Moment critique pour l’autogestion soviétique naissante Analyse d’un jeu d’activités organisées

Devant[[Anne Querrien, rédactrice en chef de la revue « Les Annales de la Recherche urbaine », éditée par le Plan urbain au ministère de l’Équipement, anime depuis deux ans une coopération scientifique avec le Centre de recherches régionales de l’Académie des sciences de l’Union soviétique. Cet article a été rédigé à partir du rapport établi par Boris Sazonov, directeur adjoint du Centre de recherches régionales, avant et après le jeu sur l’autogestion territoriale dans le quartier de Brateevo, tenu à la demande du Mossoviet (Conseil municipal de Moscou) en octobre 1990. Le rapport de Boris Sazonov a été traduit en français par Dominique de Lapparent, ingénieur de recherches à l’IRCID-CNRS. Des extraits de ce rapport paraîtront dans les Annales de la Recherche urbaine n° 51 et dans d’autres revues françaises. Cet article sera partiellement publié dans la revue Centaure, éditée par le courant des méthodologues. la situation de pénurie en matière de logements et de services collectifs, l’État soviétique a concédé à des groupes de jeunes techniciens et scientifiques de Moscou et Leningrad le droit de produire leurs propres grands ensembles, ainsi que quelques services innovants et de se lancer à la conquête des ressources économiques nécessaires à la consolidation de ces premiers acquis. Les quartiers ainsi créés, les MJK, regroupent environ 500 000 personnes à Moscou. Le mouvement, démarré en 1985, et qui a produit une vingtaine de quartiers dans la capitale, s’est arrêté, faute de nouvelles concessions territoriales. Les MJK les plus actifs, notamment Atom et Saborovo, ont obtenu une quasi-délégation de pouvoir, proposée en modèle pour la constitution des comités d’autogestion sociale dans tous les quartiers où se faisaient jour des revendications urbaines. Élus aux soviets d’arrondissement ou au Mossoviet, les animateurs de ces comités se sont transformés en maillons du nouveau pouvoir en cours de constitution. La « perestroika » se résumerait-elle à un simple renouvellement de génération dans le personnel dirigeant ? Le désir général de fuir la dictature, et ceci massivement donc sur place, au pays, est trop fort pour que les protagonistes de ce mouvement social acceptent de voir réduire leur propre action à un résultat aussi misérable. Ils sont les premiers à se demander comment créer les conditions d’une gestion locale autonome et non servile.

Une cinquantaine d’élus locaux, de juristes, de scientifiques et de méthodologues du changement, se sont donc réunis au cours de l’année 1990, grâce à un financement du Mossoviet, pour examiner cette question au cours d’un jeu d’activités organisées conduit par Boris Sazonov, directeur adjoint du Centre de recherches régionales de l’Académie des sciences d’Union soviétique. Ils avaient pris pour exemple le quartier de Brateevo, proche du MJK de Saborovo, où s’est constitué le premier comité d’autogestion sociale de Moscou. Il y a aujourd’hui 200 comités d’autogestion sociale pour 500 quartiers.

Les nouveaux sujets politiques

L’auto-construction de grands ensembles de logements en périphérie de Moscou, comme la réhabilitation spontanée d’immeubles anciens plus au centre, a témoigné depuis 1985 de la volonté affirmée des moins de 35 ans d’en finir avec « la stagnation ». Dans les terrains qui leur ont été concédés, les jeunes ont pu faire éclore des rapports sociaux un tant soit peu nouveaux, se préoccuper d’écologie même à un niveau minimal, prendre pratiquement conscience des problèmes engendrés par la diversité et l’hétérogénéité sociales que nie la gestion officielle. Certes ces expériences étaient institutionnellement limitées à la construction à partir de panneaux préfabriqués traditionnels d’immeubles de même nature que les sinistres HLM moscovites de la dernière période. Certes il fallait limiter la créativité à quelques services urbains particulièrement en faillite dans les banlieues comme les crèches ou les écoles, et surtout, pendant ce travail de construction, les jeunes étaient sous-payés voire pas payés du tout. Rétrospectivement certains parlent d’une dernière manifestation de leur aptitude à la servitude volontaire. Pourtant ces comités ont été l’occasion d’expérimenter la force de l’organisation collective de base, de marquer l’espace à l’aide du micro-pouvoir ainsi conquis : les panneaux de façade sont mieux agencés que dans les quartiers normaux. Il y a des vide-ordures, des parkings souterrains, des codes pour les portes d’entrée, tout un ensemble de mini-signes conquis certes par l’astuce, mais distribués démocratiquement sur tout un territoire, ainsi privilégié. Les habitants du MJK savourent le plaisir d’un niveau de vie supérieur.

