de l’homme et contre les milices territoriales – des mafias de policiers corrompus qui exploitent les pauvres : Freixo, est à la fois objet de la rage des mouvements fascistes, engendrés et renforcés par la violence généralisée et banalisée, mais aussi une figure politique douée d’une énorme force et légitimité dans deux camps : l’activisme de la classe moyenne qui reconnait que la seule façon de rompre la spirale de cette guerre urbaine est de transformer radicalement l’escalade sécuritaire en agenda social, mais aussi l’activisme émergent de la jeunesse des favelas et des banlieues. Ainsi, en deux moments différents, le Psol de Rio de Janeiro a réussi à percer les barrières des ghettos et des médias. Présent dans la série de films Tropa de élite, il a gagné de la notoriété et, sur cette notoriété, en 2012 il a mené une campagne-mouvement lors des élections municipales de 2012. Le Psol de Rio est donc, subjectivement et objectivement, un obstacle pour le régime mafieux qui gouverne une grande partie des territoires carioca et fluminense, c’est-à-dire, de la Ville et de l’État de Rio de Janeiro. Pour comprendre la force de ces mafias, il est important de rappeler que Marcelo Freixo, malgré sa notoriété, a perdu la mairie en 2016 en faveur de Marcelo Crivella, du Parti Républicain, avec 40,64 % contre 59,36 % des votes à son adversaire. Un des arguments soulevés pour expliquer ce résultat est que Freixo n’arrivait pas à pénétrer ces territoires contrôlés. Marielle, elle, était une fille de ces territoires.

Or, Marielle n’était pas seulement une représentante politique classique, en l’occurrence du Psol, mais aussi l’expression d’un nouveau type de mouvement social qui a renouvelé les luttes autonomes et les a déplacées dans le domaine de l’auto-valorisation. Ce fut un puissant changement venu par des politiques mineures telles que les cours préparatoires pour l’accès des pauvres et des noirs à l’université. Ceux-ci ne visent pas la défense de l’université publique pour une classe moyenne qui est en fait une élite, mais le difficile travail d’auto-organisation des jeunes sans université voire sans citoyenneté, des jeunes des favelas qui cherchaient à surmonter l’un des plus grands murs de la ségrégation sociale ; ces derniers ne se reconnaissent pas dans la mystification de la question raciale par le discours social, mais dans l’intégration de la lutte contre les héritages urbain et universitaire de l’esclavage, par la revendication d’actions affirmatives ; ces jeunes ne se reconnaissent pas non plus dans l’idéologie développementaliste qui fait du pauvre un lumpen qu’il faut transformer en ouvrier. Ce qu’ils pratiquent c’est l’affirmation de la puissance des pauvres. Des pré-vestibulares – nom de ces cours auto-organisées pour l’accès à l’université – sont nées de nombreuses initiatives de jeunes dans les bidonvilles et les banlieues, telles que le PVNC (Pré-Vestibular para Negros e Carentes), le CEASM (Centro de Estudos e Ações Solidárias da Maré), les collectifs Ocupa Alemão et Norte Comum, entre autres. Ce sont eux les nerfs du soulèvement de juin 2013 qui, pour la première fois, ont pu critiquer l’infâme bloc du biopouvoir qui agit sur leurs corps. Et le pouvoir des pauvres est l’intelligence et la multiplicité des corps. Marielle était l’incarnation de la puissance de la « femme noire, favelada et lesbienne » qui constitue librement ses connaissances, sa sexualité et son pouvoir et, dans ce processus, est devenue conseillère municipale de l’autonomie et de la multiplicité des pauvres.

L’exécution politique de Marielle a donc deux déterminations structurelles : tuer une représentante politique du Psol de Rio, seul parti à avoir affronté les pactes mafieux qui articulent narcotrafiquants, police, milices et hommes politiques, et tuer l’expression de la résistance dans les favelas qui a osé se soulever ces dernières années. Ce sont deux déterminations car Marielle est elle-même double : une expression très puissante des luttes qui défient tous les jours, avec leur intelligence et leurs corps, la nécropolitique qui agit dans les favelas et les banlieues et, en même temps, une représentante politique des plus légitimes et actives pendant son bref mandat.

Or, les deux aspects à la base de cette « exécution » doivent être analysés dans un cadre très particulier qui est celui de l’intervention fédérale dans la sécurité de l’État de Rio de Janeiro. Cette intervention a été déclarée de façon inattendue par le très impopulaire président Michel Temer2, dont l’entourage le plus proche vient d’être emprisonné pendant quatre jours et inculpé de corruption au moment où nous rédigeons cet article (le 29 mars). Si les assassinats de leaders politiques ne sont pas tout à fait une nouveauté au Brésil, en particulier dans les régions rurales, l’assassinat de Marielle rompt le pacte tacite sur la « gestion » de la violence à Rio de Janeiro : un pacte qui laisse faire la truculence, la brutalité, contre les pauvres – dont celle des policiers eux-mêmes – dans les favelas et les périphéries en général, mais qui n’admet pas que les institutions soient attaquées. Cette ligne est rarement franchie : le meurtre de la juge Patricia Acioli en 2011 fut une exception et aujourd’hui cette exception se renouvelle avec le meurtre de Marielle Franco, mais sous une dimension explicitement politique. Contrairement à la juge, Marielle n’était pas une menace judiciaire ou policière pour les articulations mafieuses des pouvoirs à Rio de Janeiro et c’est pour cela que la dimension politique de ce meurtre apparaît clairement.

