« On peut lire les violences comme une demande d’Etat de la jeunesse »

Propos recueillis par Luc Bronner. Le Monde du 07.06.06Directeur de recherche au CNRS, vous avez dirigé, avec Marco Oberti, l’ouvrage Emeutes urbaines et protestations (Presses de Sciences-Po, 224 p., 12 euros), un premier décryptage de la crise des banlieues d’octobre et novembre 2005. Que montre la géographie de ces violences ?

Nous avons observé un peu plus de 200 villes, celles de plus de 25 000 habitants en Ile-de-France et celles de plus de 65 000 habitants ailleurs, pour essayer de comprendre pourquoi certaines avaient bougé alors que d’autres étaient restées calmes. On voit se dégager des facteurs constants dans les zones où les émeutes ont été les plus intenses ou les plus longues. Certains, comme le taux de chômage des jeunes ou le classement du quartier en zone urbaine sensible, ne constituent pas des surprises.

Quatre facteurs paraissent décisifs. Le premier est le taux de jeunes de moins de 20 ans : dans certains quartiers, cette classe d’âge représente 35 % de la population, contre 25 % en moyenne nationale. Or ce genre de pyramide sociale est typique des processus révolutionnaires.

Un deuxième facteur tient aux contrastes de richesse : beaucoup de quartiers actifs pendant les émeutes sont des territoires pauvres dans des villes plus riches – situation que l’importance des violences en Seine-Saint-Denis, assez homogène dans la pauvreté, a partiellement masquée. Les jeunes subissent donc le décalage des niveaux de vie et le voient au quotidien.

Troisième facteur : les émeutes sont souvent intervenues dans des villes qui ont fait l’objet des premières conventions de démolition et reconstruction avec l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), ce qui correspond à des situations de forte dégradation de l’habitat.

Un quatrième facteur est plus délicat à analyser : les incidents ont été plus fréquents dans les quartiers où le taux de familles de plus de six personnes est plus élevé. C’est la variable la plus corrélée avec la survenue d’émeutes.

Comment expliquez-vous cela ?

Nous avons tendance à penser l’immigration d’un seul bloc, mais il existe des populations immigrées très différentes. D’un point de vue social et culturel, les situations des personnes issues de l’Afrique du Nord ou de l’Afrique noire n’ont pas grand-chose à voir entre elles : arrivées en France plus tôt, les premières paraissent mieux intégrées que les secondes. Dans les populations qui viennent d’Afrique noire, on trouve un nombre important de familles avec très peu de ressources, un faible investissement scolaire, une connaissance limitée de la langue et des fratries nombreuses.
Pendant les émeutes, beaucoup d’observateurs ont signalé que les jeunes Noirs étaient aussi nombreux que les jeunes Maghrébins. Cela traduit, en réalité, une surreprésentation, dans la mesure où les premiers sont quatre fois moins nombreux sur le territoire. Il ne s’agit pas d’un problème de couleur de peau mais des conditions dans lesquelles s’opère l’éducation de ces jeunes : de nombreux travaux montrent que leur socialisation est plus délicate.

Peut-on établir un lien entre les émeutes de 2005 et les violences commises par des « jeunes de banlieue » à l’encontre de manifestants opposés au contrat première embauche (CPE) ?

L’unité de la jeunesse n’est pas un fait naturel. Il existe bien une culture jeune, mais on surévalue l’homogénéité de cette classe d’âge. En réalité, les divisions sociales sont très fortes et les rapports peuvent être conflictuels. Le mouvement anti-CPE est d’abord une mobilisation des enfants des classes moyennes qui constatent leur exclusion des emplois les plus protégés par les adultes. Les jeunes des banlieues, eux, sont les exclus des exclus.

Les émeutes de 2005 présentent-elles des ressemblances avec d’autres crises urbaines ?

Il faut replacer les émeutes de novembre dans le contexte français des vingt-cinq dernières années, notamment les épisodes violents qu’ont connu les banlieues au début des années 1980 et des années 1990. Sur le plan géographique, les quartiers concernés n’étaient pas les mêmes. Sur le plan politique, les revendications paraissent très différentes.
Dans les années 1980, juste après l’élection de François Mitterrand, le mouvement s’adresse à la gauche : il marque une demande de reconnaissance. Au début des années 1990, la déception des jeunes issus de l’immigration vis-à-vis de la gauche est déjà forte : ils n’ont pas trouvé leur place dans la vie politique. En 2005, la revendication paraît, à première vue, ne pas être politique. Mais on peut lire les violences comme une demande d’Etat de la part de cette jeunesse, ce qui constitue un acte politique.