Ontologie relationnelle et pensée du commun

Nous aimerions montrer que le comme-un, en plus d’être au travail dans tout agir commun, est nécessaire pour réussir à penser le commun. Nous comprendrons ici le comme-un à l’aune du concept d’« inséparation »[1] : il serait le plan d’immanence, où tout est en relation permanente, à partir duquel nous nous mettrions à penser pour parvenir à dissoudre deux difficultés qui peuvent agir comme une bride sur ce commun qui ne cesse pourtant de percer. Ces deux difficultés ont tendance à juguler une pensée déployée du commun et s’inscrivent dans des ontologies atomistiques. Elles présupposent toutes deux, pour penser le commun, des entités individuelles bien formées. Dans la première, les individus existent pour eux-mêmes et le commun se déroule comme malgré eux. Dans la seconde, les individus sont pensés comme ayant toujours déjà une compréhension du groupe puisque, dans les faits, ils existent toujours à plusieurs. Si ces présupposés peuvent opérer comme une muselière sur le commun, c’est parce que les entités individuelles y sont appréhendées comme déjà constituées, ce qui rend difficile une approche du commun comme relation, comme composition. Ces ontologies atomistiques ne parviennent pas à générer une approche processuelle du commun. Les éléments ricochent entre eux, plutôt que de se compénétrer.

Si des entités séparées sont présupposées au système, leurs relations ne peuvent que leur être externes. En effet, elles peuvent entrer en inter-action, mais déjà constituées à la base, leurs relations ne participent pas ni de leurs déterminations, ni de leurs venues à l’existence. Le commun serait donc extérieur aux entités individuelles qu’il ne peut que relier. L’article désormais célèbre de Garrett Hardin, « La tragédie des communs »[2] constitue une bonne illustration d’une telle approche. Il y dépeint la conséquence selon lui nécessaire des effets pervers du processus de la main invisible : si chaque gardien de troupeau, rationnellement, cherche à maximiser son gain en ajoutant un individu à son bétail déjà présent sur le pâturage commun en libre exploitation, c’est le collectif qui court à sa ruine en raison de la surexploitation du sol qui découle de l’accumulation de ces comportements égoïstes.

Ce modèle manifeste une difficulté à penser le commun puisqu’il y est plus question de rapports d’externalités que de relations. Ces rapports d’externalités se jouent d’ailleurs à un double niveau. Premièrement, les entités individuelles sont en rapport d’externalité entre elles : toujours déjà constituées, elles ne peuvent se côtoyer que par l’extérieur, les relations ne texturent pas leurs venues à l’existence ni leurs déterminations. Les individus préexistent à leurs interactions, qui ne peuvent dès lors plus leur être considérées que comme externes. C’est comme si les interactions étaient un mouvement de ricochet entre deux individus bien formés et posés côte à côte. Deuxièmement, le commun lui-même peut être perçu comme espace d’externalités – négatives. Il déborde, sous forme de tragédie, de la juxtaposition des interactions, parallèles, entre individus. Il émane de l’agrégat des différents entre-individus. Ainsi, les gardiens de troupeau de Garrett Hardin sont certes plusieurs, mais ils n’existent pas ensemble, sur le mode du commun, puisque la seule « relation » qui compte est celle qui lie un gardien de troupeau à un acheteur de viande. Mais c’est de l’addition de ces « relations » parallèles que s’impose le commun, sous la forme d’une tragédie. Cet effet négatif concerne les gardiens de troupeaux ensemble, alors même qu’ils n’existaient pas les uns avec les autres.

Par conséquent, bien que Garrett Hardin ne parvienne à penser que des rapports d’externalités, le commun apparaît malgré tout. Il surgit sous la forme d’une question, urgente : celle de la tragédie. Garrett Hardin à la fois parvient et ne parvient pas à penser le commun : c’est en n’y parvenant pas qu’il y parvient. En concevant le commun sous forme de nécessité, comme espace des externalités négatives, il s’empêtre dans une difficulté. Difficulté qui s’impose précisément parce que le commun est présent dans le modèle hardinien – et qu’il résiste. La tragédie des communs nous apprend que si le commun est pensé en termes d’externalités et comme surgissant nécessairement, le pire ne peut devenir qu’inévitable.

