Ouvrières au Bangladesh

Au Bangladesh, 1 700 ouvrières du textile sont mortes depuis 2005 en fabriquant des vêtements bon marché pour les supermarchés occidentaux. L’effondrement en mai dernier d’un immeuble où sont mortes 1 131 personnes, auxquelles s’ajoutent 322 disparus, a étalé enfin au grand jour un des aspects les plus cruels de la mondialisation. Cet événement a obligé les « clients », Zara, H&M, C&A, Carrefour, à signer un accord de prévention et de sécurité des bâtiments qui était en négociation depuis 2008. Cet accord signé par l’ensemble des représentants des travailleurs du secteur au Bangladesh est soutenu également par l’Industrial Global Union, une fédération internationale forte de 50 millions de travailleurs de 140 pays, ainsi que par des ONG internationales telles que Peuples Solidaires et le Collectif L’éthique sur l’Étiquette. Mais de quels moyens de contrôle ces acteurs disposent-ils sur le terrain ? Cette signature s’est finalement faite en Allemagne, hors de toute prise en charge gouvernementale. Comment les travailleuses, contrôlées par des entreprises sous-traitantes, pourront-elles faire valoir leurs nouveaux droits ?

La main-d’œuvre du Bangladesh est la moins chère du monde, moins de 30 euros par mois contre 150 euros en Chine. Le textile représente 15 % du PIB du pays et 80 % de ses exportations. Il est le deuxième exportateur mondial après la Chine. Les trois millions d’ouvrières travaillent plutôt 12 heures que 8, et toute la semaine, dans des bâtiments construits à la hâte ou vétustes, menaçant de s’effondrer. Une première manifestation à la suite d’un effondrement avait eu lieu en 2006. Elle avait été réprimée férocement. Une deuxième vague de protestation a eu lieu en 2010 également. Une description détaillée de ces événements, et des responsabilités des grands groupes internationaux de vêtements, est donnée dans le magazine en ligne www.bastamag.net. En octobre 2013, un nouvel incendie dans une usine n’a guère fait de bruit, car il n’a tué que 7 personnes et n’en a blessé que 50.

Une nouvelle subjectivité

L’effondrement catastrophique du Rana Plaza a incité les ouvrières à sortir de la réserve dans laquelle les maintenaient les codes culturels en usage. Alors que les révoltes qui avaient suivi les effondrements précédents étaient menées par les organisations syndicales locales, par les ONG, ou par des militants indignés par de telles conditions de travail, les ouvrières ont commencé à s’organiser. Les manifestations depuis septembre 2013 sont faites essentiellement par des femmes qui se retrouvent par milliers dans les rues. Elles demandent un salaire de 80 euros. Jusqu’au 12 novembre 2013 les patrons n’acceptaient d’accorder que 36 euros pour rester en dessous des prix du Vietnam, de la Birmanie et du Cambodge. Ils ont cédé en partie le 13 novembre en accordant des salaires minimums de 50,50 euros. Les ouvrières demandent aussi l’indemnisation des familles dont un membre a été victime de l’effondrement du Rana Plaza. Les grandes marques internationales refusent de contribuer au fonds de 54 millions d’euros qui serait nécessaire.

L’organisation hiérarchique de la société a prôné longtemps une économie symbolique où le travail des femmes à l’extérieur était synonyme d’une infériorité sociale radicale, à l’image de ces femmes travaillant sur les routes, portant des paniers de pierre ou de terre. Ces dernières incarnent une rupture du purdah, qui désigne l’ensemble des règles de restriction de la mobilité des femmes au nom de la pudeur et de l’honneur de leur lignage, et qui concerne tant les hindous que les musulmans. En dépit d’une égalité formelle entre hommes et femmes édictée par la Constitution de 1971, les femmes sont restées, en matière de droit civil touchant le mariage, le divorce, l’héritage et l’ensemble de leur vie personnelle, régies par les juridictions religieuses de leur groupe d’appartenance.

L’entrée des femmes dans les usines textiles revêt des dimensions contradictoires : d’un côté, elle est porteuse d’une émancipation concrète, de l’autre, elle facilite l’oppression de la main-d’œuvre, dans la mesure où les femmes échappent en partie à la domination familiale par leur travail salarié et tiennent donc à le conserver à tout prix. Suivre l’appel à la grève qui avait été lancé lors de l’effondrement de l’immeuble faisait risquer de perdre son salaire d’un mois, d’être cataloguée comme syndicaliste et exclue des embauches ultérieures. Le fait que le propriétaire de cet immeuble soit un leader politique de la ligue Awami, au pouvoir depuis 2009, renforce l’obligation de se soumettre à des ordres qui agglutinent les dominances : politiques, économiques, sexuelles.