Mais le mouvement est terminé, l’État n’est plus en position de concéder. Grâce à l’action des MJK et des KOS (comités d’autogestion sociale), il n’y a plus – aux yeux des Moscovites – de terrains libres dans Moscou. Et pourtant ces comités veulent exercer un pouvoir. Leur message écologique a été entendu, jusqu’à nouvel ordre. Travailler au développement de l’économie soviétique est le problème de l heure. Profiter pour ce faire des positions acquises antérieurement, quoi de plus normal. Pourquoi ne pas proposer que la dévolution des biens de l’État lors de la privatisation très proche se fasse au profit des comités locaux des quartiers qui supportent la charge écologique souvent pénible des établissements industriels ? Pourquoi ne pas faire revenir au peuple ce qu’on a toujours affirmé être sa propriété, et donner au passage aux leaders locaux de ce peuple les fonctions de directeurs d’entreprise ? Certains ont déjà commencé à l’exiger, peu soucieux de savoir qu’ils ne disposaient pas des compétences adéquates, eux qui comme tous les Soviétiques reprochent au stalinisme d’avoir mis aux postes de commande des ignares. Le sentiment de répéter l’histoire, et le désir de se garantir contre elle, sont présents. A faire localement ce qu’on faisait au centre, ne risque-t-on pas de reconstituer ailleurs les mêmes maffias qu’on a dénoncées bruyamment, et surtout de reproduire la même confusion paralysante entre l’économique et le politique ?

Cette contradiction, la volonté de la lever, ont motivé l’intervention des méthodologues spécialistes des jeux d’activités organisées, avec qui les MJK ont d’étroites relations depuis le début du mouvement. Le MJK Atom par exemple dit prendre toutes ses décisions collectives par la méthode des jeux, et a créé en son sein une entreprise de formation et de production publicitaire par ladite méthode : Igra Technica. Une société de consultants, Nauka, issue également du mouvement des MJK, réalise ses études par ces méthodes.

L’espace du jeu

A la différence du système planifié, le jeu est fondé sur l’hypothèse de l’irréductibilité de la pluralité des acteurs. La communication entre les acteurs ne se réalisera pas par la linéarisation de leurs positions selon une valeur commune, mais par la représentation de leurs différences dans un espace commun, l’espace du jeu. Chaque acteur participe à plusieurs systèmes d’action différents, qui ne communiquent entre eux qu’à travers sa capacité à agir au même titre que les autres sur un système commun construit artificiellement, le système d’action du jeu. Inversement faction engagée dans l’espace du jeu rétro-agit sur le système d’action dont elle est la représentation. Ainsi chaque système d’action particulier peut être conduit à se modifier de façon autonome, en réaction à la participation de quelques acteurs du jeu. Cette méthodologie semble en Union soviétique la seule à même de lutter contre la tendance de la strate de reproduction du système à toujours détourner à ses propres fins les modifications proposées par la strate d’innovation. Le retour d’un système à l’équilibre est normal: ce n’est que par l’interaction avec d’autres systèmes qu’il peut être conduit à se modifier. Mais si les systèmes sont autonomes cette interaction n’existe pas a priori, et s’ils ne sont pas autonomes, elle n’a pas de consistance propre. D’où la nécessité d’un espace ad hoc construit pour produire l’interaction par action et réaction. Les avatars du système d’autogestion locale relèvent donc bien du domaine d’intervention spécifique des jeux.

