Politique économique crédible de la gauche : mode d’emploi

On ne trouvera pas dans ce dossier un programme comme celui qu’on distribuait dans les salles de cinéma. Plutôt des réflexions sur les conditions de possibilité d’un tel programme. Si nous en sommes encore aux prolégomènes, c’est qu’il y a du pain sur la planche – et sur les conditions d’élaboration d’un tel programme et sur une tactique qui aille avec (voir la contribution liminaire de Yann Moulier Boutang). Il ne faut pas craindre d’aller jusqu’au bout des idées. La politique se meurt d’une dramatique absence d’idées, alliée à une pusillanimité que n’arrange pas la sondo-cratie, véritable médecine purgatoire.

Le dossier réuni ici n’est pas exhaustif, mais il porte sur des questions-verrous, capables de lever quelques-uns des obstacles épistémologiques sur lesquels bute l’élaboration d’un programme économique de la gauche crédible – autant dire de « l’alternative », car cela fera dix ans en 2012 que la droite règne sans partage.

Crawford Spence aborde la question capitale du rôle de la comptabilité des immatériels. Il souligne que les catégories comptables et leur incessantes réforme (normes IFRS) renforcent le rôle des agences de notations qui ne devraient pas être la cible des seuls gouvernements, mais aussi celle des manifestants grecs, portugais, irlandais.

La question européenne dans la crise grecque nous conduit depuis 2008 vers l’heure de vérité pour le fédéralisme européen. On ne peut plus en rester au statu quo de Lisbonne. L’encre du Traité de Lisbonne, qui rafistola le projet de Constitution Européenne rejeté en 2005, n’est pas sèche que le rôle de la BCE doit déjà changer. Francisco Padilla Olivares, qu’on ne saurait soupçonner d’euro-scepticisme, évoque les transformations désormais indispensables pour assurer la survie de l’euro et de l’Europe. Le dogme monétariste de la séparation de la fonction de liquidité et de la fonction de solvabilité assurée par le prêteur en dernier ressort (qui règle le crédit global dans l’Union) est battu en brèche. La création d’un Trésor fédéral européen, la possibilité pour l’Union d’émettre des bons du trésor pour financer des emprunts pour une relance du même ordre de grandeur que celles opérées par la Chine et par les États-Unis, une intégration plus poussée en contrepartie d’une protection des États membres contre la faillite, dans les domaines fiscaux et budgétaires – tout cela est dans l’air, et fait l’objet d’une large convergence[1].

Multitudes est revenu à plusieurs reprises sur la question d’un revenu d’existence (ou « revenu citoyen ») comme seule possibilité d’enrayer la progression d’un précariat qui est en train de devenir explosif des deux côtés de la Méditerranée. Nous soulignons aussi depuis longtemps le besoin de refonder complètement le système de protection sociale sur autre chose qu’un salariat perméable, troué et aléatoire. Nous ne pouvons qu’y renvoyer nos lecteurs. « Utopie ! », éructent les réalistes. Le revenu citoyen parisien, que les Verts lancèrent comme banc d’essai de leur alliance avec les socialistes pour conquérir la mairie de Paris, fut la chose (avec la régularisation des sans papiers) dont le Parti socialiste ne voulut pas entendre parler. Certes, pareille proposition a une autre dimension que de décider des implantations de tramway (une excellente chose au demeurant) !

On a beaucoup entendu parler de réformes de la fiscalité, mieux d’une véritable « révolution fiscale ». Alléchés, nous nous sommes précipités, attendant des merveilles. La révolution, c’est plus excitant que de bouger de quelques centimètres les mêmes meubles dans une même pièce. Hélas, derrière un effort louable pour sortir le chiffrage des griffes des experts (et de la Direction des Impôts, qui conserve jalousement ses données), nous avons trouvé deux postulats qui réduisent singulièrement l’audace annoncée.

Tout d’abord, on reste obnubilé par la vieille idée fausse de l’économie politique classique et néo-classique selon laquelle la richesse ne saurait se créer dans la circulation, et selon laquelle l’assise de la richesse (donc de l’impôt) est toujours un stock obtenu entre deux flux (et non les flux eux-mêmes). Du même coup, la richesse financière échappe à une prise en compte sérieuse[2].

Le deuxième vice du raisonnement auquel la gauche porte à tort un engagement sentimental, c’est le mélange de deux objectifs en un seul qui n’atteint ni l’un ni l’autre : l’impératif de redistribution avec celui de l’efficacité fiscale. Doit-on préférer un impôt progressif qui fait payer les riches ou une taxe proportionnelle mais systématique qui permet de ramasser beaucoup plus d’argent, et ainsi de mener une politique de redistribution dotée de véritables moyens ?

Sur cette question des impôts, nous avons choisi pour ouvrir plus systématiquement le débat, de republier avec l’aimable autorisation de son fils, un extrait stimulant d’un livre de René Montgranier alias Réné Tourenq (1912-2005) : on y trouve une proposition pour simplifier tous les impôts (sauf celui sur les successions) et pour les remplacer par un seul sur toutes les transactions financières (y compris et surtout celles internes). Si l’on veut du révolutionnaire, en voilà. Là encore, nageons-nous en pleine utopie ? Pas vraiment, puisqu’on a vu un ministre de l’économie et des finances allemand se déclarer pour une taxe à l’échelle internationale. La proposition, considérée il y a quinze ans comme fantaisiste, résonne tout autrement aujourd’hui. Il suffit de se souvenir que pour 150 milliards de PIB et 150 milliards de commerce international en 2008 de façon journalière, on avait 1 500 milliards de dollars de transactions sur les marchés des changes et 3 700 milliards de transactions sur les produits dérivés. Asseoir l’impôt sur une contribution comprise entre 0,5 % et 2 % (en cas d’urgence et d’endettement paralysant des États) donne autrement plus de ressources que les calculs d’apothicaires sur les tranches de l’impôt sur le revenu ou de l’impôt sur les grandes fortunes.

Un autre terrain d’initiative indispensable est celui du bouleversement des droits de propriété et de la question de la protection des droits des nouveaux espaces communs ou ouverts du savoir. En ces temps d’Hadopi et de projet ACTA, il s’agit à la fois d’une bataille de principe et et d’une question pratique dont Multitudes a fait, dès sa fondation, l’un de ses chevaux de bataille. Gaëlle Krikorian, qui vient de publier un livre important à ce sujet[3], éclaire les enjeux de la question cruciale des nouvelles clôtures. Dans un pays comme la France qui se situe à la pointe de la réaction patrimoniale, cela n’est pas inutile ni secondaire.

Enfin Éloi Laurent traite des enjeux pour l’écologie d’intégrer directement la perspective sociale dans un programme de la gauche, ainsi que des enjeux pour la gauche socialiste de faire sienne la nouvelle limite à la croissance. Il fournit la conclusion naturelle de ce dossier[4].

Moulier-Boutang Yann

Professeur de sciences économiques à l’Université technologique de Compiègne, il enseigne l’économie et la culture européenne à l’Université de Shanghaï. Il a publié, entre autres, Liberté, égalité, blabla (Autrement, 2012), L’abeille et l’économiste (Carnets Nord, 2011) et Le capitalisme cognitif (Éditions Amsterdam, 2007). Co-directeur de Multitudes.