Populisme municipal / démocratie participative

Un article d’Hélène Melin dans le numéro 52 de Multitudes « Territoires apprenant»avait attiré notre attention sur un phénomène curieux : on trouvait dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, à Loos-en-Gohelle, une expérience municipale exemplaire des nouvelles valeurs de démocratie participative, de mise en valeur du patrimoine, de préservation de l’environnement, à quelques kilomètres du fief de Marine Le Pen, Hénin-Beaumont, alors que la population des deux communes était vraisemblablement assez proche sociologiquement. Nous sommes donc allés à la rencontre internet de ces deux communes pour mieux apprécier les différences, et ressemblances, entre démocratie participative et populisme.

Dès la page d’accueil du site internet de Loos-en-Gohelle, dirigée par un maire de sensibilité écologiste, la différence s’affirme : « Réfugiés : Loos Ville Refuge. Depuis ces derniers mois, l’Europe voit arriver de nombreux réfugiés de guerre, notamment de Syrie, fuyant les conflits de leur propre pays. Nous ne pouvons pas rester indifférents à cette tragédie. Il est du devoir de tout être humain de porter assistance à ses semblables. La municipalité de Loos-en-Gohelle a décidé de s’engager dans une démarche de «Ville Refuge » pour participer à la hauteur de ses moyens à l’accueil des populations réfugiées, en collaborant avec les associations s’occupant de l’accueil des réfugiés, mais aussi en cherchant à mettre en place une véritable politique de logements d’urgence (réfugiés mais aussi personnes sans abri, personnes en grande difficulté) grâce aux financements prévus par la loi. Enfin, la commune peut se faire le relais auprès des instances compétentes pour les familles loossoises désireuses d’aider ces réfugiés, dont certaines se sont déjà fait connaître [suivent un nom et un numéro de téléphone] ».

Hénin-Beaumont

Loos-en-Gohelle est une petite ville de l’ancien bassin minier du Pas de Calais dont la politique originale attire depuis trente ans l’attention. Elle est située à seize kilomètres d’Hénin-Beaumont, qui est quant à elle dirigée par le Front national depuis 2014, après avoir offert à Marine Le Pen un siège de conseillère d’opposition pendant six ans. La page d’accueil du site d’Hénin-Beaumont commence par l’annonce du salon du mariage, d’une série de tournois locaux (dont les fléchettes et l’escrime), de deux spectacles « Le nid » et « Le cœur de maman », ainsi que les « Voix de novembre », comportant chœurs d’enfants et gospel. Le site a été récompensé aux trophées de la communication 2015 pour ses qualités techniques.

Dès son élection, Steve Briois, maire d’Hénin-Beaumont, a annoncé une baisse de la taxe d’habitation de 10 % qui sera compensée par un plan d’économies, et une future baisse de 5 % pour l’année suivante. Il entend gérer sa ville « avec bon sens », faire plaisir aux habitants. Sa politique culturelle consiste à redévelopper les fêtes traditionnelles, telles les ducasses chères aux vieux nordistes. La conquête de la ville par le Front national a été facilitée par l’effondrement moral de l’ancien maire socialiste compromis dans plusieurs affaires de corruption.

 

Loos-en-Gohelle

La trajectoire différente de Loos-en-Gohelle est liée à la personnalité des deux maires successifs, Marcel Caron, et aujourd’hui son fils, Jean-Pierre Caron, qui ont opté résolument dès 1977 pour une conservation de la mémoire et du patrimoine du bassin minier à travers des activités culturelles : les terrils n’ont pas été ôtés du paysage, mais transformés en points de repères de promenades organisées sur le sol de la commune. Les carreaux des puits en meilleur état ont été utilisés pour des activités théâtrales et des expositions. Des résidences d’artistes ont été organisées. Tout l’arsenal institutionnel du ministère de la culture a été mis à profit pour valoriser le pays aux yeux d’un public qui ne s’en était jamais soucié. L’inscription au patrimoine mondial de l’humanité vient d’être obtenue auprès de l’UNESCO.

