Où allons-nous vivre maintenant ?

Je suis sorti dans les rues vendredi soir, après les attaques terroristes à Paris[1]. J’étais confus et j’avais peur, bien sûr. Mais je voulais voir, respirer, marcher, avoir mon propre sentiment de ce qui se passait de terrible dans cette ville où je vis depuis 16 ans. Je ne suis pas allé très loin. Cela n’a pas duré longtemps. Il était un peu plus de 23h ce 13 novembre 2015, et les rues étaient vides, désertes, abandonnées, fantomatiques. Paris n’existait plus. Paris était tombé.

De retour chez moi, j’ai croisé ma voisine d’une soixantaine d’années, Monique, dans l’escalier. On s’est embrassés plus chaleureusement que d’habitude. On ne s’est rien dit, au début. Puis elle m’a pris la main, et elle m’a fixé du regard. Des mots, comme ceux du théâtre, sortaient de sa bouche : C’est la fin… Nous l’avons bien cherché… C’est la fin… Où allons-nous vivre maintenant ? » Pas le temps de lui répondre, elle était déjà partie. Elle avait disparu, me laissant encore plus dans le doute, dans le vertige, dans les interrogations, dans la peur.

 

« Où allons-nous vivre maintenant ? » La question revenait sans cesse dans mon esprit. M’obsédait, accroissait ma terreur, ma solitude, et m’empêchait de réfléchir.

Ma voisine avait raison. C’était la fin. La fin, de nouveau, d’une certaine façon de vivre en Occident. Ce qui se passe en Syrie, en Irak, en Afghanistan, se passe aussi à Paris. C’est le même monde. Nous le savons pertinemment à partir de maintenant. On est vendredi soir, la ville des Lumières devrait être vivante, joyeuse, chaude : elle est au contraire pétrifiée, choquée, muette, incapable de penser pour l’instant, tout comme ma voisine Monique.

C’est une de mes sœurs au Maroc qui m’a appris la nouvelle. Son coup de téléphone m’a réveillé à 22h15. « C’est la guerre à Paris. C’est la guerre… Où es-tu ? Tu vas bien ? Où es-tu ? »

Ces mots me paraissent dans un premier temps inadéquats. La guerre à Paris. Il ne faut pas exagérer quand même. Des attaques terroristes, oui, mais pas la guerre. C’est autre chose, la guerre. C’est toujours là-bas, loin, loin de nous. Je me croyais plus intelligent que ma sœur. J’avais tort. Plus tard, seul dans les rues désertes de Paris, j’ai compris que c’était elle qui avait utilisé les mots justes. C’est la guerre. Mais c’est une guerre qui avait commencé depuis très longtemps. On la voyait à la télévision, elle est maintenant ici, au cœur même de la France. On la faisait ailleurs, cette guerre, en Irak, au Mali, en Lybie, soi-disant au nom de la démocratie. Elle a fini par sortir des écrans de nos télévisions, par se matérialiser, surgir devant nos yeux, nous secouer, nous tuer, nous pointer des doigts. Nous sommes tous responsables. On n’est pas des innocents. Non. Non. Loin de là. Personne n’est innocent. Et certainement pas l’Occident.

 

« Ne sors pas… Reste chez toi… Tu m’entends ? Ne sors pas dans la rue, s’il te plaît, dans les jours qui viennent… Mange ce que tu as à la maison… Tu as compris ? »

J’ai bien compris que ma sœur avait sincèrement peur pour moi, car je ne vis pas très loin des lieux où les attaques ont eu lieu. J’ai surtout compris que là-bas, au Maroc, dans la nuit à Rabat, elle aussi était saisie exactement par le même effroi qui me traversait, moi, à plusieurs milliers de kilomètres d’elle. On dira ce qu’on voudra bien dire, la sécurité n’existe désormais nulle part. Paris est en train de sombrer. Le terrorisme islamiste n’épargnera maintenant personne, à Bagdad comme à Londres.

 

Je n’ai pas suivi les recommandations de ma sœur. C’était plus fort que moi. Paris est ma ville depuis 1999. Je suis Marocain et c’est là où, depuis pas mal d’années, j’expérimente l’émigration, l’émancipation individuelle et une conscience politique critique. Il fallait que je sorte. Que je voie. Que je sois solidaire avec cette ville et avec les grandes idées qu’elle incarne depuis la Révolution de 1789. Que je sois dehors, dans la sincérité et l’illusion.

