Mon sang est précieux

« (…) Nous ne sommes ni des intellectuelles ni des artistes. Nous ne serons ni intellectuelles ni artistes tant que l’art sera si blanc, si décent, si masculin, si décoratif, si inoffensif, si égocentrique et si loin d’une bonne soupe ou d’une merveilleuse rue de pierres. Nous ne sommes pas artistes, nous sommes des agitatrices de rue.

Cuisinières, débitrices, féministes et graffiteuses,
Nous ne sommes ni intellectuelles ni artistes,
Nos actions ne sont pas des anecdotes,
Leur unique et centrale transcendance réside dans nos vies,
Elles n’ont pas le sens du spectacle,
Elles n’ont pas le sens de l’exhibitionnisme qui nourrit la concupiscence,
C’est pour cela qu’elles prennent sens, dehors dans les rues, et non à l’intérieur.
Dehors dans le tissu des relations sociales
Et non à l’intérieur des médiations institutionnelles (…).

Mon sang est précieux

(…) Il n’y a pas d’identité qui m’ait offert de refuge ni d’accueil, parce qu’il n’y a pas d’identité qui m’ait considérée en ultime instance pure et digne d’appartenance. Pour cela, j’assume avec chance la perspective depuis l’extérieur.

Je fuis dehors,
au dehors,
à l’intempérie,
à la rue,
à la vulnérabilité complète.

Je me situe au dehors des mandats et des codes de convenance et d’obéissance.
Et j’opte pour incommoder dans tous les espaces.

Transcender l’affirmation de l’identité et me reconnaître impure, imparfaite, déracinée, déliée, contradictoire et complexe. Je peux me reconnaître – non appartenante – et rompre le mutisme et le silence en parlant une langue inédite.

Indiennes, putes, lesbiennes, ensemble sœurs et révoltées. L’identité comme fragment et espace de construction de relations insolites :

L’identité nous importe dans la mesure où c’est un espace pour créer du désordre social
désordre affectif, désordonnant tours, priorités et privilèges.
Elle nous importe pour la défaire, la refaire et la réinventer.

Nous rejetons l’autoaffirmation égocentrique réitérative, victimisante et routinière de la différence, nous partons de la certitude qu’aucun espace assigné, ni inclusif, ni exclusif, ni excluant, ni séparatiste, n’est un terrain de lutte et de contestation sociale.

Pour cela, nous construisons et inventons un espace propre, non prêté par l’ordre social ;
un espace qui est un exercice subversif, qui est artisanal et non académique, qui est pratique sociale et parole en même temps.

Un espace capable de désordonner les relations sociales et leurs hiérarchies, qui ne se construit pas là-bas loin dans une île de fantasme, ou dans une salle universitaire, mais en s’installant au centre des relations sociales, au centre des angoisses de chaque jour, en s’installant au centre des marchés, de la télévision, des murs de la rue et des bavardages des gens.

C’est l’espace des relations insolites construites non depuis l’identité mais depuis la rébellion et la désobéissance à l’appartenance ;
Un espace de désobéissantes,
de folles
de rebelles.

Un espace hétérogène, qui n’exprime pas la somme de variétés, espace hétérogène qui n’est pas la somme de diversités comme dans un supermarché, mais des formes de relation interdites et insolites.

Formes de fraternité et de complicité interdites, subversives et insolites.
Femmes sœurs, femmes se constituant les unes les autres en interlocutrices, actrices et révoltées, ré-inventeuses de tous les sens, des sens de la couleur de la peau, du corps et du désir.

Espace de fraternité non avec l’autre « pareille », mais avec l’autre différente, espace toujours incomplet où l’identité est destinée à être uniquement un fragment.
Espace qui exige de nous la construction de chorégraphies et de géographies propres qui rendent nos relations possibles, pour nous toucher et nous comprendre, pour nous aimer et nous rendre solidaires les unes des autres dans un processus de construction de souveraineté ineffaçable.