Surtout Loos-en-Gohelle s’est affirmée Ville Pilote en matière de développement durable, comme cela avait déjà été évoqué dans le numéro 52 de Multitudes. La déclinaison de ce développement durable sur le site municipal est très démonstrative. La ville s’est attachée à développer la participation des habitants pour toutes les activités des plus simples, comme fleurir sa rue, aux plus complexes, comme le plan d’occupation des sols. Elle recherche un partage des responsabilités entre habitants et services techniques. À l’initiative d’une des adjointes, elle a développé un plan « Nutrition et santé » visant le bien-être global plutôt que la répression de certains « comportements à risques ». Les services techniques n’utilisent plus de produits phytosanitaires. Les friches minières sont aménagées pour développer de nouvelles entreprises, notamment d’éco-construction. Des cheminements sont aménagés pour rendre tout le territoire communal accessible tout en respectant le paysage. Le ramassage scolaire se fait à pied autant qu’en bus en utilisant le système Pédibus, qui fait participer parents et enfants. Tout est fait pour prendre en charge au fur et à mesure tous les problèmes, et les habitants peuvent venir en poser de nouveaux dans les Pôles de développement social et citoyen.

À la lecture de ce site très pédagogique, on ressent cependant un certain malaise : le vocabulaire n’est-il pas davantage celui des partenaires administratifs de la mairie que celui utilisable dans les échanges avec les habitants ordinaires ? Bien que le site reste très vivant par la présentation de toutes les activités culturelles, notamment de la fournée 2015 du festival Les Gohelliades qui a lieu chaque année, l’élaboration du développement durable semble s’être figée avant les dernières élections municipales. Les exemples mentionnés sur le site n’ont pas été renouvelés. L’examen des résultats aux élections municipales pose également question : 100 % des votants ont plébiscité l’équipe municipale en place, mais 44,33 % des inscrits se sont abstenus, et 81,07 % des votants se sont exprimés. Aux élections législatives de 2012 le Parti socialiste était en tête à Loos-en-Gohelle avec 58,2 % des voix et le Front national derrière avec 41,8 % des voix ; il y avait 45 % d’abstentions. L’équilibre politique actuel est donc fragile. Mais n’est-ce pas voir dans la démocratie participative une stratégie populiste que d’en attendre qu’elle assoie une majorité politique stable aux manettes ?

 

Un contraste à nuancer

Du côté d’Hénin-Beaumont, le travail d’enracinement local de Marine Le Pen et de Steve Briois a fini par payer grâce au renoncement à 10 % de la taxe d’habitation. La liste a été élue avec 50,26 % des voix dès le premier tour. Aux élections législatives de 2012, le Front national avait eu 55 % des voix au second tour, avec 41 % d’abstentions. Au premier tour, la gauche était divisée entre socialistes 23,5 % et Front de gauche 21,5 %. Jean-Luc Mélenchon s’était déplacé en personne dans cet ancien fief communiste  où le Front national avait eu 42 % des voix au premier tour.

Les deux communes ne sont pas de même taille : Loos-en-Gohelle compte environ 7 000 habitants, une taille à laquelle développer la participation se fait dans des contacts réels et soutenus. Hénin-Beaumont compte environ 60  000 habitants. Les habitants y sont plus pauvres : 24,6 % vivent en dessous du seuil de pauvreté, contre19,9 % à Loos-en-Gohelle ; ils sont plus souvent locataires (50 % contre 40 %) ; ils sont un peu plus souvent chômeurs, quoique les chiffres soient en réalité très proches (18,9 % contre 17,7 %).