 

À Paris comme ailleurs, l’innocence est terminée depuis déjà très longtemps. Mais cette fin n’en finit pas de finir. À chaque fois que l’Occident est frappé, on nous donne l’impression que c’est la première fois que cela arrive. On oublie ce qui s’est passé il n’y a pas si longtemps. Et, surtout, on entend des questions volontairement naïves : mais qu’avons-nous fait pour que ces barbares nous attaquent encore et encore ?

Ce qui me frappe, à chaque fois, c’est le désir occidental de vouloir prouver qu’il est innocent, qu’il n’a rien fait, qu’il est pour les droits de l’homme, pour la liberté, pour la démocratie. Il veut se convaincre de l’existence de quelque chose qui semble désormais appartenir au passé, ou si l’on reste optimiste, de juste très menacé : l’idée de la liberté.

Les ambiguïtés de l’Occident sont pourtant nombreuses, énormes et permanentes. L’Occident veut combattre le terrorisme islamiste (aujourd’hui incarné par Daech) et pourtant faire des affaires avec des États qui soutiennent, financent sans cesse ce même terrorisme. Il veut protéger la liberté et les citoyens occidentaux, mais cela ne le dérange aucunement d’aller bafouer ses principes et sa morale ailleurs. Il tient à sa population « un discours de vérité » sans dire tout à fait la vérité. Il poursuit des enjeux stratégiques, géopolitiques, pour assurer ses intérêts économiques, et affirme en même temps combattre pour la démocratie. Il veut la protection de ses citoyens mais se fout de faire ailleurs (en Afghanistan, en Irak, etc.) des victimes innocentes. Il a d’ailleurs un nom pour cela : « des dommages collatéraux ». Ici, il ne vient presque à l’esprit de personne que, derrière cette expression, ce n’est pas de la fiction, il y a réellement des gens qu’on tue, des êtres humains comme n’importe qui sur cette terre, et que ce n’est pas parce qu’ils sont musulmans qu’ils ne méritent pas la même dignité que les Occidentaux.

Il y a partout trop de discours inutiles de nos jours, trop de répétitions, trop de justifications vaseuses, trop de confusions, trop de cynisme. Trop d’inhumanité. Ce qui vient de se passer à Paris est atroce, horrible. Mais ce qui se passe en Syrie, à Beyrouth, en Irak, et ailleurs l’est tout autant. Les Occidentaux n’arrivent pas à placer leurs victimes à eux sur un pied d’égalité avec les victimes de ces pays lointains. Ces victimes-là sont presque intolérables pour eux ; elles doivent rester sur l’écran de télévision. De la fiction. Mais cette fiction est devenue une réalité à Paris.

 

Il y avait un silence terrifiant, un silence de mort, dans les rues de Paris le vendredi 13 novembre 2015 au soir. Je ne l’oublierai jamais, de toute ma vie. Un silence que je comprenais parfaitement, parce qu’il était aussi le mien.

 

Je suis arabe, musulman, homosexuel et émigré à Paris. C’est dans cette ville que je veux vivre. Que j’ai choisi de vivre parce que je crois en ses valeurs universalistes, humanistes et intellectuelles. Mais force est de constater que même Paris (et la France d’une manière générale) est une ville qui a perdu elle aussi certaines de ses valeurs. Les discours racistes, assumés sans honte et de plus en plus par certains politiques et intellectuels, sont devenus notre quotidien. L’abandon d’une partie de la jeunesse (surtout d’origine étrangère, maghrébine) est une vérité indéniable. Il y a ici aussi un terrain favorable pour pousser certains à se radicaliser, à aller, ravis, vers le nihilisme, la mort volontaire en provoquant autour d’eux des carnages.

