Non à la criminalisation de la question sociale

Comme en 2002, l’insécurité s’est invitée dans la pré-campagne présidentielle. A droite, les rodomontades d’un Sarkozy sont contrées par la surenchère des De Villiers et Le Pen agacés de voir leur fonds de commerce disputé avec autant d’âpreté. A gauche, le spectacle donné par les querelles intestines des candidats à la candidature est de plus en plus consternant

La rupture avec les « excuses sociologiques » engagée par Jospin en 2002 a connu une relance spectaculaire avec les déclarations de Ségolène Royal après les affrontements de Montfermeil et Clichy-sous-Bois. La voie privilégiée pour répondre à l’insécurité civile et sociale qui frappe en premier lieu les couches populaires passerait par une mise en cause unilatérale des jeunes déviants et de leur famille. L’échec des politiques de prévention et de redistribution à résoudre l’équation des inégalités pousse ainsi à faire porter la responsabilité aux victimes mêmes de l’exclusion.

En balayant d’un revers de main les analyses complexes des mécanismes producteurs de la délinquance et en les réduisant principalement à une démission des familles et à un échec dramatique de la socialisation des jeunes déstructurés, cette stratégie sécuritaire fait fausse route. Si l’insécurité concerne d’abord les classes populaires, ce n’est pas le fruit du hasard : elles sont touchées de plein fouet par la précarisation du salariat ; elles sont frappées plus que d’autres par les discriminations ethniques (on peut difficilement ignorer que les familles que l’on veut « responsabiliser » et les mineurs délinquants que l’on veut mettre au pas sont en grande majorité d’origine immigrée) ; leurs enfants sont massivement en butte à l’échec scolaire ou orientés vers des filières sans débouché, dans une société où le destin des individus dépend étroitement du diplôme obtenu ; elles vivent dans des quartiers et des villes qui bénéficient de moins de ressources privées et de services publics que les « beaux quartiers » ; plus dépendantes de l’Etat, elles sont davantage confrontées aux méandres kafkaiens d’une administration en mal de modernisation… C’est d’abord en s’attaquant à ces maux structurels qu’une politique publique digne de ce nom peut inverser la tendance, réduire l’insécurité et faire reculer la délinquance.

En montrant du doigt les familles des jeunes « à problème », la stratégie sécuritaire se fait en outre le chantre d’une injustice : dans la société actuelle, les capacités d’action des familles sur les adolescents et les jeunes sont limitées, et il est illusoire de penser que les conflits de génération pourront se résoudre en pénalisant les adultes. Le constat vaut particulièrement pour les couches populaires, où les parents sont fréquemment victimes de déclassement social et de dénis de reconnaissance symbolique qui minent leur autorité aux yeux de leurs proches.

Les émeutes de novembre ont mis en évidence une fracture profonde entre les jeunes des quartiers populaires et la police chargée d’apporter cette sécurité à laquelle tous aspirent. Que cette police soit mal formée pour intervenir dans des situations de forte conflictualité sociale n’est plus à démontrer. Les « bavures » ne sont plus des dérapages incontrôlés, mais de véritables techniques d’humiliation et de violence gratuite et disproportionnée, voire d’insultes à connotations racistes à l’égard des personnes contrôlées ou interpellées. Il nous faut sortir de cette stratégie de la tension où les provocations se répondent et redéfinir les modes d’intervention de la police dans les quartiers en partant de ses missions essentielles. Une remise à plat des rapports entre police et habitants des quartiers, jeunes et moins jeunes, s’impose pour reconstruire le « respect » auquel toutes les institutions appellent mais pratiquent finalement si peu.

Le climat de tensions et de violences qui empoisonne la vie quotidienne des habitants des quartiers populaires nécessite des réponses concrètes et immédiates, passant aussi par des sanctions. Mais l’action au quotidien se décline sur une palette large. Le travail des associations de terrain, souvent décisif, a été pénalisé par les politiques restrictives de ces dernières années. Les effectifs des éducateurs spécialisés ou des travailleurs de la PJJ sont notoirement insuffisants. L’amélioration des services publics à travers une gestion de proximité appuyée sur les usagers est hésitante.

Pour faire reculer la délinquance, en particulier des mineurs, il faut donc renouveler les stratégies d’intervention de l’Etat, qu’elles soient répressives, éducatives, tutélaires ou assistancielles. Comment réformer la police ? Comment imaginer une politique de prévention plus active, mieux dotée et plus offensive ? S’agit-il seulement d’augmenter les signalements à la police, au risque que la prévention sociale cède le pas à la prévention dite « situationnelle », l’éducation spécialisée à la gestion des risques ? Quelles voies sont susceptibles d’endiguer le sentiment d’abandon des classes populaires et les facteurs bien connus de la délinquance des jeunes ? Ces chantiers sont hors champ dès lors que l’on adopte le cadrage de l’idéologie sécuritaire.

Les mesures préconisées par Ségolène Royal n’ont, hélas, rien d’original dans la gauche européenne. Elles s’inspirent des politiques menées par le gouvernement Blair en Grande-Bretagne. De telles politiques se sont heurtées à un double obstacle: elles se sont révélées presque impossibles à mettre en oeuvre pratiquement et légalement et elles sont rapidement apparues au public comme la contrepartie dérisoire et injuste du laisser faire économique blairiste, générateur d’insécurité sociale.

La course aux discours sécuritaires sera peut-être payante électoralement. A court terme, elle permet de disputer le terrain qui constitue la marque de fabrique de la droite autoritaire. Mais à long terme, cet alignement sur la « fermeté » ne contribuera qu’à crédibiliser les solutions liberticides et anti-démocratiques. La fracture sociale et bientôt raciale ira en s’aggravant dans les quartiers de relégation soumis à des quasi lois d’exception. Il faut vraiment tourner le dos à toute perspective de transformation sociale pour apporter une telle réponse à la précarisation et au sentiment d’insécurité des couches populaires.

Marie-Hélène Bacqué, Hugues Jallon, Michel Kokoreff, Philippe Marlière, Patrick Simon, Yves Sintomer, rédacteurs de la revue Mouvements