Pour essayer de sortir de cette difficulté pointée par Garrett Hardin, il s’agirait de penser le commun en tant que choisi par les individus, plutôt que de le voir comme nécessairement surgi à leur insu, dans leur dos. Les entités individuelles devraient être posées comme n’existant jamais seules et auraient par conséquent nécessairement conscience de leur être-plusieurs. Dès lors, le commun ne se déroulerait pas malgré elles : en le comprenant toujours déjà (un peu), elles ne peuvent participer à l’action collective – ou, selon les analyses d’Elinor Ostrom, ne pas y participer – que de manière (au moins partiellement) consciente. Parce qu’elles ont une compréhension du groupe, les entités individuelles réalisent qu’en prenant en considération l’intérêt collectif, elles tiennent compte de leur propre intérêt. La prix Nobel d’économie pose d’ailleurs que les individus sont prédisposés à des normes de réciprocité et de confiance[3] : toujours en raison de leur compréhension du groupe, ils savent – par calcul et par habitude – que ces comportements leur sont plus avantageux. Ils sont donc capables de formuler des attentes par rapport aux autres individus – d’autant que l’autorégulation, une fois mise en place, est institutionnalisée – contrairement aux gardiens de troupeaux de Garrett Hardin, qui pouvaient certes s’attendre à ce que les autres se comportent d’une certaine manière, mais qui ne pouvaient pas attendre quoi que ce soit les uns des autres.

Dans le modèle ostromien, le commun est donc, comme chez Garrett Hardin, pensé sous forme de nécessité puisqu’il est nécessairement compris par les entités individuelles. Et ce caractère nécessaire du commun est directement lié à sa conceptualisation comme espace d’externalités. Avec Elinor Ostrom, le commun est également une relation extérieure aux entités individuelles, étant donné qu’ici aussi elles sont constituées dès le départ. Mais le système d’Elinor Ostrom, en présupposant une compréhension individuelle du groupe, permet d’intégrer cet espace d’externalités. Le commun, plutôt que rejeté à l’extérieur par le système hardinien comme entré en surrégime d’extériorité, est ici tiré à l’intérieur du système, mais comme rapports d’externalités devenues, par ce geste, potentiellement positives. En effet, le modèle d’Elinor Ostrom permet de dépasser la tragédie hardinienne, c’est-à-dire le cri de ce système qui n’avait pas été capable d’écouter les rapports d’externalités.

Lorsqu’il est abordé depuis des ontologies atomistiques, le commun ne peut qu’être pensé comme nécessaire : soit il est débordement nécessaire de la somme des interactions individuelles, soit il est nécessairement présent puisque toujours déjà compris par les individus. Présupposer des entités individuelles revient à concevoir le commun comme espace d’externalités. Et c’est précisément lorsqu’il est conceptualisé de cette manière qu’il ne peut plus être considéré que comme nécessaire. C’est comme si, externalisé, il se faisait sans cesse plus insistant.

Peut-être qu’en abordant la question en termes de processus, c’est-à-dire en considérant que les entités viennent à l’existence par la relation (plutôt que les présupposer comme constituées) la difficulté pourrait être levée. Peut-être que penser le commun depuis un plan d’immanence – que l’on peut appeler « comme-un » puisqu’il s’agit du plan de l’inséparation mais où tout est en relation permanente – permettrait de fluidifier le système, de quitter le registre de la nécessité et de l’extériorité pour celui du possible et de la relation. Ce mode de pensée est celui de l’ontologie relationnelle.

