Nuit noire selon Judée

« Folle passion, désir de découvrir en la détruisant la divine forme humaine… »

Selon Opinicus de Canistris ; selon Robert Fludd, Utriusque Cosmi Historia ; selon l’auteur.

Judée, Stein, Clarisse et moi avions des secrets sur la chair et sur les livres… Nous savons exactement ce qui parle dans la chair comme dans les livres. Nous savons réellement ce que « non » veut dire, ce que « oui » exprime… et les implications réelles de toute parole.

« – Mais tu ne peux pas toucher ma bouche, dit Judée.

– Si le cœur t’en dit. »

Son avant-bras disparu, la main s’était souvenue de l’ombre. C’est ainsi qu’elle me fit savoir qu’elle ne m’aimait plus. Elle voulait être lapidée.

« Mais pas à mort, pas à mort. »

Le soir venu, leurs yeux sont plus clairs. Elle m’apparaissait parfois comme une larve candide se contorsionnant, parfois comme un autre animal embryonnaire aux yeux plus grands que le corps entier. Les mailles épaisses de son filet de bave retombaient sur les proies qu’elle s’était choisies.

Clarisse étend lascivement son bras gauche. On se figure qu’elle joue du violon – on doit imaginer, au mouvement du bras droit guidant un archet invisible, la musique.

L’ombre sur le parterre de pierres, une fourmi la parcourt.

Clarisse marche sur l’ombre de Stein. On en ressent l’influx d’invisibles nerfs.

Elle voulait piquer sa seringue dans le cœur de Stein, afin d’y « puiser tout le poison nécessaire », disait-elle. Devant ma moue désapprobatrice, elle m’affirma qu’elle ne connaissait qu’une seule source de poison aussi infect. Stein et Clarisse aimaient se blottir entre les pierres. Quand ils tremblent, cela fait un rucher de mille mouvements apparemment désordonnés.

« Le temps de se changer un peu plus encore », disait Clarisse.

Mais il lui fallait toujours plus de sang. S’éloigner de la forme humaine ne lui suffisait pas.

« J’espère que vous n’avez pas l’intention de mourir pour de bon, ce soir », dis-je.

Clarisse commençait toujours par la hideur insoutenable de comportement, par les déformations les plus pénibles de son corps et de son psychisme. Elle avait pris soin de rendre ses cheveux filasseux de bave et de la graisse d’autres ingrédients. Ses yeux perçaient sous le rideau sale. Et elle souriait. Je savais qu’elle retardait une explosion, un de ces déchaînements dont elle avait le secret.

Le tremblement reprend. Je connais ses rituels intimes et spectaculaires qui doivent susciter le plus grand effroi, la peur panique. Mais je crois que je ne m’y ferai jamais.

Peu de choses séparent ses doigts fins et délicats de la rigueur de crochets ou de crocs. Mais elle considère ce genre de métamorphoses trop vulgaires, trop faciles.

Judée avait toujours été ma préférée. Elle pouvait bien raccourcir ses membres à volonté, je l’aimais en femme tronc qui me dévisageait avec ses yeux tendres. Elle adorait, à l’occasion, se scier le bras au niveau du poignet et laisser courir la main seule comme une araignée rose et dégoulinante. Mais j’aimais encore tous ses petits subterfuges, ses ruses exquises qui me la faisaient voir comme le plus subtil et le plus désirable des monstres que je connaissais.

À l’école, Clarisse avait ses habitudes. Elle me disait souvent « ouvre donc ce livre » et immanquablement une tarentule ou un serpent jaillissait de la jointure des pages. La peur m’était constante. C’est finalement ce que nous aimions. Mais Judée, c’était autre chose. Sa cruauté était plus grande, en un sens. Elle ne cherchait pas à susciter en moi une peur constante ; elle avait introduit la peur à l’intérieur du discours aimant qu’elle m’adressait.

Un gant doit avoir cinq doigts. Elle aimait d’abord, petite fille, me montrer trois doigts dressés et deux pantelants. Les trois doigts ont eu longtemps figure de peur sur moi. Et le gant, l’artifice immobile, devait être effrayant quand il ne remuait pas.

« – Rien ne vaut le tranchement d’une gorge, disait Clarisse, au moins la tête se balade un peu, mais contrairement à la main elle n’a pas l’allure d’une araignée. J’ai toujours préféré couper les mains, elles se baladent toujours après leur détachement. Couper une tête, c’est désolant. La tête ne se balade jamais, elle reste deux minutes les yeux écarquillés à demander comme un poisson demande. »

Nous nous demanderons d’autres façons de souffrir et de mourir. Le seul plaisir d’être ensemble sur cette planète peut suffire à la tolérance de nos excès. Judée prit une pierre et l’écrasa sur le visage de Clarisse. Clarisse hurla ; peu après elle se tourna vers Judée, son œil saignant sur son nez, l’air implorant.