Dans les pays occidentaux on a constaté que le professionnalisme semble avoir permis un triomphe relatif de la strate d’innovation sur la strate de reproduction. C’est ainsi que Max Weber par exemple décrit le développement du capitalisme comme une éthique de l’agent économique. Produit de la subjectivité reproductrice du système, le professionnalisme s’en écarte en surinvestissant les procédures ; mais le changement ainsi induit reste en fait asservi, et ne s’exprime qu’en intensité, quantité de temps ou d’argent. En Union soviétique le professionnalisme a été détruit par le contrôle maniaque des procédures, qui a fini par s’effondrer lui-même sous sa propre impuissance à laisser se développer librement l’action. Le professionnalisme n’a plus d’espace pour se reformer, du moins dans l’immédiat, ce qui rend la coopération entre Soviétiques et Occidentaux particulièrement difficile ; elle ne peut en aucun cas se réaliser par le seul échange technique, comme il est de règle dans les organismes nationaux et internationaux qui en sont chargés.

Cependant une valeur politique – l’autonomie, la décentralisation, l’autogestion – s’est introduite dans le processus d’accumulation mondiale depuis la fin des années 60, et les collègues soviétiques n’y ont pas été insensibles, d’où une demande de coopération avec la France sur les aspects sociaux de l’urbain, champ privilégié apparemment de la décentralisation dans ce pays. La passion pour le territoire peut-elle mobiliser en Union soviétique comme en France, des forces de changement équivalentes, et même supérieures, à celles qu’a pu mobiliser la passion du travail ? Mais d’abord qu’est-ce que le territoire ? En Russie, dans les mouvements écologiques, sa vision s’enracine souvent dans des éléments archaïques, faits de paysages vidés de toute présence humaine et dont le souci ne peut être confié qu’à une nouvelle élite du savoir sinon de la culture, à une technocratie éclairée. La tentation n’est pas propre à l’Union soviétique, nous la connaissons aussi, et l’Allemagne en a beaucoup souffert.

Mais comment concevoir écologiquement un territoire urbain ? Comment se le représenter ? Une réponse simple a consisté en France, après les lois de décentralisation, à déplacer la question du plan intellectuel au plan politique, en acceptant de faire des élus du peuple occupant le territoire les représentants du territoire considéré, c’est-à-dire de ramener le territoire à sa seule dimension sociale, la dimension politique étant considérée comme donnée. Nos amis soviétiques se trouvent confrontés à la même possibilité paresseuse mais la dictature leur a appris la capacité du social à dévorer le politique, et à faire disparaître violemment la question de l’Autre. Il est en France bien des signes avant-coureurs d’une telle évolution. La méthode des jeux propose un point d’arrêt sur cette ligne de plus grande pente. Peut-on former une représentation de la notion de territoire, qui agrée à l’ensemble de ses parties prenantes et qui ne consiste pas à les aligner toutes sous la coupe d’un acteur dominant, les élus locaux par exemple ?

D’où viennent les jeux ?

Les jeux d’activités organisées sont issus des travaux du Cercle méthodologique fondé à l’Université de Moscou par Alexandre Zinoviev en 1948. Il s’agissait d’abord d’analyser collectivement les processus cognitifs, la diversité des dialectiques entre l’abstrait et le concret, et notamment de lire Le Capital de Marx, comme l’a enseigné ici Louis Althusser. Puis sous l’influence de G.P. Shehedrovitsky, s’est développée une logique génétique du contenu embrassant toute l’histoire des sciences, plutôt dures que molles, vu les contraintes dogmatiques et institutionnelles qui pesaient sur les spécialistes de sciences sociales. Cependant dans les années 60-70, le Cercle méthodologique de Moscou est passé de l’analyse du procès du travail scientifique à celle du procès d’activité sociale, en se consacrant notamment aux disciplines de projet, à la charnière entre l’activité scientifique et l’action, comme l’architecture, l’urbanisme, la pédagogie, et tout ce qui concerne le développement humain.