La globalisation idéologique en cours

La constitution de 1971, établie après l’indépendance d’avec le Pakistan, interdisait les partis religieux se réclamant de l’islam. Depuis 1988, l’islam est religion d’État, mais la Ligue Awami a interdit au Parti islamiste historique de se présenter aux futures élections de 2014. En ritualisant la séparation entre rasakas, collaborateurs du Pakistan, et mukti bahini, combattants de la liberté, la ligue Awami, revenue au pouvoir en 2009, essaie de retrouver son rôle de fondatrice de la nation. Ainsi se voit-elle légitimée dans cette opération par une partie de la jeunesse – blogueurs du mouvement dit shahbagh (du nom de la place où ils se trouvent depuis 2013 à Dhaka, en imitation de la place Tahrir au Caire) qui réclament la peine de mort pour les « collaborateurs » du Pakistan. Mais ces jeunes sont accusés d’athéisme et de blasphème par un nouveau parti islamiste, le Hefazat-e-Islam, créé en 2010 pour s’élever contre un projet de loi donnant aux femmes les mêmes droits d’héritage qu’aux hommes. Les internautes de la place Shabagh, jeunes, universitaires, intellectuels, diplômés ou non, se sont saisis de la cause nationale de la « libération » de 1971 comme d’un slogan susceptible de métamorphoser radicalement la société bangladeshie.

L’affrontement qui se donne à voir au Bangladesh a donc toutes les caractéristiques idéologiques des paradoxes du monde global. Les normes de genre ont en effet trouvé depuis les années 1980 au Bangladesh une terre d’élection pour les ONG internationales, qui continuent à s’y précipiter pour « sauver » les femmes bangladeshies des rets de l’islam. Le combat a ses héroïnes autochtones, telle Taslima Nasreen contre laquelle une fatwa avait été lancée en 1993 parce qu’elle aurait insulté le prophète et profané le Coran. À cette époque, la jeune écrivaine provoqua contre elle un consensus politique remarquable – ligue Awami, BNP, Jatyo Party, Jamaat-I-Islami. Isolée, menacée, Taslima Nasreen dut quitter le Bangladesh et entamer une longue période d’errance, trouvant refuge dans différents pays, France, Suède, etc. Aujourd’hui, en 2013, elle salue les jeunes du mouvement Shabagh qui ont ravivé ses espoirs de mettre une limite aux processus d’islamisation de la société.

Expérimentations en économie féminine

Les femmes restent au Bangladesh une cause sociale durable à la fois interne et externe. Il y eut tout d’abord la Grameen Bank de Yunus, qui instaura dans les années 1980 le premier modèle de microfinance, destiné à autonomiser économiquement les femmes seules, puis la mise en œuvre en 2000 d’une forme pionnière de social business avec un partenariat entre Danone et la Grameen Bank, transformant cette fois les femmes en représentantes de commerce et clientes. En 2008, le programme d’apprentissage numérique qui entend « établir une connexion avec la connaissance mondiale pour les plus démunis » est le fruit de l’organisation D.Net, créée par des Bangladeshis immigrés aux USA et conservant des liens réguliers avec leurs villages d’origine. Les initiateurs de D.Net sont multiples et on y remarque la présence de la North American Bangladeshi Islamic Community (NABIC USA), la fondation Imdad Sitara Khan, des volontaires au Bangladesh. Les femmes sont formées pendant trois mois à l’utilisation du matériel de connexion numérique (ordinateur, clés USB, Skype, etc.) et des prêts leur sont proposés pour entamer une nouvelle carrière d’infoladies. En même temps que ces infoladies offrent aux villageois la possibilité d’entrer en communication via Skype, avec leur parentèle émigrée, pour un prix exorbitant en regard du niveau misérable de vie (2 à 3 euros de l’heure), elles proposent l’achat d’autres services, en particulier des tests médicaux, l’usage d’applications numériques pour s’inscrire à des examens, des conseils pour les engrais, etc.

Le Bangladesh, de par sa surpopulation, ses indicateurs économiques qui le placent dans les rangs les plus bas de l’échelle des pays les moins développés, ses catastrophes naturelles, sans oublier sa majorité musulmane, a été constitué en laboratoire d’incorporation des normes globales. Les normes de genre, qui constituent un des outils prioritaires de l’enracinement et du développement du capitalisme financiarisé, y ont été et y restent un faisceau prédominant de transformation sociale et économique.

Ainsi, au Bangladesh, on observe une crise démultipliée par les contradictions qui font progresser la globalisation. Les normes globales de genre y trouvent leur opposant attitré dans les acteurs locaux de l’islamisme globalisé. De nouvelles formes d’action politique initiées sur Internet bousculent le jeu des anciens partis rompus à la manipulation de l’islam. Des essais venus du monde global tentent de mettre un frein au moindre coût du travail et de pallier la dangerosité des ateliers. Ces efforts sont restés vains jusqu’ici car la crise financière globale conduit à trouver là une main-d’œuvre féminine aux compétences innombrables, prête pour toutes les expériences productives et cognitives à un prix défiant toute concurrence.

L’émergence militante de cet automne introduira-t-elle une faille durable dans ce système ? Sera-t-elle à même de recomposer les agencements de négociation ? On peut l’espérer même si, aujourd’hui, la cause des ouvrières est occultée par les affrontements entre la Ligue Awami et le Parti nationaliste Bangladeshi (BNP) qui redoublent à l’approche des élections de 2014.

HO Multitudes 55

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.

Selim Monique

Anthropologue, directrice de recherche, a publié récemment Hommes et femmes dans la production de la société civile à Canton L’Harmattan 2013. Avec Anne Querrien, La libération des femmes, une plus-value mondiale, L’Harmattan 2015. Avec Bernard Hours, L’enchantement de la société civile globale : ONG, genre, gouvernance L’Harmattan 2014.