Dans de telles circonstances, tout n’est qu’apparence et attitude. Un rien de théâtral, d’affecté.

« Des choses dans le genre de ramper au plafond comme une femme-araignée, j’en ai marre. La main seule, quand elle se sépare du corps, réussit parfaitement l’exercice. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. La main rampait sur la table, main dont l’image disloquée laissait comprendre l’autonomie relative de chaque doigt. Clarisse est de celles qui ne récupèrent pas leurs mains. Il nous faut la lui rapporter. Sinon, l’araignée-main est perdue. Stein poussa la main dans une corbeille à l’aide d’une pelle à ordures. Elle remuait encore au fond du panier lorsqu’il la présenta à Clarisse. Dans cette atmosphère orageuse, seule Judée demeurait encore entière. Je l’aimais entière, je la préférais presque dans son « état normal », quand elle laissait son corps être simplement ce qu’il est. Mais déjà, Stein s’était répandu à terre dans une flaque noir pétrole, ce qui ne laissait rien présager de bon. Quand il devient flaque bitumineuse, il est d’usage qu’il en vienne à contaminer toute vie solide sur son passage.

Selon Judée… Je commençais toujours ainsi mes principes sans cesse renouvelés de sa présence dans le monde. Ainsi, selon Judée, fracasser une figure humaine avec une pierre procurait plus de plaisir que de se transformer en corps haïssable et menaçant. (Clarisse avait encore l’empreinte de la pierre de Judée.) Selon Judée, la mort était préférable aux transformations physiques qui nous faisaient endurer la mort seulement comme limite, borne extérieure de la vie sans cesse repoussée.

Clarisse et Stein échangèrent leur sang. Le bout de leurs doigts, ils l’avaient coupé à coups de dents. Par les nouvelles extrémités tranchées ils se joignaient, ne formant plus qu’un seul système sanguin. Les gouttes perdues qui atteignaient la pierre y fumaient comme des larmes acides, corrosives.

La rivière coule en bas de la route, submergeant ou contournant les pierres dans son cours, jusqu’à une petite cascade qui plonge dans un bassin bordé d’herbes hautes.

« – Moi aussi, je peux faire la rivière. Moi aussi, je peux m’écouler et me disperser parmi les pierres. »

J’admirais encore sa sagesse. Dès qu’elle eût plongé sa main dans le cours d’eau, je ne la vis plus ; sa main avait disparu dans le courant, aussi claire et diffuse que l’eau de la rivière.

Les mouches de mort infectent les cadavres. Même si Judée enfouissait des poignées de vers grouillants dans ses entrailles, ceux-ci finissaient par mourir sans rien corrompre ou pourrir.

On a coutume de faire de telles promenades au cours desquelles on disperse nos organes, par exemple, nos intestins tremblants de chair blanche et rousse, en les faisant traîner le long d’un chemin. Quoique Judée aimât parfois la foule, ce genre d’exhibitions ne pouvait tolérer de curieux. Nous appelons cela « respecter la nature », ou « laisser les choses se faire en cachette ». Presque tous les insectes du coin sont à la fête quand traînent des intestins. On ne laisse pas de les voir nous bécoter.

L’ongle du pouce droit dans le flanc gauche, avec l’élégance d’un geste dansé, finit sous le sein gauche, passant entre la deuxième et la troisième côte.

Clarisse :

« – C’est une thoracotomie artéro-latérale, mon amour.

Stein :

– Dorso-latérale.

Judée :

– Incision au dessin magnifique, en tous cas. »

On approuve presque toujours tout, sans y prêter la moindre attention, ou suivant une inattention qui soigne son masque dans le monde.

Le legs des voyants a excité la convoitise des aveugles.

Il y a des vacillements dans la vérité.

– Regarde mon esprit, interpelle Judée, sourcils froncés.

Elle se concentrait depuis déjà de longues minutes. C’était inapparent, au début. Elle parvint enfin à modifier quelques arrangements dans son cerveau. Un zeste de fantaisie dans la chimie de ses neuromédiateurs. Ses pieds parurent se tordre. En fait ils étaient gagnés par une paralysie qui allait remonter au thorax.

– J’ai eu le temps de détruire deux ou trois arrangements dans mon système limbique. »

C’est tout ce qu’elle eut le temps de dire avant de s’évanouir… s’évanouir, enfin.

« – Stein, ne me vole jamais ce qu’il me reste, dit Clarisse en déchirant sa robe.

Pour réponse il lui brisa le maxillaire inférieur en lui écartant les mâchoires.