Ces activités méthodologiques n’avaient pas encore la forme de jeu. Le premier jeu d’activités organisées a été réalisé en 1979, avec la volonté d’élargir le cercle en formant les acteurs à la programmation de l’action méthodologique, aux fonctions générales de communication, pour qu’ils puissent eux-mêmes se faire formateurs dans les différents domaines scientifiques pour lesquels le cercle méthodologique organisait ses formations jusque-là. Cette expérience fondatrice a permis d’expérimenter l’espace du jeu comme espace de mise en relation des diverses disciplines scientifiques, et de conclure à la possibilité de l’interaction dans le jeu de domaines autonomes par construction. Les méthodologues ont alors compris qu’ils étaient devenus les techniciens d’une activité collective de pensée objectivée et donc transmissible. Certains d’entre eux ne se sont d’ailleurs pas privés d’une dérive lucrative vers des activités psychotechniques de facilitation de l’expression de soi et de renforcement du moi, tirant évidemment argument de l’omniprésence de telles techniques en Occident.

Actuellement plus de 200 équipes pratiquent les jeux en Union soviétique. Chacune est animée par un méthodologue, connu pour sa pratique spécifique de la chose, et entouré d’une équipe de cinq à dix jeunes de formations universitaires diverses, attirés par l’expérience humaine exceptionnelle que constituent ces jeux. Des experts des problèmes pratiques traités dans les différents jeux participent également pour apporter leur savoir-faire, et bénéficier des retombées psychosociologiques du jeu. Les jeux ont lieu dans des hôtels ou des centres de vacances, dans une atmosphère confortable. Ils durent de 5 à 15 jours et rassemblent de 30 à 200 participants suivant les cas. A raison de 10 jeux par an en moyenne pour les équipes d’animation, cela fait environ 200 000 personnes qui participent à un jeu tous les ans, et 2 000 personnes qui participent à plein temps ou à temps partiel à cette activité. Avant 1987 les jeux étaient gratuits, mais ils sont maintenant vendus aux institutions commanditaires qui paient de 1000 à 2 000 roubles par participant. Le secteur est déjà régi par les lois de l’économie de marché, et est plutôt lucratif. (Le salaire moyen en URSS est de 250 roubles).

Les jeux sont utilisés dans les situations d’incertitude, aux points de bifurcation, quand se manifestent des conflits difficilement évaluables. Ils portent actuellement sur l’aménagement urbain et régional, le développement industriel, l’éducation, le passage à l’économie de marché, le développement des structures démocratiques, les problèmes ethniques, culturels, écologiques, soit sur tout ce qui fait problème en Union soviétique, et que n’ont pas traité les sciences sociales muselées par le Parti communiste. Les jeux investissent un vide scientifique et idéologique quasiment complet en permettant aux personnes de quelque niveau que ce soit de modéliser leurs problèmes pour être en mesure de les traiter individuellement dans leur vie quotidienne. Cependant certains conducteurs de jeux comme Boris Sazonov préfèrent travailler avec des personnes d’un niveau de responsabilité déjà affirmé pour qu’elles puissent peser dans la construction des nouvelles institutions. Le jeu est alors mené dans une perspective stratégique. D’autres jeux répondent plus prosaïquement à la demande du client, notamment de tous ceux qui cherchent une aide pour devenir économiquement actifs ; ce sont les jeux les plus lucratifs.

Le déroulement d’un jeu

Les participants du jeu sont physiquement extraits de leurs déterminations habituelles, et plongés dans un espace par rapport auquel il leur est demandé de développer leur propre capacité d’action pour être à même d’agir dans la situation locale qu’ils sont venus analyser. Les personnes déjà dotées d’une forte capacité d’action dans la société sont donc celles pour qui l’observation de la règle du jeu est la plus difficile, car l’espace du jeu restreint au départ leur capacité d’action habituelle, au lieu de l’augmenter. C’est ce qui a été observé notamment dans le jeu auquel participaient les députés locaux de Moscou. Chaque participant au jeu doit faire entrer en résonance l’espace du jeu, qui comprend tous les autres, et l’espace de son propre système d’action, en abandonnant la position dominante éventuelle que lui donnait celui-ci pour laisser place aux points de vue des autres sur lui autant qu’à son point de vue sur eux.