Alors que les investigations sont en cours, les grands médias comme la chaîne de TV Globo, et des militants du Psol parmi d’autres, prennent position : ils s’affrontent au sujet de l’intervention fédérale. La couverture médiatique de la Globo respecte la militance de Marielle pour les Droits de l’Homme (et même pour le Psol) mais elle se saisit de son meurtre pour justifier l’intervention fédérale. Pour la Globo, l’intervention fédérale est nécessaire dans un État sans gouvernement et qui doit faire face à une terrible crise économique et sociale. De leur côté, les militants du Psol et même les activistes indépendants renouvellent leurs accusations contre la Globo sur son rôle pendant la dictature militaire d’autrefois et lui reprochent de changer le sens du combat de Marielle, qui était contre l’intervention fédérale. Or cette position avait bien des raisons d’être : Marielle est née dans la favela de la Maré située au bord de l’une des principales voies d’accès à la ville et s’y connaît en matière de bavures des forces de l’ordre entre autres. La Maré est un complexe de seize communautés qui vivent sous le joug de trafiquants de drogue, de la milice ainsi que de la police. Pour la réalisation de la Coupe du Monde en 2014, la Maré a été l’objet d’une « occupation militaire » de quatorze mois (du 5 avril 2014 au 30 juin 2015) décidée alors par le gouvernement de Dilma Roussef du PT et le gouverneur de l’État Sérgio Cabral du PMDB.

Marielle a milité contre l’intervention fédérale du gouvernement actuel au nom de la sécurité de l’État, ainsi que contre l’occupation militaire du gouvernement précédent qui devait garantir la réalisation des méga-événements. Marielle se battait pour les Droits de l’Homme à la Maré, c’est-à-dire au sein de sa communauté, mais aussi dans d’autres favelas de la ville, et avait tout récemment dénoncé les actions abusives du 41ème Bataillon de la Police Militaire de Rio de Janeiro. Son opposition à l’intervention fédérale s’inscrit dans cette complexité et, par conséquent, il n’est pas possible de la comprendre sans prendre en compte sa lutte contre les autres pouvoirs présents dans les territoires. Affirmer, par exemple, que les coups de feu qui l’ont tuée sont le résultat de l’intervention fédérale signifie laisser certains pouvoirs – non seulement ceux qui agissent dans l’obscurité mais également ceux qui, sous un manteau institutionnel, leur fournissent un support – dans une position confortable, sans aucun obstacle à leurs opérations. Et cela indique également une adhésion sans scrupule à des manipulations qui ne viennent pas uniquement des grands medias mais aussi des réseaux sociaux animés par les militants, dont ceux du PT. Sans les résultats de l’enquête mais dans l’imminence de ses conclusions, nous pouvons affirmer que l’on ne peut ouvrir le champ d’un exercice radical de la démocratie qu’en ouvrant le champ à la discussion sur les sens politiques de ce meurtre, même si c’est la Globo qui diffuse les manifestations et hommages à Marielle tout au long des derniers jours.

On ne peut se rappeler et perpétuer la lutte de Marielle sans reconnaître le rôle du Psol, et en particulier sans prendre acte de la critique du parti à la « peemedebization du PT », c’est-à-dire, aux alliances politiques du PT avec le PMDB, ainsi qu’aux articulations économiques avec le monde des affaires et la corruption qui les ont accompagnées. Mais cela ne signifie pas rester coincé dans ces limites. Marielle était beaucoup plus qu’une conseillère municipale élue du PSOL. Marielle était un corps de femme noire, résidente dans une favela et lesbienne, et donc un corps « tuable » selon la nécropolitique locale, mais qui s’en était échappé jusque-là. Elle a émergé des luttes de la Maré, des luttes des pauvres et des Noirs pour l’accès à l’université, et depuis lors, avec un diplôme en sociologie et une maîtrise en administration publique dans les mains, elle a continué à se battre pour plus de droits : il ne s’agissait pas de Droits de l’Homme génériques, mais d’un mouvement pour une vraie circulation dans toute la ville et pour une pleine expansion de toute la vie, bien au-delà des institutions. L’on ne sait toujours pas qui a tué Marielle Franco mais l’on sait que, pour ne pas continuer à tuer des Marielles, il faut ouvrir ses luttes à leur puissance multitudinaire au lieu de les enfermer dans les rangs d’un parti. Car il n’y a que cette puissance transversale qui puisse rompre les pactes pourris de Rio de Janeiro.

1 Moyenne calculée par l’ISP (Instituto de Segurança Pública) lié à la SESEG (Secretaria de Estado de Segurança Pública).

2 Rappelons que Michel Temer du PMDB a été vice-président de la présidente destituée Dilma Roussef du PT pendant six années : de 2010 à 2016.

 

Szaniecki Barbara

Designer, professeure à l’Université de l’État de Rio de Janeiro et membre du réseau Universidade Nômade Brasil. Elle a publié Outros Monstros Possíveis (Annablume, 2014) et Creative Capitalism, Multitudinous Creativity (Lexington, 2015) avec Giuseppe Cocco. Elle est membre du collectif de rédaction de Multitudes.

Cocco Giuseppe

Politologue, professeur à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, membre du réseau Universidade Nômade Brasil. Il a publié avec Antonio Negri, GlobAL (Amsterdam, 2007). Il est membre du collectif de rédaction de Multitudes. En 2018, il lance avec Bruno Cava le livre New neoliberalism and the other (2018), de Lexington.