– Oh, mon chéri, lui dit-elle, ça fait mal ! »

Et elle se plut à répéter en hoquetant des « j’aurais pu en mourir, j’aurais pu en mourir… »

Judée la consola en lui mordant le pouce de la main gauche. Précisément, elle lui arracha le court fléchisseur du pouce, qu’on nomme aussi « chef profond ».

– Nous sommes quittes, lui chuchota-t-elle à l’oreille.

– Et la patelle ? » fit Judée.

Et d’un coup de hache elle détruisit le genou, tibia, fibula et patella, de Clarisse.

Et Stein, inspiré :

« – Cette année est une année de transition. Les vivants ne seront plus appelés vivants. Et les morts ne seront plus appelés morts. »

On riait. On riait. Il poursuivit :

« Les vivants seront appelés survivants selon le sang. Enfin, la plupart. Les autres seront appelés survivants selon l’esprit.

– Prophétise encore! lui lança Judée, moqueuse.

Stein, imperturbable :

– Tous les morts seront appelés « morts selon la chair », et on s’en nourrira.

Stein se replia quelques minutes dans un retrait silencieux.

Je m’adressai à Judée.

« – Tu sais bien que je ne veux pas garder mon corps intact, je le trouve mal fait. »

Elle eut un silence grave, et me répondit :

« – Tu ne sais pas la chance que tu as. Avant, l’élaboration du corps dépendait de la musique et de la danse. Aujourd’hui elle ne dépend de rien, que de nous. »

J’en fus bouleversé, peut-être croyant un instant comprendre la profondeur de son discours. Mais j’en attendais plus.

« – Chaque organe a-t-il une fonction déterminée ?

– Non. »

« Et, simplement, à voix basse :

– Tu n’as vraiment rien compris ? Tu n’as toujours rien compris ? »

Comme pour conjurer un insoutenable mystère, Stein brisa la clavicule de Clarisse.

« – Car c’est bien à cet endroit qu’il y a une clé, commenta Judée. Et qui ouvre un coffret. Il y a dans le mot « clavicule » quelque chose comme dans le mot “grec”. »

Clarisse haussa les épaules et ajouta :

« – Comme dans mon nom… Le nom de «Clarisse». »

« Peut-on encore parler quand une paire d’épées manque ? Nous souffrons de ce manque. Non seulement la mouche du fleuret, mais par-dessus tout la cible manquée. Nous nous servons des noms qui sont du sang, pour nous atteindre les uns les autres. Nous appelons cela poésie et vie, et aussi combat. Il faut craindre les formes assoupies. Je les mènerai à l’éveil. Seulement si les formes acceptent leur destin d’ombre, seulement si… Mais il faut à l’éveil commun une guerre qui sauve parce qu’elle se condamne elle-même. En t’éveillant, tu mourras la guerre qui a réglé ta vie. Cette mort vivante qu’est la guerre nous assigne nos places. À la fin, rien ne subsiste d’une quelconque assurance des places ou de la vie. La guerre est vaincue dans une représentation d’intensités plus vaste. »

Selon Judée, tout ce qui devait manquer à la loi devait aussi la rendre plus vivante, siècle après siècle.

Selon Judée, personne n’est assez bon ou assez mauvais pour comprendre le fond du bien ou le fond du mal.

Il y a des secrets de chair, et il y a des secrets de livres. Mais ce sont les deux faces d’un seul et même secret.

« – Regarde ce que j’écris », dit Clarisse en se cassant 1 : la tête du grand trochanter, 2 : le condyle médial du tibia.

Cela n’avait rien d’ironique. Elle retourna sa jambe désarticulée.

« – Viens mourir maintenant, petit rien, maintenant que tu as tout vu. » (Je ne pouvais détacher mon regard de son vestibule vulvaire.)

De la paupière close de Clarisse coulait une larme.

« Chassez-moi de ce monde, si vous le pouvez. Chassez-moi… ou laissez-moi partir ».

– Moi, je préfère dialoguer avec les failles, lui rétorqua Judée. »

En contrepoint de Clarisse elle se brisa le genou à l’articulation fémoro-tibiale. Sa jambe devint plus libre d’articulations imprévues.

Selle tes chevaux, va loin. Et, pour figurer les galops et les progressions des chevaux dans son désert blanc, Judée planta ses ongles dans sa cuisse gauche et remonta lentement vers l’aine en sillons rouges et profonds.

« Si je remonte plus haut ma griffe, je devrai reprendre ton nom.

– Seulement si je continue à te regarder, sinon tes labours seront sans effet, lui répondis-je.

– Ferme les yeux. Et tu ne sauras pas si je remonte ou si je descends. »

Plus aucun miroir ne pourra refléter Judée.