Chaque méthodologue propose à ses participants une méthode d’exposition visuelle qui lui est propre, pour que chacun puisse représenter à tous sa pensée de manière objectivée, sensible, et non uniquement verbale. Des croquis sont donc fabriqués à toutes les étapes du jeu, avec des consignes variables suivant le directeur du jeu. Ces croquis sont rendus publics, et discutés en séances plénières par le méthodologue avec les participants. La place que chacun donne aux autres et à soi-même est le principal thème de ces représentations. La pensée se détache donc du soi pour venir s’inscrire sur une surface de travail en commun matérialisée, surface où elle se met en jeu, avant d’être reprise. La méthodologie de Boris Sazonov est particulièrement intéressante en ce qu’elle oblige les participants du jeu à se mettre d’accord sur les positions que chacun accorde à l’autre dans sa représentation de l’espace du jeu. Elle est particulièrement efficace, en même temps que risquée, pour prendre au jeu responsables politiques, administratifs et économiques, alors que d’autres méthodes moins sophistiquées se bornent à former ceux qui le veulent à une nouvelle mentalité économique, voire à assujettir leurs clients à la nouvelle politique économique. Mais il s’agit alors de cette dérive lucrative des jeux peu intéressante du point de vue d’une recherche politique.

A partir du moment où le jeu prend une valeur en soi, comme espace d’une action libre, il ne peut plus être réduit à la fonction d’instrument propre à atteindre des objectifs prédéterminés. Mais cette valeur ne peut être obtenue que par un travail de préparation approfondi du méthodologue. C’est lui en effet qui institue l’espace du jeu en représentant le problème tel qu’il l’aperçu par son travail préparatoire, avec ses techniciens du jeu, avec ses experts, avec les commanditaires. Lorsque le travail du méthodologue est sérieux, cette préparation dure environ neuf mois, et les participants découvrent un espace déjà balisé complètement différemment de ce qu’ils ont l’habitude d’observer, ne serait-ce que par la mobilisation de connaissances scientifiques, l’appel à des experts voire à des expériences étrangères. Les inputs organisés pendant le jeu par le méthodologue sont nombreux et peuvent donner à l’observateur extérieur l’impression d’une sorte de lavage de cerveaux par accumulation supposée autoritaire de contenus, cependant plus ou moins hétéroclites. Mais en fait ce que le méthodologue va essayer de faire sentir c’est comment ces porteurs de contenus divers se situent dans le jeu, quelles lignes d’action ils offrent ou refusent aux autres participants, et quel cas ils doivent donc, suivant leur position propre, faire de telle ou telle prestation. Le méthodologue peut apparaître ainsi comme un deus ex machina, d’autant qu’en Russie la logorrhée verbale accompagne facilement toutes ces activités, mais en fait sa position n’est que celle d’un metteur en scène, lecteur de la pièce qui lui a été écrite collectivement dans la phase de préparation. Le choix des techniciens du jeu est d’ailleurs fait pour actualiser l’émergence d’une parole autre, et éventuellement fraîche, au sein de l’espace du jeu. La parole des experts semble par contre un peu pesante, trop orientée vers la présentation d’une solution au problème du jeu ; mais c’est bien leur fonction dans l’espace de celui-ci. A eux de faire passer la communication autrement, d’agir plus efficacement, de se mettre davantage en jeu. Toujours est-il que le collectif méthodologique dans lequel ils s’inscrivent, et que domine fortement le méthodologue, les frustre abondamment, car il ne s’agit jamais que de renvoyer à la réflexion collective les formulations successives du problème, les nouvelles configurations de l’espace du jeu, sans prétendre solutionner quoi que ce soit. Dans le travail entrepris après le jeu et contractuellement défini à la fin de celui-ci, les participants vont par contre acter de leur point de vue ce qu’ils ont agi dans le jeu de l’espace commun.