 

Aux attaques de vendredi, la France répond par ces mots, répétés en boucle : guerre, renforcement sécuritaire, contre-attaquer. Est-ce cela la réponse appropriée d’un pays démocratique ? Aller ailleurs lancer des bombes, faire d’autres victimes innocentes, pour satisfaire le désir de vengeance des citoyens d’ici ? Ne comprend-on pas que c’est cela que Daech cherche justement à provoquer : faire tomber encore davantage l’Occident dans le piège de la guerre ? Bombarder l’Afghanistan, l’Irak, la Lybie a-t-il servi à quelque chose, si ce n’est à renforcer le chaos de notre monde ?

Les dirigeants des pays arabo-musulmans ne veulent toujours pas se lancer dans une véritable modernisation, dans une autocritique plus que nécessaire. Ils préfèrent laisser pourrir la situation afin d’empêcher leurs citoyens de se libérer, de se révolter, de commencer un nouveau Printemps Arabe. Et, de son côté, l’Occident donne l’impression qu’il ne veut surtout pas comprendre. Il y a toujours quelque chose de plus fort, de plus grand, de plus stratégique qui nous dépasse, nous les citoyens. Il y a toujours d’autres intérêts qui justifient tel ou tel reniement scandaleux.

 

Mais ce soir, alors que je marche dans Paris meurtri, comme l’a été Beyrouth la veille, ce sont les citoyens français qui paient le prix des atermoiements de l’Occident, de son incapacité à reconnaître ses erreurs et surtout à ne pas les répéter.

Les Parisiens sont malheureusement en train de comprendre de l’intérieur ce que vivent depuis plusieurs années les gens à Kaboul, à Baghdad, à Sanaa et ailleurs. Ils ont été touchés au cœur même de ce à quoi ils tiennent le plus : la liberté. La liberté de sortir, de danser, de s’amuser, d’écouter de la musique, de créer de l’art, de se réjouir, d’être un moment innocent. Les Parisiens vont résister, j’en suis convaincu. Il faut qu’ils le fassent. Mais j’espère que cela ne se fera pas au détriment des autres. Les autres qui souffrent ailleurs, qu’on tue ailleurs et qui aspirent eux aussi à la liberté. J’espère que ce refus du terrorisme passera également par le courage de l’autocritique et non pas par une nouvelle vague de racisme, une nouvelle hystérie islamophobe. De nouvelles confusions qui prépareront davantage le terrain à d’autres extrémismes.

 

À côté du kamikaze qui s’est fait sauter aux abords de Stade de France, on a trouvé un passeport syrien. Celui du terroriste ? Certains en ont fait tout de suite un argument pour exiger le renforcement du système sécuritaire, fermer les portes devant les réfugiés, justifiant ainsi cette haine contre eux qu’on a vu se propager partout en Europe cet été.

Avant qu’il ne soit trop tard dans ce monde postcolonial qui n’en finit pas de s’aveugler et de perdre la tête, il est urgent de comprendre que les terroristes islamistes ont une très grande longueur d’avance sur l’Occident. Et que ce n’est certainement pas une nouvelle guerre contre le terrorisme » qui résoudra le problème. Bien au contraire.

 

La question terrifiante de ma voisine parisienne, Monique, continue de me bouleverser, de me hanter : « Où allons-nous vivre maintenant ? »

Paris, 14 novembre 2015

 

[1]    Ce texte a été écrit par Abdellah Taïa à chaud, juste après les attentats du 13 novembre 2015, à la demande du New York Times. Multitudes publie ici sa version d’origine, plus longue que celle publiée par le quotidien new-yorkais le 18 novembre 2015 sous le titre Is Any Place Safe?» (www.nytimes.com/2015/11/18/opinion/is-any-place-safe.html?_r=0), selon les vœux de son ami mounir fatmi.

Ci-contre :Leila Alaoui, crédit photographique Augustin Le Gall.

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Taïa Abdellah

Abdellah Taïa est un écrivain marocain d’expression française, auteur de plusieurs romans parmi lesquels au Seuil Le Jour du roi (2010) qui a obtenu le Prix de Flore, Infidèles (2012) et Un pays pour mourir (2015). Il a été l’un des premiers écrivains d’origine arabe à affirmer publiquement, dans ses livres comme dans les médias, son homosexualité. Taïa est un romancier sensible qui interroge son pays natal comme les univers qu’il dévoile partout dans le monde, en particulier en Europe.