« Le foyer de la nuit représente l’Enfer, et il ressemble à un œuf, dit Stein.

Le blanc de l’œuf est une eau qui renferme un feu. Le jaune dans l’œuf. Le blanc est comme le Démon qui s’abaissa jusqu’à nous ; le jaune est comme Dieu qui se retira au fond de l’inintelligible. »

Il semblerait que les corps soient devenus plus « réalistes », comme nous, bien dehors, ectoformes de vie hors cadres, hors valeurs, dont on devra déduire par danse de nouveaux squelettes et de nouvelles intériorités organiques. (Pauvre Clarisse : Stein lui mordait le mollet en arrachant des lambeaux de chair.)

Et Judée :

« – J’en ferai une guerre qui ne laissera de repos à aucun vivant. Les anciens chefs de guerre ont déduit de la danse les principes de la lutte à mort de tous les corps. «Vivre à mort» sera le cri de guerre de mes troupes avancées et des officiers d’élite au front des combats. Jeter dans la mêlée les mille chars maintenus en réserve, les quatre divisions du corps expéditionnaire ; quatre fois cinq mille hommes de troupe. Chaque corps d’élite sous la protection d’un dieu. »

Je dis :

« – Toi, Stein. Toi, Clarisse, et toi, Judée, le plus cruel général de tous. »

Judée :

« – Et chacun présent dans le cœur de cinq mille hommes de troupe. »

Nous serons appelés Les Bienfaiteurs, ou Les Quatre Piliers. Marcher sur les plats et les bosses de la terre ; dévorer les chairs vivantes qui savent encore crier ; voilà un destin de Bienfaiteur et de Pilier.

Cette fois, la pierre se brisa sur l’épaule de Stein. Enfin, après tous nos essais de démolition, les corps étaient devenus des brisants. Des corps qui savent briser et rendre à la poussière les plus solides appareils de la nature. Après tant d’efforts, tant de solitude à tuer le corps et l’âme sans y parvenir, nous réussîmes à accéder au corps qui tue en gloire. Ainsi, et seulement à partir de cette gloire saurons-nous envisager la mort. Avant cela, nous étions la mort. Maintenant, nous sommes seulement son ombre nécessaire.

Attachons-nous aux mains qui savent encore briser et être brisées.

Il y a des livres qui sont de telles mains.

Il y a des corps qui sont de tels livres.

Les branches et les feuillages vont s’éteindre et se refermer derrière nous. Le soleil se couchera enfin. Nous aurons abrégé le temps.

Ici, ou là-bas, nous n’avons plus d’âge. Seul l’espace compte pour le navigateur aérien.

Ce qu’elle appelait « penser en son cœur », c’était extraire et présenter dans ses deux mains ouvertes le muscle fibreux sanglant, encore palpitant. Une fois sorti, il semblait reposer naturellement entre ses deux seins. Son visage blanc, impassible, n’offrait qu’un sourire lointain, et la paix glaçante d’un effrayant détachement. Selon Judée.

Zèle et subtilité de vains lignages ; tu les reconnais facilement, les autres, ceux qui ne sont pas nous : ils ne se demandent jamais si un mot vaut l’incise d’un scalpel ; si une phrase vaut le parcours électrique d’un nerf.

L’aristocratie selon Judée, au contraire… dit que le brisement du radius ou du fémur ne peut mentir ; qu’un livre qui nous assassine à coups de hache ne peut faire de nous des menteurs ou des poseurs.

Elle vous transforme en hache ou en ennemi juré du mensonge. Il aiguise votre oreille, votre instrument le plus précieux dans l’exercice de la compréhension. L’oreille aiguisée voit les ombres avancer, et la chair qui est dans les mots. Elle se figure les correspondances et les résonances qu’entretiennent l’ombre, le mot et la chair entre eux.

Qui se chauffera au feu des corps ? L’accalmie, un moment, nous fit oublier le feu des chairs éprouvées.

À la surface de ta peau, j’écrirai des lettres de sang caillé, le temps de la blessure d’un éclair qu’on gèle d’un regard. Dans un lit, dans des draps aux plis brûlants, mes mains et mes dents écluseront ce qu’il te reste de lait et de sang. Tu seras délivrée de tes accidents. Ton corps de chair deviendra pour moi tout entier un lit, et une tombe.

Capparos Olivier

Philosophe et écrivain. Il est co-directeur, avec Éric Beauron, de la revue Lampe-Tempête (http://lampe-tempete.fr). Il travaille actuellement sur les écrits de Fernando Gil (des traductions, un séminaire au Collège international de philosophie, un colloque intitulé «Philosophie de l’expression» en 2012).