Le sujet collectif d’un jeu se forme donc au cours d’un processus continu d’évaluations interactives des buts et des valeurs poursuivis par les participants du jeu à travers les problèmes concrets mis en commun. Ces buts et ces valeurs, au départ assujettis aux positions de chacun, se modifient peu à peu au cours de cette interaction, de manière à n’être librement et consciemment poursuivis au sein de l’espace du jeu, c’est-à-dire assumés aussi bien qu’acceptés par les autres. Cette transformation ne va pas sans modifications à la marge de la conception des actions ainsi mises en jeu. Les participants découvrent que l’action est objet d’elle-même, susceptible de modification grâce à son évaluation. Cette découverte est transférable dans la vie quotidienne ; elle est tout simplement celle du professionnalisme évoqué plus haut. Ce n’est qu’en devenant actif au sein du jeu qu’on peut éprouver ce plaisir d’un nouveau professionnalisme, cette liberté sensible que donne l’espace du jeu. C’est ainsi que le jeu sur l’autogestion locale a démontré, de manière sensible, aux élus locaux, que devenir de nouveaux bureaucrates serait pesant, les entraînerait à se battre sur trop de fronts, leur imposerait trop de valeurs assujettissantes. C’est sa propre liberté d’être humain, qui est pour chaque participant du jeu le critère ultime de jugement, notamment sur ce qu’il doit transférer du jeu à sa vie quotidienne. Chez les personnes peu formées intellectuellement, le jeu prend donc une connotation fortement émotive ; l’intellectualité peut à l’inverse constituer un barrage au procès de modification évaluative dans lequel consiste le jeu. Au méthodologue de jouer.

Le jeu de l’autogestion locale

Le méthodologue s’appuie notamment sur les connaissances scientifiques, dans le domaine de l’action territoriale, celles qu’a développées le Centre de recherches régionales de l’Académie des sciences d’URSS en particulier. Pour ce centre le système d’action territoriale comporte un ensemble d’institutions sociales liées aux différentes fonctions urbaines. Le système d’action territoriale est constitué de relations entre individus et organisations, et ce sont ces relations qu’il s’agit d’activer dans le jeu à travers des participants individuels. Telle est la position d’expert qui est introduite dans le jeu, et représentée par le directeur du Centre de recherches régionales, Victor Tischenko. Les sujets de l’action territoriale ne sont pas les habitants du quartier en tant que destinataires finaux des processus qui s’y déroulent, sauf lorsqu’ils se sont déjà mis en action, comme dans le cas de ceux qui ont formé les comités d’autogestion locale et le comité de gestion du MJK. Mais maintenant que l’effervescence sociale à l’origine de ces comités est retombée, et qu’ils sont élus par toute la population concernée, ce sont les élus qui constituent les seules figures actives de ces organisations, les seules figures concernées par le jeu. Les autres sujets du territoire local sont les services territoriaux de gestion ou de projet des administrations municipales, la science en qualité de facteur d’intellectualisation des décisions, et sans doute de facteur de qualification des habitants de ce quartier, et les établissements industriels qui structurent la vie du quartier en lui fournissant ses emplois, mais aussi ses ressources fiscales et la plupart de ses services locaux. L’un des enjeux de la privatisation à l’étude à Moscou est l’autonomisation des services aux habitants par rapport aux entreprises, et leur municipalisation, ou leur transformation en services privés ou d’économie mixte. D’où viendront les ressources pour les gérer si ce n’est des entreprises locales, alors que les salaires sont toujours aussi faibles et que la privatisation signifie d’abord la fin des subventions du centre ? Comment va continuer la vie sur le quartier pendant des transferts de responsabilités ou de financement aussi massifs ? On comprend qu’à ces questions angoissantes les leaders de l’autogestion aient tendance à répondre par la logique de l’accaparement des biens publics et de l’autogestion comme gestion au plus pressé.