Dans une ontologie relationnelle[4], ce ne sont plus les entités déterminées qui sont premières, mais les relations. L’être est à comprendre comme être-en-relation. Chaque entité, écrit Whitehead, « implique essentiellement sa propre liaison avec le reste de l’univers »[5]. L’être est à comprendre en termes d’interconnections ou, comme le conceptualise Dominique Quessada, d’inséparation[6]. Dès le moment où tout est en relation permanente, rien ne possède de frontières propres prédonnées. Les déterminations doivent alors être pensées comme venant à l’existence, comme processus. Elles se forment par intensifications ou pertes de vitesse des relations. Ces processus de venue à l’existence des déterminations sont opérés, selon le néologisme de Karen Barad, par intra-actions[7]. Contrairement à l’interaction qui présuppose des entités séparées avant qu’elles n’entrent en interaction, le concept d’intra-action renvoie à l’idée que les déterminations émergent à travers les relations et depuis l’être-en-relation. L’intra-action permet de comprendre qu’être-en-relation, c’est être en processus. Une fois le concept de processus admis, c’est-à-dire l’être-en-relation saisi, nous pouvons comprendre qu’il est par définition lié à celui de devenir. En effet, le devenir est multiplicité en acte[8] : il contient à la fois le virtuel et son actualisation sans qu’une limite ne puisse être déterminée entre les deux ; il comprend le rapport de l’actuel et du virtuel, c’est-à-dire l’individuation en acte[9]. Le devenir est donc tout entier porteur de processus, des différentes vitesses des relations.

Dans un tel modèle, l’individu ne serait pas à penser comme présupposé, mais comme processus. Dès lors, le commun ne se déroulerait pas extérieurement à lui (que ce soit dans son dos ou non) ; il participerait de son individuation. L’individu s’individuerait donc par le commun. De même que le commun s’intensifierait par les différentes individuations qui le texturent. Le commun lui-même est un processus – une relation – qui ne peut être considéré abstraction faite des individus ; et les individus pénètrent ce processus en lequel ils sont impliqués[10]. Ainsi, pour tâcher de parvenir à penser le commun en tant que relation, plutôt que comme espace d’externalités, il faut le penser en termes d’intra-activité : il participe de la venue à l’existence des individus qui ne peuvent dès lors plus être considérés comme bien constitués dès le départ et indépendamment de lui. Individus et commun sont des agencements de relations, des intensifications ou pertes de vitesse relationnelles. À partir du moment où le commun est conceptualisé comme relation, il quitte le registre de la nécessité pour entrer dans celui du devenir, du possible en acte.

Devenir, dans une ontologie relationnelle, c’est être une multiplicité en acte ; être, dans une ontologie atomistique, c’est être unité actualisée. Or, entre unités actualisées, il ne peut y avoir que des rapports d’externalités, et des rapports nécessaires puisque l’espace entre elles ne peut, dès le moment où elles sont plusieurs, qu’exister. Ce serait donc avec les outils conceptuels de l’ontologie relationnelle qu’il deviendrait possible de penser le commun en tant que libre d’éclore. Peut-être que s’il est si difficile à penser, sans opérer le renversement ontologique qui consiste à tenir la relation pour première, c’est parce qu’il nous adresse une question : celle du devenir. Pour réussir à penser un commun déployé à l’envergure de ce qu’il peut être, nous avons besoin d’un cadre conceptuel qui nous permette de penser le devenir. Un cadre qui nous permette d’appréhender le commun, non comme un rapport d’externalités nécessaire, mais comme une relation possible ; c’est-à-dire comme multiplicité en acte qui, par définition, est toute entière devenir. Le comme-un, comme plan d’immanence à partir duquel penser, serait donc nécessaire pour penser le commun, non pas en tant que nécessaire, mais en tant que possible.

Collomb Cléo

Étudie l’éthique et la philosophie à l’Université Libre de Bruxelles. Elle travaille avec Thomas Berns sur les processus de subjectivation dans la réalité statistique.