Tribune de débat sur " le postcolonial"

Note critique sur Olivier Pétré-Grenouilleau, “Les traites négrières Essai d’histoire globale”

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Grioo.com, 20/04/2005Pap Ndiaye, historien, maître de conférence à l’EHESS, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et membre du CAPDIV, revient dans ce « bloc-notes », à la demande de Grioo.com, sur le livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau, « Les traites négrières. Essai d’histoire globale », dans lequel il émet certaines thèses qui nous ont semblé discutables, sur l’histoire de l’esclavage
 

Depuis quelques mois, les débats citoyens ont placé les questions de la traite et de l’esclavage sous les feux des projecteurs. Leur place dans les cursus scolaires et universitaires, et, plus largement, dans la mémoire collective nationale, est devenue une question politique qui a fait l’objet d’une loi (votée en mai 2001 à l’instigation de Christiane Taubira) prolongée depuis peu par les recommandations d’un Comité pour l’histoire de l’esclavage créé par le ministère de l’Outremer et par une mobilisation associative ample. A l’évidence, cette histoire n’est pas celle d’un objet froid, sur lequel seuls les historiens professionnels se pencheraient. Elle fait au contraire l’objet de débats parfois passionnés où se mêlent des enjeux complexes d’histoire et de mémoire. Même s’il convient de se méfier de certains usages politiques du passé et de garder à l’esprit que les travaux d’histoire n’ont pas nécessairement à répondre aux demandes mémorielles, il y a lieu de se réjouir de l’attention qui est désormais portée à ces questions, qui ont fait trop longtemps l’objet d’une occultation officielle.

 C’est donc dans ce contexte qu’intervient le livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau. Celui-ci, professeur à l’université de Bretagne-Sud (Lorient), consacre depuis longtemps ses recherches aux traites négrières. Il est l’auteur de nombreuses publications sur le sujet, qui en font l’un des meilleurs spécialistes internationaux. Avec Les Traites négrières, il propose un essai synthétique d’une ampleur inédite, couvrant non seulement les traites atlantiques, mais aussi les traites internes à l’Afrique et celles en direction du monde musulman, du Maroc à l’Inde, ainsi que les mouvements abolitionnistes. Le propos, toujours clair, pédagogique même, est organisé en trois grandes parties : “essor et évolution des traites négrières”, “le processus abolitionniste ou comment sortir du système négrier”, et “la traite dans l’histoire mondiale”.
Le livre fait le point sur un certain nombre de débats vifs et contemporains. Il ne s’agit pas seulement des controverses sur les évaluations démographiques, même si l’histoire des traites a longtemps été dominée par des débats sur les nombres, d’un intérêt parfois limité.

Contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, la traite transatlantique ne fait plus débat sur son ampleur : environ 11 millions de personnes furent déportées vers les Amériques (ce chiffre n’est susceptible que de légères variations selon les auteurs).
En revanche, l’évaluation de la traite dite “orientale” (en direction du monde musulman, du Maroc à l’Inde occidentale) est plus difficile à réaliser, en raison de sa durée et de son intensité relativement faible comparée à la traite transatlantique. Pétré-Grenouilleau s’appuie ici sur les chiffres de l’historien américain Ralph Austen (17 millions de personnes), mais cette évaluation fait débat : certains historiens estiment qu’elle a été beaucoup plus faible (5 à 6 millions de personnes).

De toute manière, les historiographies sont bien inégales : la traite transatlantique a fait l’objet de travaux nombreux et remarquables (voyez les ouvrages de Philip Curtin, Herbert Klein, David Eltis, Jean Mettas et Serge Daget), tandis que la traite orientale est un objet d’histoire peu visité, sans parler des traites internes à l’Afrique.

On peut y voir, dans ce traitement inégal, une explication liée aux sources (bonnes d’un côté, partielles voire inexistantes de l’autre) mais aussi un effet des discours abolitionnistes du 19e siècle, qui fustigeaient la traite transatlantique et les esclavages américains (à juste titre) tout en étant plus discrets sur les autres traites. Quoi qu’il en soit, comparer ne signifie pas hiérarchiser, même si la traite transatlantique, de par son intensité et son caractère “industriel”, a des spécificités horribles et indéniables.