Cependant les différents sujets territoriaux ne sont pas d’accord entre eux sur la nouvelle répartition des pouvoirs à opérer. Chacun espère bien tirer de la réforme en cours les conditions de son autonomie : les dirigeants d’entreprises espèrent que les capitaux ou au moins les débouchés commerciaux vont venir pour leur permettre de transformer les établissements de ministères qu’ils dirigent en entreprises privées de taille moyenne dont ils seront les directeurs ; les responsables des services urbains espèrent que la réforme municipale donnera à l’arrondissement les ressources fiscales suffisantes pour continuer de financer les activités qu’ils organisent, voire pour les améliorer. Les uns et les autres ne veulent surtout pas que les députés locaux leur dictent ce qu’ils ont à faire, même si l’expérience autogestionnaire de ces derniers a servi à tous de référence pour revendiquer l’autonomie. Quant aux scientifiques ils aspirent au leadership moral du processus, ce qui n’est pas non plus compatible avec une position hégémonique des députés, telle qu’elle existe en France. Des intérêts différents sont en jeu, en contradiction, et ce n’est pas à la population de trancher puisque par construction elle ne peut que conforter, par la procédure élective, l’hégémonie des élus que les autres acteurs ont décidé de combattre. Le jeu ne représente pas l’opinion publique au sens traditionnel du terme, mais modélise l’interaction des logiques en présence, pour obtenir de chacun des sujets qu’il modifie sa stratégie en référence à l’image qu’en donne l’espace de jeu.

Les élus locaux se voient décrits par les autres participants du jeu comme des gens qui, nouveaux détenteurs du pouvoir, voudraient continuer de se poser non seulement en serviteurs de la population, comme disaient les bureaucrates autrefois, mais en maîtres puisqu’ils se prétendent capables de travailler à satisfaire ses besoins directement dans avoir besoin de recourir à la médiation du pouvoir central. C’est ignorer l’origine de ces comités d’autogestion et de ces coopératives de logement de jeunes qui n’ont été rendus possibles que par les concessions du pouvoir central, et qui sont incapables de rien d’autre que de redistribuer localement les privilèges qu’ils ont obtenus. Ils seront complètement impuissants à se perpétuer au-delà de la disparition du pouvoir en place, à maintenir sur le quartier une économie de services aux habitants quand l’économie prétendant répondre aux besoins aura disparu dans tout le pays pour être remplacée par l’économie de marché. Les députés locaux ont suffisamment conscience d’ailleurs de la fragilité de leur position pour souhaiter que la nouvelle législation sur la propriété leur concède celle des espaces extérieurs aux logements, ce qui leur permettrait de créer de nouvelles entreprises dont ils tireraient les ressources nécessaires à leurs activités. Mais eux qui se sont battus pour des quartiers écologiques, que vont-ils faire ainsi à densifier les espaces extérieurs : sont-ils des serviteurs du peuple ou des pollueurs ? Que veulent-ils en fait sinon maintenir un pouvoir local déjà obsolète, et ce à n’importe quel prix ? Le pouvoir local ne risque-t-il pas de gaspiller des ressources dans des projets économiques sans autre signification que le maintien de son hégémonie ? Doit-on laisser se reproduire localement l’ancienne confusion de l’économique et du politique avec son coût désastreux pour la vie quotidienne ?

Pour ne pas retomber dans l’ancienne attitude paternaliste de gavage maigre de la population, ou se résoudre à la négociation maffieuse de privilèges fonciers à des entreprises privées qui pourraient monnayer des passe-droits auprès du pouvoir local, les structures d’autogestion n’auraient-elles pas intérêt à organiser la privatisation des services qu’elles sont amenées à créer, à laisser ces services se transformer en entreprises aux territoires ouverts et accueillants à ceux qui acceptent de rémunérer les services à leur prix ? Les structures d’autogestion se garderaient alors la fonction politique, celle de représentation de la population auprès des différents acteurs en présence, celle de la constitution d’une subjectivité locale active, laissant aux autres acteurs le soin de développer leurs subjectivités spécifiques dans les champs qui leur sont propres.

