Ne plus usurper le nom du peuple

Un discours, qui monte depuis plus d’une décennie, se répand aujourd’hui au nom du peuple, de ses sentiments et de ses émotions qui seraient par définition légitimes. Le populisme aurait un fond de vérité parce que le peuple serait majoritaire. Ce discours est porté par des « intellectuels » à l’aura médiatique importante. Une des caractéristiques de ces figures de proue est qu’ils furent classés « à gauche », et qu’après avoir reconnu « leurs erreurs », ils acceptent de voir ce qui serait « la réalité ». Que serait cette réalité ? Tout d’abord la souffrance des petites gens, des Français, de voir leur identité détruite, leurs traditions méprisées, leurs territoires envahis, leurs institutions s’écrouler. Le peuple serait assiégé, et nous devrions partir à sa défense.

La société – devenue de fait plurielle et enrichie de multiples populations et modes de vie – serait désormais sous la pression d’un multiculturalisme dont partout ailleurs on aurait compris qu’il faut se prémunir. Ce multiculturalisme se serait imposé dans tous les champs sociaux, et surtout à l’école, où l’on commence à supprimer les menus sans porc et à interdire aux mères voilées de participer aux sorties scolaires.

Pour l’histoire des idées, rappelons que les menus sans porc – destinés aux juifs et aux musulmans – sont prônés dans les années 1980 par le gouvernement. En effet, tout un mouvement de reconnaissance de la « différence » prend corps et donne lieu à cette époque à des mesures de légitimation publique. Aujourd’hui, cette altérité, il faudrait l’éradiquer.

Mais qui est l’autre ? Derrière l’étranger imaginaire, on perçoit que l’autre est avant tout le « pauvre », comme on le désigne aujourd’hui. La séparation ethnoculturelle – tant revendiquée au nom du peuple – est devenue l’alibi de la séparation sociale. La logique identitaire, conservatrice de nos belles petites traditions, est devenue le masque d’un rapport de classe de plus en plus durci, avec la montée fulgurante des inégalités entre les plus « riches » et les plus « pauvres », qui est ressassée comme si c’était là une loi naturelle de la croissance économique. L’étranger imaginaire fonde en légitimité la nécessité de refouler les classes inférieures hors de la cité civilisée.

Comment s’étonner que les réponses sociales et politiques à de tels discours populistes d’exclusion – énoncés contre la réalité d’une société qui mêle de fait les couches différentes de la population – provoquent des réactions en miroir ? Au nom du peuple, les groupes s’affrontent de plus en plus violemment, formant des communautés ontologiques qui revendiquent leurs ghettos et la fabrication d’un nouvel apartheid de classe.

Décoloniser la laïcité

Nous tenons bien entendu à protéger les institutions politiques de toute domination religieuse, et à garantir les croyances religieuses de toute oppression étatiste. Mais la laïcité que brandit aujourd’hui l’intégrisme républicain est en train de devenir une arme d’exclusion massive, notamment contre les populations d’origine musulmane. On ne peut plus défendre la laïcité sans demander du même coup de décoloniser la laïcité. Cette décolonisation prendra du temps, touchera aussi bien les pratiques policières que l’enseignement des langues, mais elle sera un passage obligé de toute paix républicaine à venir.