Un héritage remis en cause est celui de la rentabilité de la traite : les abolitionnistes insistaient sur les profits gigantesques tirés de cette activité commercante, tandis que les historiens contemporains les relativisent. Il est clair que les taux de profit n’étaient pas mirifiques, même s’il ne faut pas les minimiser exagérément, auquel cas on ne comprendrait pas pourquoi la traite s’est prolongée si tard. Guillaume Daudin, cité par Pétré-Grenouilleau, estime que la rentabilité de la traite française était environ de 6%, ce qui n’est en effet pas énorme, mais ce pourcentage cache des disparités. En effet, la traite était une activité très risquée, une “loterie” dit même Pétré-Grenouilleau, expression d’un capitalisme aventureux et aléatoire. De même l’impact de la traite sur le développement économique de l’Europe a-t-il été relativisé par les historiens économistes, mais peut-être ne s’agit-il pas de considérer seulement des facteurs financiers, mais aussi des éléments de techniques commerciales, relatifs à la maturation des systèmes commerciaux et bancaires à grande échelle permise par la traite? Auquel cas, celle-ci aurait bien été décisive dans l’essor du capitalisme. Il y a certainement des travaux historiens à mener de ce côté. Il reste que le fort penchant de l’historiographie pour les questions démographiques et économiques a trop laissé de côté d’autres dimensions, pourtant essentielles, en particulier politiques et culturelles.

Le rôle de la traite dans l’histoire africaine est une question très polémique, qui soulève des débats d’une très grande vigueur. Je ne suis pas africaniste, et ne peux me prononcer sur le fond du dossier. On peut tout de même dire sans risque de se tromper que l’impact démographique des traites sur le continent africain est impossible à mesurer, malgré des tentatives modélisatrices qui laissent perplexes. “Que l’Afrique ait horriblement souffert de la traite est une évidence” écrit Pétré-Grenouilleau p. 392, mais il faut avouer qu’il ne donne pas beaucoup d’arguments en ce sens. A cet égard, l’auteur fournit quelque argument aux historiens africanistes qui lui reprochent de relativiser globalement l’impact de la traite. La théorie de l'”échange inégal” ne me paraît pas si caduque, en l’espèce, tant il est vrai que si des élites africaines ont participé à la traite et en ont même retiré des bénéfices, cela ne signifie pas pour autant que les effets macro-économiques du trafic aient été favorables à l’Afrique. Il est d’ailleurs probable que l’auteur serait d’accord avec moi, mais l’équilibre général du chapitre consacré à l’Afrique pourrait laisser penser le contraire. Par ailleurs, on peut remarquer que dans les sociétés d’Afrique du nord, du Moyen-Orient et des Amériques où ont vécu des esclaves, leurs descendants sont aujourd’hui, le plus souvent, placés tout en bas de l’échelle sociale, en même temps qu’ils font face à des discriminations particulières, ce qui devrait faire réfléchir ceux qui estiment que les rapports sociaux contemporains n’ont rien à voir avec l’esclavage (ce qui n’est pas le cas de l’auteur).

En tout cas, la critique de Pétré-Grenouilleau d’un esclavage africain qui aurait été moins dur que l’esclavage américain, puisque adouci par les rapports domestiques, me semble d’une très grande justesse : qu’il y ait eu des formes d’esclavage particulières aux continents américains (formes qu’il faudrait d’ailleurs distinguer les unes des autres, mais où le régime de la plantation était tout de même central), nul ne songerait à le nier. Mais qu’il faille distinguer essentiellement les esclavages américain, arabes, africains, et, pire, les hiérarchiser moralement, est en effet une impasse historienne que Pétré-Grenouilleau dénonce avec une grande pertinence. Naturellement, il est tout à fait légitime d’être en désaccord avec l’auteur, mais le désaccord doit s’appuyer sur un argumentaire historien rigoureux.

D’un point de vue méthodologique, l’histoire des traites se distingue assez nettement de l’histoire de l’esclavage. En effet, depuis les années 1970, l’histoire de l’esclavage accorde une grande importance aux témoignages des esclaves. Aux Etats-Unis, il existe environ 120 récits autobiographiques d’esclaves (publiés par des esclaves ayant fui le Sud), à quoi il faut ajouter les centaines d’interviews d’anciens esclaves menées par les enquêteurs du Federal Writer’s Project dans les années 1930. Ces sources sont aujourd’hui largement utilisées par les historiens, et elles ont contribué à changer les problématiques, tout en soulevant un certain nombre de problèmes qu’il serait trop long d’analyser ici. A l’évidence, il n’en est pas de même pour les traites. Peut-être est-ce tout bonnement une question de sources : les témoignages directs de la traite sont très rares, ce qui rend certainement difficile une approche d’histoire anthropologique de la traite. Sur ce point, l’histoire de l’esclavage diverge nettement de celle des traites, mais on peut néanmoins penser que celle-ci connaîtra des évolutions comparables, à défaut d’être semblables, à celle-là, en particulier du point de vue de son ouverture disciplinaire et thématique : l’histoire des traites doit sortir de son ghetto. Le livre de Pétré-Grenouilleau ouvre des débats, invite à la réflexion, parfois à la critique, décape avec vigueur beaucoup d’idées et de représentations communes, et c’est tant mieux.