La problématique proposée par l’expert, en relation avec l’émergence de nouveaux acteurs territoriaux administratifs et économiques, était fort éloignée de celle qu’avaient proposée les élus locaux lors de la commande du jeu. Ceux-ci voulaient :

– préciser le projet du statut du comité d’autogestion sociale de l’ensemble d’immeubles de Brateevo, en le comparant avec le statut du comité du MJK de Saborovo, élaborer un projet de décision du comité exécutif du soviet d’arrondissement sur les obligations des services de l’arrondissement liées à l’extension des droits et de la responsabilité des comités d’autogestion sociale des grands ensembles.

– élaborer un projet du Comité exécutif du soviet de Moscou sur les obligations des services de la ville liées à l’extension des droits et des responsabilités des comités d’autogestion sociale des grands ensembles.

En perte de légitimité du fait de l’affaiblissement du mouvement d’autogestion interne à l’État face à la montée du mouvement de privatisation et d’initiative économique, les leaders de l’autogestion demandaient au jeu de les aider à rasseoir leur pouvoir grâce à une captation à leur profit de l’activité réglementaire du centre, alors qu’on sait que celle-ci n’a de sens que dans la mesure où elle traduit des légitimités acquises sur le terrain ! Les députés locaux ont essayé de mobiliser en leur faveur les autres participants du jeu, représentants de la ville de Moscou et de l’arrondissement, futurs chefs d’entreprise, représentants des appareils de justice et de police, travailleurs sociaux, scientifiques. En vain. Ces tâches de rédaction juridique qui supposaient le problème résolu à l’inverse de ce que ces acteurs estimaient n’intéressaient évidemment pas ceux-ci. Et le méthodologue a évalué la situation dans le même sens, prenant le risque de voir les députés sortir du jeu alors qu’ils sont au nombre des leaders du renouveau de la société soviétique. Les participants du jeu trouvaient tous que ces leaders, malgré leur efficacité antérieure, faisaient maintenant la preuve de leur incapacité à gérer le quartier mieux que les anciennes structures de pouvoir, et qu’il fallait donc laisser la place à de nouvelles structures, indépendantes de la représentation politique qui n’était aucunement contestée à ces leaders, et s’appuyant sur les forces sociales émergentes, c’est-à-dire les acteurs économiques.

Après le jeu, le comité d’autogestion sociale de Brateevo, qui avait obtenu son financement par le Mossoviet, a d’ailleurs décidé que ses membres allaient eux-mêmes devenir des chefs d’entreprises locales, mais privées, non assises sur l’accaparement de la propriété publique. L’expérience du jeu a porté.

Le rôle du politique

Pour les méthodologues les structures de pouvoir locales sont d’abord responsables du libre développement des sujets de l’action, de l’activation des habitants et non de l’organisation de leur passivité par la réponse à leurs besoins. Les structures de pouvoir locales, responsables de l’action du territoire entendu comme espace collectif d’organisation de l’action, sont responsables avant tout de la solution des problèmes culturels et politiques que regroupe la notion aussi vaste que floue de justice sociale, de réalisation en actes d’une égalité de droits. Cette fonction est à séparer absolument, dans le sujet qui l’exerce, de celle de l’entreprise qui n’agit pas les mêmes valeurs. Ce n’est en effet que dans la séparation rigoureuse des pouvoirs que se construit l’espace démocratique, l’espace de la communauté réciproque de l’un et du multiple.

Pour l’heure l’essentiel semble de poursuivre la réflexion sur les fondements juridiques de l’activité politique en analysant notamment les expériences étrangères qui distinguent déjà les fonctions politiques des fonctions économiques et les confient à des mains différentes. L’urgence semble surtout d’institutionnaliser un espace de production moderne, aux perspectives technologiques suffisantes et à la gestion autonome, qui ne soit pas garanti dans son approvisionnement et ses débouchés par l’administration mais par le développement du marché, c’est-à-dire un espace de validation spécifiquement économique. Les sujets porteurs de cette autonomie entreront alors en dialogue avec l’administration et les différentes forces sociales à propos du développement territorial. La démocratie n’est possible qu’au prix du surgissement d’un espace autonome de production économique urbaine.

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.