Chorégraphies des unes au côté des autres,
des unes avec les autres.
Chorégraphie de toutes ou d’aucune ;
sans files ni tours de ce qui est acceptable.
Chorégraphies de femmes reconstituées depuis la rébellion en sujet historique transformateur et dés-ordonnateur. Espace d’hétérogénéité, espace de célébration de la différence et de célébration de l’unité complexe des différences en même temps. Célébration de l’unité indigeste, inexplicable et incomplète.
Célébration des histoires personnelles et des choix existentiels ; présage de changement et présage d’utopie. Espace politique d’Indiennes, de putes et de lesbiennes ensemble, sœurs révoltées :
Ensemble désobéissant aux mandats culturels,
Ensemble désobéissant aux privilèges et hiérarchies,
Ensemble désobéissant aux mandats familiaux,
Ensemble réécrivant nos amours pour être sœur, amie, et amante de qui je veux,
Ensemble désobéissant aux mandats religieux, patriotiques et militaires,
Ensemble en assemblée de voix directes qui n’admettent pas de traduction, d’intermédiation, d’interprétation ni de représentation,
Ensemble pour nous réinventer et aussi pour survivre,
Ensemble comme présage d’utopies et de tâches urgentes au même moment.

La créativité est un instrument de lutte et le changement social est un fait créatif (…)

Construit depuis le lien femme-femme qui est l’unique lien social capable de subvertir les mandats patriarcaux
Lien fondateur du désordre social que nous avons installé
Lien femme-femme
Lien femme-femme
Lien femme-femme
Lien femme-femme fondateur du désordre social

« Je songe aux femmes dormant et rêvant, aux femmes se reposant,
étirant leur corps et s’endormant comme des bébés, abandonnées à leur fatigue,
laissant toutes les fatigues, les fatigues de tant d’heures et de jours
se rejoindre, s’assembler, s’amonceler
jusqu’à nous fermer les yeux pour nous inviter à dormir, seulement dormir
dormir d’un sommeil complet et sans interruption, un sommeil sans froid ni faim,
auquel pourraient se livrer chaque folle avec son histoire,
chaque folle avec ses orgasmes, ses prémonitions et ses superstitions,
rêver d’un sommeil entier fait d’heures et d’heures d’abandon, de plaisir, de repos. (…)

Un songe duquel ne nous réveille ni rien ni personne : ni vociférations, ni files d’attente à la caisse, ni commerces nouveaux, ni dettes, ni amours traîtres, ni amours alcooliques, un sommeil duquel on ne se réveille pas, un sommeil pareil à la mort mais vivant(es), un sommeil vengeur, nous venger de la fatigue, nous venger du sommeil interrompu, nous venger du mauvais sommeil et dormir d’un sommeil large et profond, par lequel nos corps exhalent une telle chaleur que nous n’avons pas besoin de couvertures pour nous couvrir, seulement de nos propres vies, de nos propres fantasmes.

Un sommeil vindicatif que nous n’avons jamais connu, long et profond, pour dormir, seulement dormir, pour avoir le plaisir de dormir, seulement le plaisir de dormir. »

Traduit de l’espagnol par Kantuta Quirós

Mujeres Creando

Fondé par Julieta Paredes, Monica Mendoza et Maria Galindo, le collectif anarcho-féministe bolivien, Mujeres creando, mène depuis 1992 une passionnante élaboration entre intervention urbaine, critique radicale, célébration du corps, du quotidien, des puissances de l’imaginaire. Mujeres creando est notamment célèbre pour ses graffitis et ses actions de rue. Le collectif a également réalisé, en 2001, le film Acciones - Creando Mujeres et publié de nombreux livres. Récemment : La Virgen de los Deseos (éd. Tinta Limon, Argentine, 2005) ; Mujeres Grafiteando, (éd. Mujeres Creando, Bolivie, 2004). Au sein de Mujeres Creando, Maria Galindo a réalisé plusieurs films : Mama no me lo dijo (2003) ; las Exiliadas del neoliberalismo (2004) et Amazonas, Mujeres indomables (2008). Elle a récemment publié avec Sonia Sanchez, Ninguna Mujer Nace para Puta (éd. La Vaca , Argentine, 2007) Les films de Mujeres Creando et Maria Galindo sont distribués en France par Le peuple qui manque.