Multitude, Multitudes encore

Quand on lit le débat qui a présidé à la dénomination de la revue Multitudes et au choix du pluriel,
on est frappé par la question des images et des évocations. Il s’agit de choisir un titre. Quelles
images appellent multitude au singulier ? Images bibliques, image du Dieu créateur, image du peuple
(de moutons), image du pouvoir, beaucoup plus que de puissance, image de la totalité hegelienne,
etc.. Il faut, certainement à juste titre, rejeter ces images. Dans multitudes au pluriel : image
des puissances irréprésentables, des diversités, des différences, des puissances irréductibles à un
quelconque pouvoir.
Images et évocations, mais on voit la mésentente.
Car multitude, au singulier, ne prétend pas, pas davantage pour Hobbes que pour Spinoza, être une
image mais un concept. Quel est le problème que Hobbes veut penser? Une société qui ne peut plus prétendre être pré-ordonnée par un quelconque ordre divin ou un quelconque Dieu créateur, une société qui s’émancipe de l’oppression de toutes les formes de théocratie. Une société composée, non d’individus atomisés, mais d’humains, dotés de mémoire et de langage, qui se ressemblent, sont égaux en force (l’égalité, son existence irréfutable et expérimentée comme telle, c’est bien le point de départ de Hobbes), se savent semblables, mais qui sont en même temps poussés par leur propre conatus et leur propre désir, de manière strictement individualisée, différenciée, opposée. Qu’est ce que la multitude? C’est ce qui permet tout à la fois de penser le vide que l’écroulement de l’ordre théologico-politique et théocratique (dans sa légitimité et sa vision du monde), crée soudain et de penser le nouvel ensemble constitués par ces individualités en guerre potentielle, trop égales, trop semblables, trop différenciées, trop opposées, surgissant dans ce vide, sans aucun ordre préalable, rien précisément de transcendant ni d’unifié. Un révolution sanglane que Hobbes observe et fuit à la fois, mais par rapport à laquelle il comprend, il est un des rares à comprendre, qu’il n’existe plus de retour possible en arrière. La multitude au singulier, c’est certes une image pour Hobbes, mais c’est d’abord un concept dans un système de pensée très rigoureux, qui avance, logiquement, vers le principe d’autorisation, vers la création artificielle du souverain, vers la grande machine. La multitude, au singulier, c’est l’inverse du bénitier ou du curé. Ce n’est même pas encore le peuple(comme futur alter-ego du souverain). C’est le pré-peuple. Entre la multitude et le peuple, lescitoyens. Hobbes, grand théorien du citoyen, comme passage, transition de la multitude au peuple. Et comme image, la multitude (au singulier), c’est pour lui le chaos, c’est le désordre. Mais ce n’estpas le peuple au sens habituel du terme (celui que Negri croit pouvoir prêter à Hobbes).

Chez Spinoza, autre chose. Multitude, au singulier, est aussi un concept, un concept de composition
de puissances, de source de tout pouvoir en tant qu’il suppose toujours des puissances, un concept
qui autorise en même temps de penser la résistance au pouvoir lui-même, pouvoir d’Etat qui l’exprime et s’en sépare à la fois et peut à tout moment tenter de couper les puissances d’elles-mêmes. Dans le concept spinoziste de multitude, le politique et la politique s’affrontent, mais sur fond d’uneontologie de la puissance (ce qui est bien le problème par ailleurs). Un concept qui fait le pont entre l’ontologique et le politique. Tout est dit par Spinoza lui-même sur ce concept et sa place dans son dispositif théorique, dans le Traité Politique. La multitude est composition de puissances,
mais dans un régime de servitude vis à vis des passions qui sont directement associées à
l’expression (et à la limitation) des puissances, autant que d’être dominées par un pouvoir (des
dominants, des oppresseurs), qui cherche à assécher, couper les individus de leur propre
effectuation de puissance. Le vrai champ de bataille n’est pas celui des dominés contre les
dominants, mais fondamentalement celui des individus face à eux-mêmes. La politique ne se joue pas
dans le politique. Le choix du politique doit se faire en considération ce qu’il permet dans la
politique. Elle se joue en définitive dans l’émergence difficile de l’homme libre (des hommes
libres, car il n’y a de liberté possible que dans la coopération). Et les hommes libres sont
post-politiques. La politique n’est pas « au poste de commande ». Elle n’est elle-même qu’une
transition.
Le concept de multitude, chez Negri, c’est encore autre chose, une autre couleur, qui emprunte à
Spinoza, mais s’éloigne aussi beaucoup de lui. Une sorte de Spinoza revisité par le souffle
hegelien. Un curieux Spinoza, sans passions tristes, sans servitude… Une multitude qui ne serait
que joie (ce qui est l’inverse de ce que dit explicitement Spinoza), qui ne serait, potentiellement,
qu’opposition à une souverainenté (réellement) transcendante. Mais pourquoi pas? Negri invente et il a raison.

On peut voir multitude, au singulier, d’une autre façon encore : comme composition de singularités
selon une vision qui n’est pas principalement orientée vers l’éthique des hommes libres (comme
au-delà de la politique), mais vers la cosmologie. Composition de singularités et non directement de
puissances, composition de foyers, de centres irradiants dans leurs actes, chacun totalement unique
et singulier, mais formant multitude comme une lumière composée de mille faisceaux, à travers
lesquels les puissances s’expriment. Résistances qui précédent toute oppression, contre lesquelles
l’oppression se fait jour. Luttes qui n’arrivent que difficilement à se nommer, car elles ne sont
pas fondamentalement « contre » un pouvoir ou une police. Elles sont d’abord à la recherche de leurs
propres foyers (la lutte des enseignants de printemps, les luttes qui secouent périodiquement notre
monde, sans objectif assignable, sans téléologie). Trouver les foyers, les identifier, en saisir ce
qui en surgit, affermir leur composition. Toujours multitude au singulier. Comment penser, non
l’homme, non la société, mais le cosmos, la cosmo-politique ? Leibniz alors, quelque part, et Tarde,
repensant Leibniz. L’action politique est alors ce qui brille de mille feux.
Question : pour ceux qui défendent multitudes au pluriel, et qui y voient, probablement, davantage
qu’une image et une évocation : en quoi cela peut-il être un concept? A quel problème répond-il ?
Je ne sais pas. Je ne comprends pas ce que signifie multitudes au pluriel. Je suis très intéressé à
avoir quelques réponses, à y voir plus clair.

Zarifian Philippe

Professeur de sociologie à l'Université de Marne-la-Vallée et chercheur à l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées. Il a publié plusieurs ouvrages, dont : {L'émergence d'un Peuple Monde}, éditions PUF, 1999 ; {Temps, modernité} éditions L'Harmattan, 2001 et {A quoi sert le travail}. La Dispute, 2003.