 

Le choix de l’effort fait par Loos-en-Gohelle au moment de la fermeture des mines était-il transposable ailleurs, comme nous le proposions dans notre numéro 52, et en particulier dans la commune voisine aujourd’hui dirigée par le Front national ? Certainement pas terme à terme : un seul endroit peut prétendre avoir le plus haut terril d’Europe, peu de communes peuvent attirer des activités artistiques de haut niveau à rayonnement national : c’est à Lens, chef-lieu de la communauté d’agglomération à laquelle appartient Loos-en-Gohelle, que le réseau politique socialiste et vert a été capable de faire implanter le Louvre-Lens. Par contre, les différentes mesures prises en faveur du développement durable sont le fruit de toute une expérience internationale à laquelle a participé cette municipalité, et qui a contribué à forger un vocabulaire spécialisé et à donner des références lointaines qui peuvent gêner l’approfondissement de la participation. Dans ces mesures se lovent quelques promesses de développement économique, telle l’éco-construction, qui pourra peut-être se voir mise à profit dans l’accueil des réfugiés et l’aide aux personnes dépourvues de logement. Loos-en-Gohelle affirme crûment affronter les problèmes sociaux, quand Hénin-Beaumont les traite de manière traditionnelle des permanences municipales. Formuler ainsi les problèmes collectifs et chercher à y apporter des solutions demande une articulation avec différents niveaux de pouvoir et de réflexion, une volonté qui peut s’essouffler dans un contexte de régression politique régionale. Gérer les affaires courantes en occupant de loisirs le temps des habitants peut apparaître la voie du bon sens populaire, avant que ne se répande le sentiment d’abandon.

 

Une comparaison à méditer

Tous les territoires de la politique sont des espaces singuliers, marqués par des histoires et des personnalités qui ne sauraient être parfaitement superposables entre elles. La coexistence de ces deux cas dans un même bassin (post) industriel invite toutefois à questionner les bifurcations possibles des discours politiques, au sein des dynamiques électorales de niveau municipal. La « démocratie » électorale qui paraît produire des collectivités progressistes dans la proximité des grands centres urbains, serait-elle plus exposée à tomber dans les ornières du populisme xénophobe lorsqu’elle se déploierait plus en périphérie, là où le réseau de relations des élus ne dispose pas des mêmes ressources, dans l’administration centrale et dans l’université en particulier ?

Comment les informations circulent-elles dans un grand village et dans une petite ville  plus accolée au centre régional ? Quel rôle y jouent ces intermédiaires qu’on appelle les médias ? Par quelle courroie de transmission la confiance dans la capacité de l’action locale peut-elle se répandre, s’installer ou au contraire se dissoudre au profit de la débrouillardise individuelle et familiale ?

Y a-t-il des moments de fragilité où l’intelligence d’une équipe dirigeante aide la collectivité à bifurquer vers des perspectives d’espoirs plutôt que se laisser happer par des fantasmes de peurs ? Dans quelle mesure la victoire du Front national résulte-t-elle des insuffisances de la mairie socialiste discréditée plutôt que de conditionnements socio-économiques prétendument inéluctables ? Sur quels appuis collectifs, organisationnels, associatifs, intellectuels, culturels cette intelligence a-t-elle pu compter ? Peut-elle s’user au fur et à mesure que les protocoles participatifs finissent par être rodés et par se transformer en instruments de gestion courante ? L’évolution des résultats électoraux en appelle-t-elle alors à d’autres démarches intellectuelles, plus simplificatrices et médiatiques, comme le soutient le populisme de gauche qui se développe au-delà des Pyrénées ?

Querrien Anne

Sociologue et politiste, a participé à la revue Recherches et au CERFI aux côtés de Félix Guattari, et suivi l’enseignement de Gilles Deleuze. Après avoir dirigé vingt cinq ans la rédaction des Annales de la Recherche Urbaine elle est aujourd’hui co-directrice de la rédaction de Multitudes, et membre du collectif de rédaction de Chimères. Sous le pseudo Morbic, elle a traduit en français l’ouvrage Rêver l’obscur de Starhawk, considérée comme une des plus éminentes écoféministes américaines.